Chapitre 21 : La contre-attaque

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Au Bouscat, une femme de ménage accuse Gérard Martin, figure politique nationale, de viol et de pressions

Une femme de ménage portugaise employée au domicile de Gérard Martin, ancien responsable politique de premier plan, affirme avoir été violée alors qu’elle intervenait chez lui dans le cadre de son travail. Selon son témoignage, les faits se seraient accompagnés d’une humiliation profonde, avant qu’une succession de pressions ne s’abatte sur sa famille.

L’affaire prend une dimension d’autant plus sensible que le nom de Gérard Martin avait encore récemment circulé pour Matignon, parmi les personnalités susceptibles d’être appelées à exercer la fonction de Premier ministre.

Son mari, António Santos, ouvrier puis responsable d’équipe au sein du domaine viticole dirigé par Paul de Richard, a été licencié quelques jours après une intervention policière à leur domicile. Selon les éléments recueillis par notre rédaction, la procédure soulève plusieurs interrogations : absence d’entretien préalable, motif peu précis, calendrier particulièrement resserré.

Plus troublant encore, nos recherches font apparaître des liens étroits entre Gérard Martin et Paul de Richard, propriétaire viticole influent du Bordelais. Les deux hommes auraient participé à plusieurs opérations immobilières communes. D’après nos informations, les réseaux de Gérard Martin auraient également facilité, ces derniers mois, l’implantation de vins bordelais sur le marché japonais, par l’intermédiaire de contacts diplomatiques et économiques.

Plusieurs sources évoquent par ailleurs des pratiques de travail contestables dans certaines exploitations liées à ce milieu : saisonniers employés sans contrat clair, réfugiés sollicités sans garanties suffisantes, heures supplémentaires non déclarées.

L’affaire comporte également un volet policier. Selon une source proche du dossier, le dépôt de plainte de Madame Santos n’aurait pas été traité dans des conditions ordinaires. Des pressions auraient été exercées pour éviter que l’affaire ne prenne de l’ampleur. Une intervention préfectorale est évoquée par plusieurs témoins, sans que cela ait pu être confirmé à ce stade.

Contactés par notre rédaction, Gérard Martin et Paul de Richard n’ont pas souhaité répondre à nos questions.


Un bruit de journal froissé déchire le silence. La feuille finit sa course dans la corbeille à papier.

Les deux hommes s’étaient retrouvés dans la résidence secondaire de Gérard Martin, en Dordogne, loin de Bordeaux, des micros et des regards.

Monsieur de Richard desserre le bouton de sa chemise et pose son regard sur la vue majestueuse de la Dordogne qui lui fait face. Si seulement le fleuve pouvait emporter ses soucis. Il fronce les sourcils et se retourne vers son hôte.

« Mais enfin, Gérard, qu’est-ce qui t’a pris ? Ta femme de ménage… »

Monsieur Martin se frotte le visage.

« Il faisait chaud… Avec sa petite robe… Il faisait chaud. Et puis, pourquoi avoir viré l’autre ? »

« Cette famille a dépassé les bornes. Figure-toi que je l’ai fait par solidarité. »

Monsieur Martin relève les yeux, plus ferme.

« Raconte ça à d’autres. Tu étais surtout inquiet pour toi et tes affaires. Tu craignais que cette histoire vienne entacher ton image, et que ton Portugais apprenne que nous nous connaissions. Malheureusement, cela n’a pas eu l’effet escompté. Maintenant, nos deux noms sont mêlés, que tu le veuilles ou non… Merde, ce n’est pas le moment. Le pays m’attend, Paul. Le Président temporise. Je n’ai pas attendu toute ma vie pour tomber à cause d’une femme de ménage. »

Monsieur de Richard se redresse.

« Oui, mais n’oublie pas que mes affaires t’ont bien aidé pour le financement de tes campagnes précédentes… »

Le politique le coupe net.

« Et qui t’a ouvert le marché asiatique ? »

Un silence lourd s’installe entre les deux hommes. Chacun connaît le prix de l’autre.

D’un ton plus posé, Monsieur de Richard reprend :

« Bon, arrêtons ces chamailleries. Il faut agir avec raison, analyser la situation. Quels sont les rapports de force ? De quels éléments dispose la police ? »

Monsieur Martin ajuste les manches de sa chemise, comme s’il reprenait déjà possession de lui-même.

« Ma foi, le témoignage à charge de Maria. Aucune trace de pénétration n’a pu être avérée : les faits sont trop anciens. J’ai pour moi la tentative d’agression de son mari. »

Monsieur de Richard se frotte le menton. Il marche quelques pas, puis s’arrête devant la fenêtre.

« C’est l’argent, bien sûr. L’envie. La jalousie sociale. »

« Je ne te comprends pas. »

Les yeux de l’exploitant viticole s’illuminent.

« Eh bien, nous allons retourner la situation médiatiquement. Cette famille portugaise a toujours envié notre réussite, notre argent, notre monde. Maria n’était pas seulement une femme de ménage humiliée : elle voulait entrer dans ton cercle. Elle voulait compter. Quand elle a compris qu’elle n’y aurait jamais sa place, elle a transformé sa honte en accusation. »

Monsieur Martin ne dit rien. Il écoute.

Paul de Richard poursuit, plus froidement :

« Quant à António, c’est encore plus simple. Un mari violent. Jaloux. Humilié. Il apprend que sa femme a eu une relation avec toi, il perd la tête, il vient t’agresser. Ensuite, il se présente en victime. »

Il marque une pause.

« Et son licenciement ? Il suffit de raconter ce qu’il était devenu : un homme instable, ingérable, persuadé qu’il pouvait se substituer à son patron. J’ai même une petite histoire dans ce sens, avec un ouvrier ukrainien. Il a pris des décisions à ma place. Il s’est cru propriétaire du domaine. »

Monsieur Martin relève lentement la tête.

« Tu veux dire qu’ils auraient tout monté ? »

« Pas monté. C’est trop grossier. Nous ne devons pas dire cela. Nous devons installer le doute. »

Un sourire mince traverse le visage du politique.

« Évidemment, Paul. C’est triste, au fond. On veut aider une famille en difficulté, on lui ouvre des portes, on lui donne du travail, et voilà ce qu’on reçoit en retour. »

Il se lève et serre la main de son acolyte.

« Il va falloir convoquer la presse au plus vite. »

Monsieur Martin se tient désormais bien droit. Il fixe l’horizon et se dit que Matignon n’est peut-être finalement pas si loin.

« Tu oublies encore une chose, Paul : les stupéfiants. Bientôt, Monsieur Santos sera auditionné. Tu peux me faire confiance : une audition bien menée vaut parfois un aveu... »


Mesdames et Messieurs, bonsoir. Depuis deux jours, c’est l’événement qui secoue toute la France. On parle désormais de l’affaire Martin. L’ancien député, élu pendant plus de trente ans sous les couleurs de la droite, est accusé d’avoir agressé sexuellement son ancienne employée, Madame Maria Santos…

Sur le canapé, toute la famille fixe le journal télévisé. La presse locale et nationale ne parle presque plus que de leur histoire. L’écran livre leur combat au regard du pays.

António a la gorge serrée. Maria lui tient la main.

Demain sera un jour difficile : l’homme de la maison devra se rendre au commissariat pour une audition libre. Il sait qu’il ne sera pas seul. Sa famille sera là, bien sûr, et plusieurs associations et syndicats ont annoncé un rassemblement de soutien devant le commissariat.

Des milliers de messages affluent de toute la France. Des inconnus écrivent, partagent, s’indignent. Des femmes de ménage, des ouvriers, des fils d’immigrés, des gens que les Santos n’ont jamais vus leur envoient des mots simples, maladroits parfois, mais pleins d’une chaleur qu’ils n’attendaient plus.

Maria empoigne la télécommande, éteint le téléviseur, puis caresse le visage de son être aimé.

« Écoute bien ce que Manu te dira ce soir. »

L’ancien inspecteur du travail arrive à leur domicile quelques minutes plus tard, comme ils en étaient convenus la veille. Maria, quant à elle, emmène les enfants vers le marchand de sable.

« Bonsoir, António. Tu tiens le coup, avec Maria ? »

« Bon… ça peut aller, grâce à vous tous et à votre aide. »

Manu retire sa veste, la pose sur le dossier d’une chaise, puis s’assoit face à lui.

« Écoute, on doit se préparer. Pas pour l’audition : l’avocat recommandé par Madame Benali sera là. Il est mieux placé que moi pour tout ce qui a trait au droit. Ce que je veux, moi, c’est préparer ton discours. Celui que tu devras tenir face à la foule, face aux journalistes. Ce ne sera pas une mince affaire. L’histoire prend une ampleur inimaginable. Des collectifs de plusieurs villes ont annoncé leur venue. Votre combat a ébranlé l’opinion. Mais toi, António… qu’est-ce que tu diras face à tout ce monde ? »

António lève les yeux au ciel. Aucune idée ne parvient jusqu’à son esprit. Manier la truelle, parler à ses gars, diriger une équipe : ça, il sait faire. Mais s’exprimer devant une foule ?

« Je sais pas… »

Manu s’agace.

« Comment ça, tu ne sais pas ? António, ils vont te bouffer. Il faut que tu trouves les mots. Laisse-toi traverser par ta colère. Respire, ferme les yeux. Ne vois-tu pas le sang des opprimés remonter jusqu’à toi ? »

« Non, je ne vois pas de sang. »

Son instructeur s’exaspère.

« C’est une image, António… »

« J’ai compris, je ne souis pas bête. Je n’en sais rien. Je dirais : merci à tous d’être venus. On va gagner. »

Manu se tape la main contre le front.

« Tes phrases courtes m’exaspèrent, António. Devant une foule pareille, il te faudra plus de souffle. Pourtant, votre histoire me bouleverse. C’est justement pour ça que je veux que tu sois entendu. »

Le Portugais le regarde, éperdu, presque triste.

Manu soupire aussitôt.

« Excuse-moi, António. Ce n’est pas ta faute. Je suis un perfectionniste. Je m’enflamme parfois. Je veux seulement le meilleur pour vous. Tu pourrais dire quelque chose du genre : “Chers camarades, travailleurs, aujourd’hui, à travers notre histoire, c’est tout un peuple qui est touché. C’est la longue histoire des puissants face aux faibles. La lutte des classes est en marche. Les riches ont cru pouvoir faire taire la classe ouvrière. Il n’en est rien.” »

Il se redresse, emporté par sa propre vision.

« Là, tu lèves le poing face à la foule. Tu ne parles plus seulement pour toi. Tu soulèves le peuple, António. »

Monsieur Santos ne sait plus où poser son regard. Lui ne réclame pas la révolution. Il réclame seulement la justice pour Maria, pour ses enfants, pour les siens. Le reste, il n’en sait rien. Il veut laver l’affront fait à sa famille, pas entrer dans les livres d’histoire.

Manu reprend, plus grave :

« Depuis quelques jours, on ne parle que de vous. Pour l’instant, c’est de bon augure. Si d’autres franges de la population se rallient à votre cause, ils ne tiendront plus. Pourtant, prépare-toi au calme qui suivra. Il annonce souvent la riposte. »

« Manu… moi, je ne veux pas soulever le peuple. Je veux seulement que ma femme puisse dormir. »

Manu se lève, remet sa veste, puis tend le bras vers António.

« Je comprends très bien. Bientôt, tu l’auras, ta revanche. »

António n’aime pas ce mot. Revanche. Il ne veut pas se venger. Il veut seulement que l’humiliation cesse.

Manu poursuit :

« Ah, j’oubliais… Avant de partir, je te remets un discours que j’ai préparé. Étudie-le bien. Cela pourrait t’aider. »

L’ancien inspecteur du travail tend une feuille au Portugais. Les deux hommes se saluent, puis Maria rejoint son mari.

« Então ? — Alors ? »

« Je dois apprendre ce texte pour demain. »

« Alors, au travail… et puis viens me rejoindre au lit. »

Seul à la table de la cuisine, António ressasse sans cesse les phrases écrites sur ce bout de papier. Ses yeux lui piquent, mais il poursuit, car il sait que sans effort, on n’obtient rien.

Il a beau lire et relire, les mots ne viennent pas. Camarades, lutte, Internationale ouvrière, capitalisme… Rien n’y fait. Rien ne s’imprime dans son cerveau. Ce vocabulaire est têtu ; il refuse de s’agencer avec sa personne.

C’est dans l’effort qu’il comprend un peu mieux la difficulté de la lutte. Les doutes surgissent parfois dans son esprit. Ont-ils seulement pris la bonne décision ?

Alors il repense aux récits religieux que sa mère lui contait jadis. Celui du combat de David contre Goliath lui revient. Cette image le rassure : il pense être du bon côté. Et puis, à la fin, c’est David qui remporte la bataille. Cette pensée suffit à le maintenir éveillé encore un peu.


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