Tout a commencé durant un été

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Il paraît que l'on se souvient toujours de notre tout premier amour, que le souvenir de ce dernier est impérissable. En ce qui me concerne, je me souviendrais à jamais du premier jour de notre rencontre. Il faisait chaud ce jour-là, ce qui était normal pour un mois de juillet, je n'avais que huit ans et ma mère m'avait laissé aux bons soins de ma grand-mère. Cette dernière vivait dans une petite maison mal entretenue dans un espace rural, et à cause de cela nous ne lui rendions pas visite très souvent. Malgré le fait que la maison soit éloignée de tout, que seuls les champs et les arbres nous entouraient à perte de vue, j'adorais jouer dans le jardin de ma grand-mère.

Ma mère m'avait donc déposé chez la vieille femme tôt dans la matinée, et j'étais supposé y passer tout l'été afin de renforcer mes liens familiaux avec cette dernière. Ce n'est pas que j'étais en mauvais terme avec elle, mais la distance considérable qui nous sépare le reste de l'année n'aidait pas vraiment à favoriser notre rapprochement. Après le départ de ma mère, j'ai chanté à ma grand-mère des chansons qui j'avais appris à l'école, espérant qu'elle se lèverait de sa drôle de chaise à roulette et qu'elle se mettrait à danser, mais elle ne l'a pas fait. Puis, vers midi nous avons dégusté des tartines, durant notre maigre repas je priais mentalement pour que ma grand-mère accepte de me laisser jouer dehors dans l'après-midi, car il n'y avait rien d'autre à faire dans la maison, il n'y avait pas de télévision et encore moins d'ordinateur pour s'occuper. Grand-mère a bien consenti à me laisser m'amuser à l'extérieur, mais elle a fortement insisté pour que je reste dans le jardin près de la maison. Afin de s'assurer de ma bonne obéissance, grand-mère a fait rouler sa chaise à roulette pour me suivre hors de la maison, elle avait bien trop peur que je m'évapore dans la nature.

J'ai donc joué à attraper des fourmis pour les écraser cruellement sous mes doigts sans être dérangé plus que ça par le regard vigilant de la vieille femme. Elle était resté sur le porche de la maison, mais elle ne me quittait pas de ses petits yeux vifs. La chaleur était vraiment étouffante ce jour-là, et le jardin ne comportait ni abris ni arbre sous lequel j'aurais pu me mettre à l'ombre. Le soleil me brulait la peau, si bien qu'au bout de plus d'une heure et demie de jeu, je ne désirais plus que rentrer pour profiter du ventilateur du salon. Et c'est justement à ce moment précis que je l'ai vu, je parle bien sur de mon premier et unique amour.

Il paraît que lors d'un coup de foudre notre perception du temps est altérée, car il semble comme arrêté. C'est exactement ce qu'il s'est produit lorsque mes yeux se sont posés sur l'objet de mes désirs juvéniles. En me retournant vers ma grand-mère je l'ai vu, elle était posée là, complètement immobile, et d'une beauté saisissante. Ces petits yeux vitreux fixaient le vide, et les miens fixaient ce corps qui m'appelait à lui. J'ai donc rejoint le porche pour pouvoir contempler de plus près celle qui allait devenir ma plus grande obsession pour le reste de ma vie. J'ai doucement rapproché mon visage de la tête molle qui pendait lamentablement sur le côté gauche de la chaise à roulettes, plus je m'en rapprochais et plus mon coeur s'accélérait. Cette soudaine accélération eut pour effet dans un premier temps de m'effrayer, car je m'imaginais qu'il allait sortir à tout moment de ma poitrine et que j'allais finir dans le même état que ma grand-mère. Les quelques cheveux blancs qui flottaient dans une légère brise me captivaient, ils ressemblaient à des fils de soie. Ne pouvant résister plus longtemps à cette attirance nouvelle, je posais délicatement mes lèvres sur les siennes, voulant imiter les grands que j'avais si souvent vus dans les rues de Paris. Ce doux contacte eut pour effet de me faire ressentir des picotement électriques dans tout le corps. Et je crois que de toute ma vie, je n'avais encore jamais ressenti un tel sentiment de bonheur qu'à cet instant précis. Pourtant, la dureté, et l'immobilité de cette bouche que je happais aurait très bien pu me rebuter, mais ce ne fut pas le cas. Je compris alors facilement que je venais de tomber amoureux, comme les superhéros que je pouvais voir à la télévision, et je voulais que ce moment dure pour toujours.

Même si je me souviens parfaitement de ce coup de foudre, en revanche je ne me souviens pas vraiment de ce qui s'est passé le reste de la journée, je crois que j'ai simplement attendu que le temps passe, tout en restant aux côtés de mon nouvel amour. Par contre, je me souviens très bien de comment tout cela avait fini, ma mère était revenu avec sa voiture à la maison de grand-mère, elle était d'ailleurs arrivé en trombe. Elle avait téléphoné plusieurs fois dans la journée, mais personne ne lui avait répondu, et elle s'était tout naturellement inquiété de cette absence de réponse. Lorsqu'elle m'a vu tête posée sur les genoux de mon aimé, ma mère s'est mise à hurler, elle m'a attrapé par le bras pour me jeter sans ménagement dans la voiture et m'y enfermer. Elle pleurait, respirait très mal, et je l'ai vu par la vitre arrière donner plusieurs coups de téléphone, mais je ne pouvais pas entendre ce qu'elle disait.

Après cet évènement, nous ne sommes plus jamais retournés dans cette maison décrépie, je crois même que mes parents l'ont mise en vente. Mais en ce qui me concernait, j'étais incapable de m'enlever de la tête cet être que j'avais tant aimé, je ne parvenais même plus à dormir, essayant en vain de me souvenir de ce sentiment qui m'avait envahi durant cette étrange journée. Je tentais tant bien que mal de me persuader que jamais plus je ne reverrais celle que j'aime, et que je pourrais ainsi passer à autre chose.

Six mois avaient passé, et un beau jour en rentrant de l'école je l'ai revu de nouveau. Il ne me restait qu'à traverser une simple rue pour atteindre ma maison, mais mon regard fut attiré par quelque chose qui gisait sur la petite route qui faisait le tour de notre quartier. Il s'agissait d'un chat blanc qui n'était plus si blanc maintenant. Visiblement il avait voulu traverser, et cela lui avait couté la vie. Le même sentiment de bien-être que j'avais ressenti six mois plus tôt était réapparu, un peu comme s'il ne m'avait jamais quitté. Mais cette fois-là fut légèrement différente, car je pouvais sentir comme une grande chaleur qui se diffusait dans mon bas-ventre. J'aurais énormément aimé prendre ce chat et le rapporter chez moi, mais je doutais de pouvoir suffisamment bien le cacher, l'odeur allait forcément attirer l'attention de mes parents. J'ai donc repris mon chemin mais non sans une boule au ventre, culpabilisant d'abandonner une nouvelle fois l'amour de ma vie. Mais malgré tout, je savais à présent ce que je voulais faire de ma vie.

Quinze ans séparent ces deux rencontres et mon entrée dans la maison de retraite Des Belles Pâquerettes. Quinze années que je n'avais pas revu ma chère amie, quinze années à m'imaginer nos retrouvailles dans un futur proche. J'étais donc finalement devenu infirmier, et je m'occupais de toutes ces personnes âgées dont j'étais si reconnaissant d'être si proche de la fin. Par ailleurs, j'ai eu la chance de faire une troisième rencontre avec celle que j'aime peu de temps après que l'on m'ait embauché.

Ce matin-là je devais donner des médicaments à Madame Cazalas, une retraitée sénile de quatre-vingt-seize ans, veuve et sans enfants. Je suis donc entrée dans sa chambre avec la boîte de médicaments en main, mais ce n'était pas cette chère Madame Cazalas qui m'attendait couchée dans son lit, mais mon seul et unique amour qui m'attendait. La surprise fut telle que je lâchais la boîte qui tomba au sol, mon coeur n'avait jamais battu si vite qu'à cet instant, et une attirance bien plus forte que lors des fois précédentes me poussa à retirer ma blouse d'infirmier pour me coucher près de celle qui allait rapidement devenir mon amante. Je lui ai bien sûr retiré ses vêtements de vieille dame, ce n'était pas un corps ridé et flasque que je voyais, mais un véritable appel à la luxure. Je peux dire assurément que ce moment fut le plus beau de toute mon existence, je ne songeais même pas à l'idée de me faire prendre, car tout ce que je parvenais à faire était de savourer ce moment que j'avais si longtemps désiré. J'avais bien conscience de l'immoralité de ce à quoi je m'adonnais, et que mon amour était totalement interdit, immonde, mais je m'en fichais bien.

Une fois mon affaire terminée, je restais couché près d'elle, caressant doucement son visage figé de mon pouce.

- Je te crie mon amour à chacune de nos rencontres, mais toi tu ne me réponds jamais. J'aimerais tellement t'entendre me dire que tu éprouves la même chose que moi. Au moins, je sais qu'en restant ici je pourrai te voir régulièrement. Sache que peu importe le corps que tu prendras, peu importe la forme que tu auras je ne cesserai pas de te désirer.

Et aujourd'hui encore je tiens la promesse que je lui ai faite. Je me demande quand même parfois si je serais tombé amoureux d'elle si ma mère ne m'avait pas conduit chez ma grand-mère. Est-ce que cet évènement a été un déclencheur, ou bien est-ce que cette attirance glauque avait toujours été en moi depuis ma naissance ? Je crois que je ne le saurais jamais.

Fin.

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