Affamé
Son ventre continuait de gargouiller. Pourtant, la salle dorée brillait de mille feux. Les notes du piano résonnaient tout le long de l’énorme pièce. Les invités dansaient, buvaient sans se soucier de rien. L’odeur de caviar, les rires hypocrites, les regards jaloux dirigés vers lui, Arnold en avait tant rêvé.
Il regardait la grande salle du buffet, mangeant pour remplir son ventre vide. Il ne se fiait pas aux potentiels actionnaires désespérés qui lui tournaient autour. Il fixait chaque gorgée, chaque costume, chaque pas, tous inférieurs au sien.
- Félicitations Arnold, ou dois-je dire nouveau patron, l’interpella Clarence.
Elle marchait droit, comme toujours. La jeune femme était vêtue d’une magnifique robe rouge brillante mettant en valeur ses courbes. Elle lui sembla plus exquise que jamais.
- Tu es resplendissante, assura-t-il avec un sourire en coin.
- Merci, je te retourne le compliment, dit-elle avec un sourire alléchant. Alors, mon patron est-il trop occupé pour me faire l’honneur de m’accorder une séance privée à l’étage ?
- Avec un regard pareil, je trouverai le temps qu’il faudra.
Elle caressa doucement sa cravate, avant d’appuyer sa main remplie de bijoux sur son torse.
- Alors je vous y attendrai.
Elle disparut sans se retourner. Arnold la regardait, contemplait ce qui l’attendait, affamé. Depuis combien d’années avait-il rêvé de ce moment ? Combien de fois, quand il n’était encore personne, s’était-il imaginé la regarder ?
- Monsieur Ravensky ? Vous êtes avec nous ?
- Pardon, répondit Arnold. Je vous prie de me disculper, j’ai des choses à faire.
Il observait les regards fatigués de ses collaborateurs. Il se souvenait des fois où ils se moquaient de lui, et maintenant, voilà que le sort de leurs vies ne dépendait que de sa bonté d’âme. Si le gamin à la rue qu’il était les voyait à ses pieds, serait-il fier ? Sans doute. Mais pendant ce temps, sa faim persistait.
Il avança vers la porte, s’imaginant déjà se perdre dans les bras de cette nymphe, lui, le nouveau patron de la multinationale qui l’exploitait auparavant pour un SMIC.
- Où vas-tu jeune homme ? l’interpella l’homme à qui il devait tout.
- Boss, dit-il gêné. J’allais me ressourcer à l’étage, avec toutes ces émotions...
- Tiens, c’est curieux, ma fille y est aussi... mais cesse de m’appeler boss. Je ne suis plus qu’un vieux retraité, rien d’autre. C’est toi le nouveau PDG, et c’est mérité.
- Merci. Mais tout ça, je vous le dois.
- À moi et à ton travail acharné... et peut-être à un coup de pouce du destin. Mon fils, mon successeur, la perle de mes yeux, qui disparaît quelques jours avant la cérémonie...
- Une regrettable tragédie.
Arnold regarda la grande porte impatiemment. Son ventre commençait sérieusement à se serrer.
- Mais bon, vous êtes tout aussi compétent que lui, ce poste vous revient donc de droit.
Il ne l’écoutait pas. Il pensait à Clarence qui l’attendait. Une femme comme elle, forte, belle et intelligente... il croirait rêver ! Quel serait son regard une fois là-haut ? Quelle odeur aurait sa peau ?
- Tu es pareil que moi, continua le vieil homme. Un enfant de la rue qui a travaillé plus dur que les autres. Un homme ayant traversé le pire, qui a persévéré quand tous les autres mondains auraient abandonné. Un produit pur de la faim.
- Excusez-moi, je dois vraiment y aller.
Il bouscula le retraité. Il se dirigea vers la grande porte, s’agrippant à son ventre.
- Dis-moi. Quel goût a cette victoire ? l’interpella le vieux.
Arnold s’arrêta net.
- Qu’est-ce que ça fait de voir le regard désespéré de tous ceux qui se sont amusés à te cracher dessus quand tu n’avais rien ? De voir toutes les femmes qui ne t’ont jamais regardé te convoiter ? Sentir que tu n’auras plus jamais besoin de faire les poubelles, que tu es plus grand que n’importe qui dans cette salle ?
Le piano continuait de jouer et le brouhaha de la salle se faisait de plus en plus intense. Pourtant, Arnold ne les entendait pas. Il ne voyait que la mine fatiguée de l’homme qu’il avait considéré un jour comme son père. Il s’attendait à y voir de la fierté, pourtant, il n’arrivait pas à discerner ce que son regard voyait en lui.
- Vas, ma fille doit s’impatienter. Je suppose qu’il faut que tu te trompes pour comprendre.
Sa bouche était sèche, son ventre continuait de gargouiller. Le nouveau patron restait planté au beau milieu de la grande salle, sans bouger. Il avait compris ce que le vieil homme ressentait. C’était de la pitié.
- N’oublie jamais, c’est cette faim qui t’a amené ici. Elle t’a permis de devenir le grand homme que tu es aujourd’hui. Tu as réussi ta vie bien plus que n’importe quel homme ici ne pourra jamais. C’est elle qui t’a promis tout cela. Mais quand t’a-t-elle promis de disparaître ?
Son ventre se serrait de plus en plus. Arnold la sentait. Elle ne lui faisait pas mal, elle était juste là, comme elle l’a toujours été. Elle était tapie au fond de lui, le gênant, lui faisant des promesses discrètes.
Le vieil homme se retourna, sans regarder en arrière.
- Demande-toi, Arnold. Quand seras-tu rassasié ?
Combien de temps il resta planté au beau milieu de tout le monde ? Il n’en savait rien, mais Clarence le lui reprocha. Il passa une nuit entre ses bras, pourtant, il n’arriva pas à s’endormir. Il resta allongé sur le lit, réveillé, affamé.

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