Chapitre 20 : La lutte
António contemple les livres qui couvrent la grande bibliothèque en bois massif du salon. Des encyclopédies en plusieurs tomes, des ouvrages de philosophie. À côté, une affiche de la Commune de Paris. Plus bas, des livres de Louise Michel, Proudhon, Bakounine. Il fronce légèrement les sourcils. Tout ça a vraiment été lu ?
« António. »
La voix de Manu le ramène.
« Réveillez-vous, on a du pain sur la planche. »
« Bien sûr… »
La grande table est envahie de papiers : enveloppes froissées, contrat de travail, lettre de licenciement, brouillons, noms griffonnés à la hâte, le numéro d’un avocat. Un véritable champ de bataille.
Manu circule autour de la table, trie, déplace, organise. Maria classe en silence. António fait tourner un stylo entre ses doigts.
« Sans preuves, la colère ne vaut rien », lâche Manu.
Les lunettes glissées au bout du nez, il parcourt les documents, ligne après ligne. Soudain, il s’immobilise. Son regard accroche une ligne. Puis un éclair traverse ses yeux. Son poing se serre.
« Mais oui… »
Un sourire.
« Le voilà. »
António fronce les sourcils.
« Quoi ? »
Manu relit rapidement.
« Pas d’entretien préalable. Motif flou… Ils t’ont viré trop vite, trop mal, comme un malpropre. »
Il tapote la feuille.
« Et ça… ça sent la pression extérieure. »
Personne ne parle.
« On va les chercher. »
Il hoche légèrement la tête.
« Il a fait une erreur. Une grosse erreur. »
Puis il se tourne vers Maria.
« Quelle heure est-il ? Vous devez bientôt partir rencontrer la journaliste. L’article, plus les failles que je viens de trouver… ça peut vraiment peser. »
Il ajuste ses lunettes.
« Mais préparez-vous. Ils ne vont pas rester sans répondre. Dans une lutte, la riposte des puissants est toujours violente. »
Sa voix se fait plus basse.
« La bataille sera dure. »
Puis, soudain, un sourire malicieux traverse son visage.
« Hé António… ton fils est avec une Allemande. Si tu savais ce qu’elles font pendant le carnaval… »
Maria toussote, gênée.
Manu lève les mains, faussement innocent.
« Bon, bon…je me tais »
Le moment retombe.
Les minutes passent. Il faut partir. Direction Bordeaux. Les Santos se comprennent sans parler. Tout s’accélère. La machine est lancée. Ils ne pensaient pas que se battre demanderait autant — pas seulement du courage, mais du corps, et des nerfs.
Les maisons défilent derrière les vitres de la Mercedes. À l’intérieur, la chaleur colle à la peau. Les chemises sont humides, la sueur glisse le long des bras. Depuis quand ne se sont-ils pas vraiment reposés ? À peine des douches rapides, arrachées entre deux urgences.
Le temps semble se contracter. Plus de passé. Pas encore d’avenir. Juste l’instant.
Maria fixe la route sans la voir. Bientôt, il faudra parler. Tout dire. Rouvrir ce qu’elle s’efforçait d’enterrer.
Ils arrivent dans la rue indiquée par Madame Müller. António observe les façades, les fenêtres, comme s’il essayait de mesurer le danger. Tout paraît calme, presque trop. La prochaine étape est là.
Une jeune femme blonde s’avance. C'est madame Müller.
« Madame, Monsieur Santos ? Bonjour… vous tenez le coup ? »
Maria hausse légèrement les épaules.
« On fait ce qu’on peut… Manu dit qu’il a trouvé une faille. Ça nous donne un peu de force. »
La mère de Lorelei acquiesce, puis leur fait signe de la suivre.
« Très bien. Attention à la marche. »
Ils entrent dans le hall. Dehors, la rue était silencieuse. À l’intérieur, tout s’anime : des voix se croisent, des téléphones sonnent, des pas pressés résonnent dans les couloirs. On les guide jusqu’au bureau de Madame Cordier.
On frappe. Une voix répond. Ils entrent.
Une femme aux cheveux grisonnants se lève et leur tend la main. Les présentations s’échangent rapidement. Elle les observe un instant, sans détour inutile.
« Racontez-moi. »
Avant qu’ils ne commencent, Madame Müller intervient. Elle demande que son nom ne soit pas mentionné. Elle vient tout juste de débuter sa carrière à l’université bordelaise. La journaliste acquiesce. Madame Cordier acquiesce sans poser de question.
Maria prend la parole. Le timbre est bas, incertain. Les mots sortent difficilement. Les premières larmes arrivent sans prévenir.
Elle parle de son travail. Des ménages. De la maison de Monsieur Martin. Du verre qui se brise. Puis du sofa.
Sa voix cède.
L’humiliation. La peur. La douleur.
Elle continue malgré tout : le poste de police, les regards, la pression qui ne retombe pas.
Maria essuie ses joues du revers de la main.
« Écrivez bien que je travaillais. Je faisais seulement mon boulot. »
Puis António reprend. Sa voix est plus ferme, mais tendue. Il parle de la combine, du copinage, de la descente de police à l’aube, de leur intimité violée.
« Chez nous », précise-t-il.
Il secoue la tête.
« Ce jour-là… on a tout perdu. »
Un souffle.
« La dignité. »
Enfin, il évoque le travail. Le renvoi. Les portes qui se ferment les unes après les autres.
« Et depuis… plus rien. »
Depuis plusieurs minutes, Madame Cordier n’interrompt pas. Elle laisse le récit se dérouler, brut. L’émotion affleure, mais elle la contient.
« Injuste… »
Elle se reprend aussitôt.
« Monsieur Santos, est-il vrai que vous avez mal réagi ? »
António cherche Maria du regard.
« Oui… »
« Comment ? »
« J’ai voulu lui casser la gueule… Je le sais, j’ai mal agi. J’aurais pu faire du mal à tout le monde… »
Il déglutit.
« Je suis entré chez lui… et je me suis arrêté. »
« Pourquoi ? »
« Je l’ai vu autrement. Pas comme je me l’imaginais. Plus petit. Madame Fanny est arrivée. Je suis reparti avec elle. »
« Qui est cette dame ? »
« Fanny Deschamps. La policière… Celle qui est arrivée avant que je fasse une connerie. »
Madame Cordier note.
« Poursuivez. J’ai besoin de tout, même de ce qui vous semble moins flatteur. Vous mettez en cause quelqu’un de très influent. Si j’écris, je dois être certaine de chaque fait. Je vérifierai. »
Elle garde son stylo suspendu au-dessus du carnet.
« Vous comprenez que Monsieur Martin pourra utiliser cet épisode contre vous. Il dira que vous avez perdu la tête et que vous êtes dangereux. »
Le portugais serre la mâchoire.
« Il dira bien ce qu’il voudra. C’est la vérité. »
António poursuit.
« Le lundi matin, je suis allé travailler… »
Elle l’interrompt.
« Vous vivez ça… et vous retournez travailler ? »
Maria intervient.
« C’est moi qui ai insisté. On ne connaît que ça, le travail. On avance. Toujours. Et maintenant, on va se battre. Même contre plus fort que nous. »
Madame Cordier hoche la tête.
« Très bien. J’en ai assez pour aujourd’hui. Les choses peuvent aller vite, dès que j’active mes sources. En attendant, vous restez discrets. Martin a des relais dans les médias. Il peut tenter de sortir quelque chose avant moi. »
Elle se lève.
« Et tous mes collègues n’ont pas les mêmes scrupules. »
Enfin, chacun regagne son foyer.
Harassés par cette journée, les Santos s’affalent sur le canapé. Les corps lâchent.
Dehors, la chaleur du soir se mêle à celle du bitume. Sur l’aire de jeu, les enfants se retrouvent.
Charles n’est pas là. Ils ont appris qu’il a changé de collège. Le lien se fait presque aussitôt.
La descente de police. Puis son départ.
Une colère sourde monte.
« Quand ça pète, chacun retourne chez les siens », lâche Rachid.
David serre les poings. Il aimerait lui refaire le portrait. Mais il se retient. Le prix serait trop lourd. Pour lui. Pour sa famille.
Jean regarde Lorelei et Rachid.
« Merci. »
Un mot simple.
« On reste ensemble. Quoi qu’il en coûte. »
Dans l’agora santossienne, on se concerte, on évalue, on réfléchit. Les premiers pas ont été franchis, mais les doutes reprennent vite António. Il pense à son audition au commissariat. Il les imagine capables de tout. À force de repasser les événements, il se sent impuissant. L’idée s’impose peu à peu : face à la machine, ils ne pèsent pas grand-chose.
Son regard tombe. Maria s’approche et le prend dans ses bras. Le geste est simple. Ils tiennent.
Deux jours passent. Puis le téléphone sonne.
Maria décroche.
« Madame Santos, l’article est lancé. »
Elle reste immobile, puis repose lentement le combiné.
« Ça y est… c’est parti. »
António s’approche et lui prend tendrement les bras.
«Então tem que ser… há de acreditar. — Alors il faut y croire.»
Maria le regarde.
« Et si ça ne marche pas ? Qu’est-ce qu’on va devenir ? Credo, Deus nos livre… — Que Dieu nous protège…»
Elle s’assoit.
António appelle les enfants.
« Meninos. — Les enfants. »
Ils se rapprochent.
« Bientôt, on va parler de nous. Vous allez affronter le regard des autres. Mais soyez fiers.
Nous, on saura toujours de quel côté on est. »
Jean n’y avait pas pensé. Quand il a parlé, il ne voyait que la vérité. Maintenant, il imagine les regards, les murmures, les doigts pointés.
Puis une image revient : son grand-père, au Portugal, la voix lente et forte, parlant de liberté et de la révolution des Œillets.
Il avait raconté cette nuit-là, dans sa caserne de Lisbonne. La radio avait craché Grândola, Vila Morena. Personne ne parlait. Les soldats, pour la plupart très jeunes, restaient là, partagés entre la peur et la soif de liberté.
Son grand-père, lui, avait fait son choix. Il ne fallait plus obéir. Il avait fermé les portes aux hommes du régime et les avait ouvertes à ceux d’avril.
Jean relève la tête.
Lutter, c’était donc cela aussi : choisir le moment où l’on cesse d’avoir peur.

Annotations
Versions