3. Neela

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Très vite, l’effluve nauséabond des racines de zoaves géantes s’enroule autour du groupe. J’en ai presque le tournis. D’une hauteur vertigineuse, elle sert de rempart contre les golems dont l’odorat surdéveloppé ne supporte pas la moindre contrariété. Ces êtres immenses ne sont pas redoutés pour leur intelligence. Téméraires, ils n’hésitent pas à chercher querelle pour éprouver leurs muscles démesurés. Nos mages et nos guerriers pourraient les neutraliser, mais à quoi bon ? Nos croyances sont intimement liées à la terre et la nature. Qui infligerait des blessures gratuites, sans véritable raison, tout simplement parce que l’autre ne nous ressemble pas ? Notre communauté préfère tenir ses distances avec les différentes ethnies à l’intellect rudimentaire au lieu de les combattre. Une paix saine et durable. Voilà pourquoi notre guide a opté pour une défense non violente. Son respect pour la vie prend sans cesse le pas face à des adversaires moins évolués.

Je regarde encore mes liens et souris.

Sacrée mise en scène. Plus j’y réfléchis et plus je vois de failles dans l’intrigue.

— Je crois que tout ceci n’est qu’un leurre, mon ami.

Son agitation croissante semble réfuter cette hypothèse.

— Qu’est-ce-qui t’a mis en tête une telle sottise ? Les menottes qu’ils t’ont placées neutralisent la fusion de nos âmes. Cette aberration ne te suffit-elle pas ?

Je lève les yeux au ciel.

— Ce n’est pas ça. Tu ne trouves pas étrange le comportement de Fala ?

— Non.

— Ah bon. Te laisser seul maitre de ma protection et partir avec Flanie sans même hurler ne te choque pas ?

— Disons qu’elle a enfin admis ses faiblesses.

— Ou jouer avec ton égocentrisme.

— Tu cherches à me vexer ?

—Non ! Mais tu te rappelles ce livre sur l’initiation de la cérémonie du feuillage ? Je crois que mon père et Fala ont organisé une sorte d’épreuve afin que je me sente moins différente des autres. Quand j’ai mené les gréos ce matin, les gardes m’ont révélé qu’elle préparait une surprise. Quand je lui ai demandé des explications, elle s’est braquée.

— Ça n’a pas de sens.

— Arrête ! Combien de fois ont-ils usé de ce stratagème dans ton dos ? Des dizaines.

— Il s’agissait toujours de bienveillance. Ce capitaine utilise la force.

— Question de crédibilité. Tu penses vraiment que Fala te mettrait dans la confidence ? Je suis sure qu’elle doit rire à l’heure qu’il est.

Je les imagine bien tous les deux élaborer une course semés d’obstacles à la fois physique et intellectuels pour nous deux. Mon père en serait capable. C’est sûr.

— J’espère que tu as raison car mon intuition hurle que tu as tort.

Quel regimbeur.

— Tu sais quoi. Je me demande même si l’idée des menottes ne vient pas d’elle, juste pour t’énerver.

— Si c’est le cas, je l’étripe.

Pendant que Jaal fulmine sur la façon dont il va se venger de Fala pour ce tour, l’effet nauséabond s’estompe pour laisser place à une autre aura : celle de Rial. Cet arbre majestueux sans âge vient des jardins enivrants d’Alfirin, l’ancienne cité des Arcan. Avant la Guerre contre l’Alliance rouge, un groupe de tribus malfaisantes dirigées par un sorcier du nom d’Hellasi voulait s’emparer de l’ultime pouvoir magique des Arcanes. Nous nous sommes défendus. Nous avons gagné, mais cette guerre a mutilé à jamais notre race en la divisant lors de la Séparation : l’acte de foi de tout un peuple qui consiste à protéger une colossale puissance en dépit d’elle-même.

Quatre amulettes ont été forgées. Chacune sous la garde d’un élémentaire de vie : l’eau, la terre, le feu et l’air. Mon père possède celle de la terre qui confère le pouvoir de s’unir à un demi-dieu de la nature. Anéva Alfadone, reine des Elaîfles, porte celle de l’air et avec elle l’art de façonner les vents. Otto Fraquawi, guide des Altiens, détient la puissance de l’eau. Le sacre du feu a été offert à Massala, un Seanal, vivant sur le continent Malorique. Une récompense pour sa bravoure en tant que général des forces alliées. Je connais que très peu les facultés de l’eau et du feu, leurs représentants ne nous font pas souvent grâce de leur visite. En revanche, nous entretenons une étroite relation avec la cité des Élaîfles pour le commerce et l’accès aux livres de la bibliothèque.

Quant à Rial, mon père l’a emporté avec lui. D’une certaine façon, il préserve une partie de notre berceau. Grâce à sa magie, cet arbre veille à notre bonheur. Son tronc large et ventru s’étend à perte de vue. Sa couronne charpentière possède des feuilles en forme de plumes qui frémissent sous le vent d’altitude. Lorsque le printemps arrive, d’énormes boules duveteuses de couleur rose pâle envahissent le ciel, et finissent par s’envoler à l’arrivée de l’été. Souvent, enfants, nous montions avec Flanie le plus haut possible sur les branches pour toucher les doux pompons. Mon père nous ordonnait de descendre et parfois venait lui-même nous chercher. Cette période de quiétude remonte à si loin. Quand il approchait, nous nous dépêchions de manger les graines acidulées des fruits. Leur verdeur, nous permettait de réaliser des grimaces stupéfiantes pour le faire rire. Il perdait ainsi son regard austère et le retour s’opérait en légèreté.

Toutefois, le plus étonnant se trouve à l’intérieur de l’arbre. Des galeries, escaliers et pièces sont façonnés dans le tronc tout en préservant les veines de sève centrales. Parfois sur les murs, un flux du liquide magique laisse des trainées scintillantes sur son passage qui illumine toutes les cavités de jour comme de nuit.

En cette saison, les feuilles sécrètent une huile aux propriétés régénératrices. Je m’en sers, diluée dans l’eau, de fertilisant pour mes boutures.

J’espère secrètement que cet intermède se conclura au plus vite et que l’assistant du conseiller Ragnor me révèle l’épreuve qui m’attend. Les jeunes pousses ont besoin d’attention dans la nurserie et je dois aussi finir de répertorier le reste des poussières.

Une douleur dans mon dos me ramène à la réalité.

— Avancez ! éructe le capitaine.

Hé, tout doux Capitaine Nerveux. Il faudrait apprendre…

Je n’ai pas achevé ma phrase que mes yeux se posent sur deux immenses battants de bois blancs.

Qu’est-ce que je fabrique ici ? Non, non, impossible que la course se déroule ici.

Les portes de Narbète m’écrasent par leur présence. Mes pieds reculent d’eux-mêmes comme s’ils savaient qu’un danger imminent allait surgir. Prise de panique, j’essaie de retirer mes entraves. Je gesticule dans tous les sens. Ces saletés de bracelets résistent. Les enchanteurs n’y sont pas allés de main morte sur la concentration de magie. Je me retourne vers le capitaine. Il a l’air de se repaitre du spectacle.

Jaal !

— Je ne peux rien faire, les bracelets inhibent notre lien.

Mon cœur semble au bord de l’implosion. Je ne franchirai pas cette abominable porte. Je n’ai jamais mis les pieds dans la cité. Trop d’âmes agitées y résident bien différentes de celles symétriques du jardin. Les harmoniques y flottent trop fortes. La Flamme pourrait se troubler. Un souterrain relie ma serre à la bibliothèque. Je n’y croise personne à part des étudiants téméraires. Le raclement des bois sur le sol pavé me fait sursauter. Je sens que je vais vomir.

— Avancez ! répète le capitaine.

— Non ! Je ne peux pas entrer là-dedans, lâché-je entre deux suffocations.

Il ricane. La pointe de sa lance meurtrit l’espace entre mes omoplates. La douleur me pousse à avancer. L’étau des gardes se resserre, leurs épaules touchent les miennes.

— Oh si, m’avertit le capitaine en appuyant fort, on vous attend dans la grande salle. la véritable Princesse Neela est avec eux.

— Quoi ? Et l’épreuve ?

Il rit.

— Celle de vous trainer dans toute la cité sous la colère de la foule. Je vous y emmène de ce pas.

— Le souterrain… nous devons prendre le souterrain…

— Arrêtez votre comédie, nous savons très bien tous les deux ce que vous êtes, usurpatrice.

— Non ! Mon père, faites venir mon père ! — Jaal, tout ceci ne peut pas être réel, je me suis trompé depuis le début. Il n’y a pas d’épreuve. Jaal aide moi !

Mon protecteur essaie de contrer les murs invisibles de sa prison magique. Il lutte de toutes ses forces, je le sens.

Au secours !

Le sourire satisfait du capitaine suffit à amplifier ma terreur. Sa détermination pousse sur ma toile interne. À ces yeux, je suis une autre femme. Je ne compte pas plus que la crotte d’un cheval sur le bas-côté d’une route. Il ignore qu’il me mène à ma perte. Lorsque les habitants me verront, il sera trop tard. Je chasse sa lance d’un geste sec de l’épaule. Il me pousse avec violence en avant. Mes mains heurtent le dos du garde devant moi. Je lui jette un regard noir. Il affiche un rictus en coin. Je n’ai qu’une envie : l’anéantir. Qu’elle chance pour lui que ces anneaux me retiennent. Il s’approche si près que je sens son haleine chaude sur mon visage.

Face à nous, la porte s’efface derrière les murs. La voie principale est bondée. Mes mains tremblent.

— N’ayez pas l’air surprise, me confie le capitaine, vous êtes l’attraction du jour. Regardez comme ils sont enchantés de vous voir.

Même à cette distance, je distingue cette mer de visages galvanisés qui m’accueille aussi figée que des statues de sel. Ma respiration se pétrifie. Jaal essaie d’apaiser mon âme. Inutile. Je me consume tel un brasier de peur. Un calme incroyable pèse autour de l’entrée. Je suis toujours dehors. Même la faune se tait. J’ai beau tirer dans tous les sens sur mon bouclier intérieur, je ne peux ni l’épaissir ni le tendre.

— Jaal…

Je suis la seule à les voir et je tremble. Cette masse de fils emmêlées qui flotte dans l’air se gonfle comme une vague géante prête à déferler. Par Moniris, je ne vais pas survivre à cette épreuve. En dix secondes, l’onde psychique dévastatrice s’abat sur moi aussi puissante qu’un tsunami. Je rassemble ma toile en cocon pour tenir à l’abri la Flamme.

Bam ! cogne le premier choc dans ma tête.

Mes jambes sont balayées par cette énergie invisible de tous. Je m’effondre sur le sol complètement sonnée. Ma toile protectrice se replie sur elle-même. Je tente de la redresser. Impossible, mes forces me quittent. Mes oreilles bourdonnent. Mes paupières me brulent. J’ai du mal à les maintenir ouvertes. Mon corps se consume.

Jaal !

J’halète comme un chiot hors d’haleine. Je ne distingue plus que l’ombre des pieds des gardes qui s’agitent sur les dalles de pierres. J’entends déjà le ronflement de la vague suivante qui se prépare.

Bam !

Elle me percute et tout mon être se met à vibrer sous cette atroce torture.

Bam !

Non, par pitié !

Bam !

Arrêtez !

Bam !

Les assauts s’enchainent en continu. Je cesse de les compter quand je sens le froid envahir mes lèvres. J’ai tellement mal que même la présence de Jaal a disparu. La pénombre me submerge, je me recroqueville sur moi-même. Mon esprit chute. Je prie Moniris pour que tout s’arrête.

Encaisse Neela. Protège la Flamme.

Soudain, le silence m’enveloppe dans sa douce couverture. Je gémis de soulagement. Ont-ils compris leur erreur ? Un messager les a-t-il avertis de la supercherie ? La douleur s’estompe. Ma respiration reprend de l’ampleur comme délivrée d’un lourd fardeau. La bouche entre-ouverte, je sens les pierres froides contre mon visage. Peu à peu, mes paupières se soulèvent. Malgré ma vision trouble j’arrive à distinguer la silhouette élancée du capitaine donnant des ordres au milieu de la voie principale. Une trentaine de pas nous sépare. Raide, son sourire a disparu. Son expression déjà tendue vire à la franche terreur.

Qu’est-ce qui se passe ?

Très vite, les bruits reviennent. Le chaos règne partout. Les habitants crient, désorientés. Ils se réfugient au hasard des bâtisses emportant dans leur bras les enfants qui pleurent. Certains prennent la forme animale de leur protecteur et grognent en posture de combat. Quelque chose cloche, mais quoi ? Tant bien que mal, je tourne mon visage vers le grondement bas qui se rapproche dans mon dos. J’entends au loin la voix de Jaal qui m’appelle. Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il me dit. Mes pensées fractionnées cognent comme des tambours. Rien ne m’obéit, pourtant mon instinct reste en alerte. Il crie « Attention danger ».

Au prix d’une incroyable bataille intérieure pour reprendre le contrôle, je bascule sur le dos en gémissant. Mes bras demeurent étendus au-dessus de mon front comme paralysés. J’ai la sensation qu’un troupeau de vaches a piétiné plusieurs fois chaque partie de mon anatomie. Je ferme les yeux. La douleur me fait perdre conscience par intermittence. Je résiste et m’accroche à tout ce que je peux pour ne pas sombrer. J’inspire et expire le plus lentement possible afin de reconnecter ma psyché au reste de mon corps.

La Flamme, je ne sens plus la Flamme.

La chaleur d’une main étreint mes poignées. Les bracelets disparaissent. Mes bras ne touchent plus le sol. Juste mes hanches et mes jambes frottent contre les dalles poussiéreuses. Ma tête roule sur mon épaule. Je n’ai plus la force de la maintenir droite.

Je tombe nez à nez avec des bottes. Ce sont celles du capitaine ! C’est lui qui m’a libéré ? Qu’est-ce qu’il mijote encore ? Difficile à savoir. J’aimerais déployer un fil assonant contre son âme pour m’échapper. La seule raison qui m’en empêche : les allers-retours des guerriers entre la cité et la jungle. Une fois arrivé à hauteur des protecteurs, il me lâche. Mes bras retombent grossièrement sur les pierres chauffées par le soleil.

À l’orée de la jungle, une ombre gigantesque se tient immobile. L’esprit modifie ce qu’il ne veut pas croire pour se préserver, quitte à n’accepter qu’une partie de la réalité. Des membres comme des troncs, des mains de géants, des crocs aussi longs que des doigts. La silhouette s’approche, faisant trembler la terre.

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