Polar à la Melville... (Director's cut)
La scène d’ouverture est sombre et silencieuse.
Dans la pénombre d’une pièce richement meublée, on distingue à peine la silhouette d’un homme brun intégralement vêtu de noir, mise en exergue par la pâleur laiteuse de son visage tandis qu’il dévalise le coffre-fort d’une villa bourgeoise.
Planqué à l’arrière d’une estafette garée à quelques encâblures du délit en cours, un second individu, affublé d’un pull à col roulé beige et d’un casque radiophonique sur les oreilles, semble épier le moindre bruit suspect provenant du lieu dans lequel officie son camarade.
Le jour se lève sur la ville grise ; le générique s’incruste sur le paysage hivernal et l’armée de flics en civil balayée par la caméra. Ils obéissent tous à leur leader, un type de taille modeste, aux cheveux châtains, drapé dans un long manteau de laine assorti d’une écharpe incolore. C’est lui qui dirige l’enquête, donne les ordres à ses subordonnés, en prenant soin de les éloigner de la demeure ciblée pour laisser le champ libre à son complice afin qu’il puisse quitter les lieux sans être inquiété par ses collègues.
En contrepoint de la séquence, un journaliste roule sur une route déserte, la vitre grande ouverte et la clope au bec, au volant d’une Plymouth Fury 66. Croisement physique d’un Brel saupoudré de Bachelet, le blondinet desserre machinalement sa sobre cravate et déboutonne le col de sa chemise immaculée, coincée sous un imper tirant sur le caramel. Il fait froid mais il s’en fout, il est pressé et roule vite sans jamais remonter la fenêtre de son auto.
Retour en ville, dans la demeure bourgeoise vidée de son magot. Les keufs ne peuvent que constater le forfait, le ou les voleurs s’étant sans doute déjà fait la malle depuis longtemps...
***
Une ruelle isolée dans le bleu de la nuit. Le policier au manteau de laine fait face au cambrioleur. Ganté de cuir marine, il paraît plus fermé, moins affable que le matin même. Les deux malfaiteurs se disputent sans que l’on puisse percevoir le son de leur conversation. L’objet de leur querelle ne peut être que le butin de leur casse, dissimulé dans le sac en toile que l'homme brun porte à bout de bras. Le différend dégénère en duel : ils dégainent chacun une arme et se tirent mutuellement dessus. Le cambrioleur s’effondre à terre et meurt sur le coup. Le flic, touché lui aussi à l’épaule, tente tant bien que mal de compresser sa blessure afin de freiner au mieux l’hémorragie. Puis il récupère le sac de toile et s’enfuit.
Au petit jour, il rejoint l’homme au col roulé beige. Celui-ci l’attend en zone urbaine, dans une berline américaine garée à proximité d’une voie ferrée. Le policier balance le sac contenant le fric à l’arrière du véhicule et s’installe à son volant. Son épaule saigne toujours.
- Ça va ? Tout s’est passé comme prévu ?
Le flic acquiesce sans s’étendre, tandis que le journaliste grimpe à son tour dans la voiture. Les trois individus se partagent le fruit du hold-up, puis le blondinet s’éclipse pour rejoindre le break « woody » du cambrioleur que son ami vient de fumer. Il l’avait parqué juste devant la caisse de ses acolytes. Une fois au volant, il enclenche le sélecteur de vitesse sur « Drive » et fait demi-tour sur les chapeaux de roue, tous feux éteints, décampant ainsi à toute allure alors que ses potes semblent s’être évaporés avec les dernières brumes de ce matin glacial.
***
Un soleil étincelant bombarde de ses lumineux rayons le terrain vague qui jouxte la voie ferrée. Juchés sur un muret de pierres, quatre jeunes, torses nus, y fument des cigarettes artisanales et enchaînent les canettes de bière blonde. Un train de marchandises passe deux, trois fois devant eux, les masquant brièvement à l’image. Le break « woody » conduit par le journaliste pénètre le no man’s land et se gare lentement, en silence, derrière un conteneur. Le bruit sourd d’une explosion surprend les quatre jeunes, des flammes invasives dansent au loin tandis qu’un nouveau train passe et occupe tout l’espace. Puis le journaliste réapparaît soudainement, sourire aux lèvres, au volant d’une vieille dépanneuse surgie de nulle part. « The end » apparaît alors en surimpression sur le panache de poussière qu’il laisse en s’arrachant des graviers recouvrant le sol aride, le break consummé par son brasier servant de toile de fond au générique final.

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