3.3
« Papa, t’es rentré ! » s’écria Léo, avant même que j’aie le temps de faire le moindre pas dans l’appart.
La boule d’énergie me sauta au cou, tripota avec curiosité la carte des SSE qui pendait à mon cou.
« Maman a dit que t’avais changé de travail.
- C’est vrai. Tu me laisses poser mes affaires ?
- Dis, pourquoi tu veux plus faire ton travail ?
- Celui d’avant, tu veux dire ? »
Léo hocha de la tête.
« Je… tu te rappelles, la dame qui pleurait, l’autre jour ?
- Quand t’as parlé devant tout le monde ?
- C’est ça. Si j’ai changé de travail, Léo, c’est parce que je veux l’aider. Elle, et tous les gens qui étaient là avec nous.
- Et tu peux pas les aider à la police ?
- C’est… compliqué. »
Je réfléchis à une parabole en délaçant mes chaussures.
« Léo, t’aimes bien faire des châteaux de sable, pas vrai ?
- Oh, oui ! Beaucoup, même. Avec Piotr, on en fait toute la journée, quand la maîtresse nous emmène à la mer ! Avec des algues, dessus, pour faire joli, et…
- Je sais, t’inquiète pas. Elle m’a montré les photos. Pour répondre à ta question, donc ; imaginons que tu veuilles faire un château très grand, très très grand.
- Comme Maman ?
- Plus encore !
- Grand comment, alors ? »
La question me désarçonna.
« Comme l’appartement, on va dire. »
Ma vraie réponse aurait été de dire que j’en savais rien, que j’allais vouer ma vie à construire un château infinissable, mais je chassai cette idée pour le moment.
« Ha, oui, ça, c’est un grand château. Et tu veux le faire tout seul ?
- Tout seul ? Non, j’ai des collègues pour ça. Personne ne fait un château si grand sans aide. Bref, supposons que toi aussi tu aies envie de faire un château de la taille de notre appartement… Est-ce que tu penses que tu pourrais y arriver avec ton petit seau Mario ?
- Bah… ça serait quand même un peu long, comme mille jours !
- Ou plus encore ! Tu vois, quand j’étais à la police, on me donnait tout juste un petit seau Mario et une pelle. Autant dire que j’aurais pu y passer… dix mille, peut-être cent mille jours, à le construire, mon château !
- Ohlala, c’est trop long tout ça !
- C’est exactement ce que je me suis dit ! Sauf que là, les trois monsieurs que tu as vus l’autre jour, ils font partie d’un groupe plus important que la police.
- C’est vrai ?
- Beaucoup plus important. Maintenant, c’est fini les seaux Mario et les petites pelles pour moi ; c’est comme si j’avais un gros camion.
- Un camion de sable ? »
Les yeux de Léo brillaient.
« Maintenant, moi, si je le conduis bien, ce camion, je pourrai peut-être faire un château plus grand encore que notre appartement !
- Tu veux dire de la taille de deux appartements ?
- Plus encore ! »
Ça lui en boucha un coin. Tout sourire, il arrêta de parler et alla rejoindre sa mère dans le salon.
« Alors ? » fit Mizuki, en avalant une première bouchée de son ragoût.
Je crois que l’expression qu’adoptèrent ses yeux, à cet instant, restera à jamais dans mon esprit. C’était un regard difficile à décrire, bourré de contradictions, de joie, de tristesse, de curiosité… Ils scintillaient comme des joyaux sans cesse changeants.
C’était comme si Mizuki s’était faufilée à l’intérieur de mon âme, scrutant les moindres recoins. Je savais que je n’avais même pas besoin de répondre.
Alors je souris et me tus.
Mizuki sembla se rasséréner. Elle fit silence de même et dégusta tranquillement son plat, en jetant des coups d’œil à mon uniforme qui dépassait de mon sac de toile, accroché au porte-manteau.
Après le repas, je fis ses leçons à Léo et partis me coucher de bonne heure. Rien de plus fatigant qu’un premier jour.

Annotations
Versions