Chapitre 3: Le poid des murs
Les vacances d’été approchent, cela rime avec le retour au cher pays.
Déjà une semaine que leur petit appartement ressemble aux quais d’une gare : le hall d’entrée est déjà bondé. Il faudrait avoir l’agilité d’un chat pour se frayer un passage sans trébucher contre une valise ou un sac. Maria organise : ici les affaires des enfants, ici un pantalon, là un slip vole dans les airs, comme un trouble à l’intimité. Le stress d’avant-voyage fait corps avec l’appartement.
Pourtant, les Santos ne peuvent pas quitter le pays de Molière sans avoir réglé les récents désagréments.
Ce matin, Maria a changé ses horaires de travail. Ce samedi, elle travaillera chez la famille Martin, au Bouscat, près de Bordeaux. C’est un couple exigeant, dont le mari, désormais retraité, a fait sa carrière en politique, dans le RPR. Elle n’apprécie guère de travailler dans cette maison. Elle y garde un secret. Mais ils habitent tout près des de Richard. Cela sera l’occasion pour António de déposer sa femme chez les Martin, pour ensuite filer chez les de Richard.
António appelle déjà son fils :
« David, sors de ta chambre, on va partir ! »
Le jeune homme arrive au pas nonchalant. Il n’a pas vraiment envie de présenter ses excuses — non par honte, mais par fierté.
Dans la Mercedes, on réfléchit déjà à la manière de faire passer le méfait de David.
« Ô David, tou as bien compris : quand on arrive, tout t’excouses. Je dirai à Monsieur Richard que tu aideras une journée dans les vignes. On ne veut pas de problèmes », ordonne António.
« Oui, Papa, c’est bon, j’ai compris. T’as pas besoin de répéter cent fois la même chose. »
Maria n’aime pas l’attitude hautaine de son fils :
« On fait ça pour toi, pour que t’aies pas de problèmes. »
« Oui… et pour pas qu’on parle mal de Papa et de toi », répond l’insolent.
« On est une famille, David, on se serre les coudes. »
La berline allemande arrive devant la maison des Martin. Maria souffle avant de descendre. António le remarque :
« Maria, porquê sopras assim, cada vez que vais trabalhar aqui? » — Maria, pourquoi tu souffles comme ça à chaque fois que tu viens travailler ici ?
« Ne dis pas de bêtises. À ce soir, Tonio. Um beijinho, David. Porta-te bem, sim.» — Un bisou. Porte-toi bien, d’accord.
Maria descend de la voiture.
Quelques centaines de mètres plus loin, les deux derniers occupants de la Mercedes débarquent devant la somptueuse villa des de Richard.
Devant cet immense portail, António sent son crédit peser un peu plus lourd.
Il sonne à l’interphone, explique la raison de leur visite ; le portail s’ouvre.
Sésame, ouvre-toi : ils sont subjugués par tant de richesse. António comprend bien qu’on veuille gagner beaucoup d’argent, mais là, cela dépasse l’entendement. Sa Mercedes est rendue à une voiture pour enfant.
Un majordome vient à leur rencontre :
« Veuillez bien me suivre. Monsieur de Richard va vous recevoir dans le salon de réception. »
Monsieur Santos en est presque gêné. Il murmure à l’oreille de son fils :
«Olha pra isso, somos como os reis. Isto é que é viver à grande e à francesa. » — Regarde-moi ça, on est comme des rois. Ça, c’est vivre en grand, à la française.
La porte s’ouvre sur le salon. Monsieur de Richard, l’homme charismatique, s’approche et tend sa main en direction d’António, puis de David.
« Monsieur Santos, bonjour. Je vous remercie d’être venu. Je tenais à vous voir personnellement pour régler au plus vite cette affaire. »
« Bonjour, Monsieur de Richard. Nous voulions vous présenter nos plus sincères excuses. David est un bon garçon : c’est un acte bête, cela ne se reproduira plus. D’ailleurs, mon fils tenait à s’excuser », répond António. Il n’ose pas se confronter au regard de Monsieur de Richard.
Ce dernier invite Monsieur Santos à s’asseoir et appelle Charles :
« Charles, veux-tu te donner la peine de descendre ! »
Charles descend au pas de course.
« Père, vous m’avez demandé ? »
« Fils, les Santos sont venus suite à ta dispute avec David. Serrez-vous la main et emmène ce jeune homme dans ta chambre. »
David, en brave soldat, serre la main à Charles et présente ses excuses. Ensuite, les deux adolescents remontent les marches en direction de la chambre.
Monsieur de Richard propose :
« Monsieur Santos, vous m’accompagneriez bien le temps d’un single malt ? »
António est gêné, il n’ose pas. Avant qu’il n’ait le temps de répondre, un verre de Macallan lui est accordé.
L’hôte de la villa poursuit :
« Monsieur Santos, me permettez-vous de vous appeler par votre prénom ? Je m’appelle Paul. »
« Enchanté, je suis António. Vous savez, je ne veux pas vous déranger : vous êtes un homme important, avec plein de responsabilités. »
Paul continue :
« Ne vous en faites pas. Est-ce que vous savez pourquoi mon fils s’appelle Charles ? Il porte ce nom en l’honneur du général de Gaulle. Je suis un patriote, fier des valeurs de mon pays. Mon père était militaire. Il a fondé notre vignoble à la sueur de son front. Ce qui a changé, c’est que je suis un entrepreneur, un homme d’opportunités. Lorsqu’une occasion se présente, je la saisis. L’avenir appartient à ceux qui savent prendre des risques. Monsieur Santos… pardon, António… je crois savoir que vous aussi, vous êtes un patriote, fier de votre culture chrétienne ! »
« Vous savez, Monsieur… j’aime aussi beaucoup la France », balbutie António.
« Mais vous aimez votre pays ! Vous savez, je vous connais. Je sais reconnaître les gens travailleurs. Saviez-vous, António, que je suis l’un des plus grands actionnaires du chantier où vous travaillez actuellement ? On m’a parlé de votre don de leader. On vous dit être un travailleur aguerri. Vous l’aimez, n’est-ce pas, votre travail ? » s’exclame Monsieur de Richard.
Les yeux d’António piquent ; son front suinte.
« Vous savez, je ne veux pas de problème. Mon fils est un idiot… excusez-nous. Mon fils est prêt à faire une journée gratuite dans vos vignes. » Ses yeux implorent la pitié.
« Vous voyez, mon cher António, vous êtes un homme de valeur. Ne vous en faites pas pour David. Charles est un moins que rien. S’il n’arrive même pas à gérer ses problèmes seul, comment va-t-il réussir dans la vie ? » interrompt Paul.
« Oui, mais quand même… » essaie António, tout de suite coupé par son interlocuteur :
« Monsieur António, j’ai besoin d’un homme comme vous. Je vous propose de devenir le métronome de mon vignoble. Vous serez responsable d’une équipe de quatre personnes. Je veux des gens sérieux, assidus. Vous avez le goût du travail, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr », répond fièrement António.
« Monsieur Santos, qu’en dites-vous ? »
« C’est un honneur, Monsieur, mais je dois d’abord parler à ma femme. »
« António, réfléchissez, mais répondez vite. Sachez prendre les opportunités quand elles se présentent. »
Monsieur de Richard se lève et serre la main d’Antonio
Au même moment, David découvre l’immense chambre de Charles — ou faudrait-il parler d’un salon. Un canapé en cuir, un bureau massif, une bibliothèque remplie d’ouvrages reliés. Au mur, une grande photo encadrée attire son regard : Charles, plus jeune, en uniforme d’équitation, droit comme un soldat. À côté de lui, son père, la main posée fermement sur son épaule.
David siffle d’admiration.
« Waouh… t’as tout, toi. »
Charles ne répond pas tout de suite. Il fixe la photo.
« C’était le jour où j’ai gagné un concours. »
David sourit.
« Trop la classe. »
Un silence.
Charles ajoute, plus bas :
« J’étais tombé du cheval la veille. J’avais une côte fêlée. Il m’a dit qu’un homme ne pleure pas. »
David ne sait pas quoi répondre.
Charles détourne le regard.
« Gagner, chez nous, c’est obligatoire. »
David regarde encore la photo. Ce qu’il voyait comme un trophée commence à ressembler à un ordre.
Charles allume alors la console. Ils jouent à FIFA, sur un écran digne d’une salle de cinéma.
Le jeu rapproche les deux jeunes gens. Les corps se détendent, les buts tombent. On se sourit, puis des rires sincères éclatent.
Puis Charles prend la parole :« En fait, tu te dis que j’ai tout ce que je veux. Oui, dans un sens, tu as raison. Regarde ma chambre… qui ne rêverait pas d’avoir tant de belles choses ? Et pourtant, j’en ai marre de cette vie. Marre de mon père, qui me fait chier. De tous ces dîners avec tous ces gens emmerdants. Mon père passe tout son temps dans ses affaires. Je suis juste une ombre pour lui. Un rien. »
La confession de Charles touche David. Il lui tend la main :
« Tu sais, chez moi aussi, ce n’est pas toujours facile. Mes parents, ils ne pensent qu’au travail. Ils ne disent jamais rien. Ils se laissent marcher sur les pieds. Putain, que j’aimerais les voir s’énerver et envoyer balader tous ces gens. J’étouffe dans cette maison. C’est tous les jours la même chose… toujours ce satané Portugal. »
Un rire partagé explose dans la pièce. Ils se regardent autrement, cette fois. Le match reprend, comme si rien n’avait changé — et pourtant, tout venait de bouger.
Monsieur de Richard raccompagne ses hôtes. Finalement, ce n’est pas la rencontre qu’ils avaient escomptée. Dans la voiture, pourtant, l’humeur est bonne. Ce matin, la Mercedes ronronne encore plus fort que d’habitude. António regarde sa montre : il a encore le temps d’aller chercher Maria.
Ils arrivent devant la demeure des Martin et se garent sur le bas-côté. Le futur métronome glisse un CD de Vitorino dans l’autoradio ; le son de « Traz Outro Amigo Também » retentit dans les enceintes de la voiture. Les guitares chantent la réussite soudaine. Aujourd’hui, même son corps ne lui fait pas mal.
Quinze minutes plus tard, Maria monte dans la voiture.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la musique n’est pas au goût de madame. Elle proteste:
«Para lá com essa música. Estou cansada. A vida não está para rir.» — Arrête avec cette musique. Je suis fatiguée. La vie est trop dure pour plaisanter.
Elle est exténuée, comme si la tâche matinale avait été un fardeau plus pesant que d’ordinaire… En ce moment, elle se reconnaîtrait plutôt dans « Os Vampiros » de José Afonso.
Joyeux, António rallume la musique.
« Sim, a vida está para rir. » — Si, la vie est faite pour rire.
Agacée, Maria répond sèchement :
« Ó pá, estás parvo ? É falta de sono.» — T’es devenu fou? C’est le manque de sommeil.
« Finalement, ce Monsieur de Richard est quelqu’un de bien. Un homme qui sait reconnaître le mérite. Figure-toi que ton Tonio est accepté dans le beau monde », rétorque fièrement António.
Maria n’a pas le temps de s’attarder sur l’attitude énigmatique de son époux.
« Dis-moi plutôt ce qui s’est passé là-bas. »
« Eh bien, Maria, tou peux te friser la moustache : Monsieur Richard — Paul — me propose de travailler pour lui. Écoute bien… en tant que métronome ! Je serai le chef de quatre personnes. Je serai responsable de la demeure et des vignobles. Quand on rentrera au pays, Maria, on fêtera notre réussite. Par contre, il veut une réponse rapide », avoue António.
La réponse de Maria est immédiate :
« Espèce d’idiot, pourquoi tu n’as pas dit oui ? Appelle tout de suite en rentrant, avant que quelqu’un ne prenne ta place. »
À la maison, on ouvre une bouteille de vin du Dão pour célébrer l’ascension sociale du père de famille.
C’est un de ces jours où l’on aimerait que le temps se fige, que la joie demeure éternellement. Finalement, pensent les Santos, tous ces sacrifices n’ont pas été faits pour rien.
Comme prévu, António finalise son accord avec Monsieur de Richard. Il prendra ses fonctions dès son retour du Portugal.
En l’espace d’une matinée, ces “gens qui ne sont rien” deviennent un monde.
Et, dans leur imaginaire, le Portugal remporte enfin sa Coupe du monde.
Les Santos croient tenir la récompense de leurs sacrifices.

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