Chapitre 2

5 minutes de lecture

Le brouillard s'élevait en volutes sur Belsir, ourlant le paysage d'un halo blanchâtre. Le soleil n'était pas encore levé que déjà, le port grouillait de vie.

Des femmes emmitouflées dans de larges châles de laine déballaient leurs marchandises sur des étals de bois, simples planches posées sur des tréteaux.

Mal réveillés ou encore ivres de la veille, les marins grognaient et se lançaient des injures, engourdis par la fraîcheur matinale.

Les grands et majestueux navires marchands arrivés la veille nécessitaient de nombreux préparatifs, précédant un énième départ sur la Grande Bleue.

Arrivée tôt ce matin, Samantha laissa ses compagnons d'un voyage poursuivre leurs achats au Grand marché et poursuivit sa route.

Aldthos, propriétaire de l'armurerie de l'Elfe Sombre, ouvrait les volets bardés de fer de son magasin. Discrète, la guerrière s'arrêta à quelque distance pour l'observer.

Célèbre dans les Trois Royaumes pour la qualité de ses armes, l'Elfe Sombre constituait la référence de tout bon soldat.

Les professeurs de l'académie Royale des Chevaliers eux-mêmes achetaient leur matériel chez Aldthos qui proposait des articles de valeur pour toute bourse.

Il grommela dans sa barbe quand le fils du voisin le bouscula en courant après ses camarades, mais Samantha attrapa l'étincelle bienveillante dans son oeil.

Il aimait bien les enfants, surtout le garçon vif et intelligent qu'il envoyait souvent faire ses courses. Elle le héla, le tirant de sa rêverie matinale.

  • Vieil homme !
  • Oh, mais qui voilà ? Canaille !

Samantha mit pied pour embrasser son vieil ami.

  • Déjà de retour ?
  • Oui ! Heureuse de te voir.
  • Tu ne m'avais pas dit que tu rentrais.
  • Un imprévu.

L'homme ne l'interrogea pas plus avant. Il savait qu'elle préférait ignorer les questions auxquelles elle ne pouvait ou ne voulait pas répondre.

Nerd poussa un henissement, et sa maîtresse carressa machinalement sa monture avant de l'attacher à l'un des anneaux de fer scellés dans le mur de la bâtisse.

  • Tu ouvres bien tôt, dis-moi.
  • Faut bien faire tourner les affaires.
  • Eh oui, c'est vrai que tu crèves la faim, sourit-elle.
  • Insolente, riposta le bonhomme. Tu n'as pas appris la politesse dans tes voyages.
  • Tu te trompes : je me réserve pour toi.
  • Vilaine, va. Je t'offre un verre ?

Samantha emboîta le pas de son hôte, saluant au passage le garde de service, Charles.

Dans l'arrière-boutique, Aldthos tira d'une étagère deux verres et un carafon de vin tandis que la guerrière s'installait à la table de chêne.

  • Comment va ?
  • Comme toujours. Tu sais bien que ce n'est pas facile. Je perds des clients, les jeunes sont de plus en plus exigeants, et j'ai du mal à me fournir les matériaux nécessaires pour mes artisans. Les soucis m'accablent.
  • Tu te plains beaucoup pour le plus riche armurier du royaume et ton physique réjoui n'est pas celui d'un homme abattu, ricana-t-elle.

L'homme se couvrit le coeur avec une grimace faussement blessée.

  • Si tu attaques aussi bien tes amis, je comprends mieux tes réussites au combat.
  • Tu sais bien que je t'adore, vieux bougon.
  • Oui, oui, bien sûr. Tu as encore une mission, et tu as besoin de moi, c'est ça ?
  • En effet, j'aimerai que tu me rendes un service.

Il sentit l'urgence dans son regard.

  • Tout ce que tu voudras, jeune fille.
  • Je dois avoir accès à mon coffre. Tu peux m'ouvrir la salle ?
  • Bien sûr.

Aldthos tira une clé d'une chaîne pendue à son cou et entraîna son amie à sa suite.

  • Ah, oui, ton nouveau poignard m'a été livré. Je l'ai mis en sûreté. Tu le veux aussi ?
  • Oui. J'en aurai besoin.

La fin de sa phrase, murmurée, était passée inaperçue, couverte par le bruit de la lourde porte de chêne bardée de métal que venait de pousser l'armurier.

Elle donnait sur une pièce de taille moyenne dans laquelle ce dernier conservait ses armes de grande valeur dans des casiers sécurisés.

Samantha avait le sien. Pour l'ouvrir, elle désactiva les sorts qu'elle y avait placés, et appliqua une goutte de sang.

Elle lécha son pouce qu'elle venait d'entailler et tira la porte de l'autre main. Un sourire détendit son visage soucieux en retirant un objet enveloppé de toile blanche.

  • Aldthos ...
  • Samantha ?

Son visage souriant s'assombrit quand il la vit si sérieuse.

  • Comme d'habitude, je suppose ?
  • Oui. Si d'ici trois jours, je n'ai pas donné signe de vie, tu préviens Lahs.
  • Soit. Fais attention à toi jeune fille.

Elle lui sourit et le serra dans ses bras. La chaude étreinte ne suffit pas à le rassurer. La guerrière se recula pour le regarder dans les yeux :

  • Je reviendrai en bonne santé, alors je t'emmènerai en vacances chez ton cousin forgeron, d'accord ?
  • Ne prends pas ce ton maternel quand tu t'adresses à moi. J'ai plus du double de ton âge !

Il s'énervait pour cacher l'émotion qui l'envahissait. Célibataire endurci, il s'était vite attaché à Samantha qui voyait en lui une figure paternelle.

Il l'aurait sans doute prise pour fille si elle n'avait pas refusé : plus leur relation serait étroite, plus il serait en danger, et elle refusait que quoi que ce soit ne lui arrive par sa faute.

Elle se sentait déjà coupable de disparaître la majorité du temps sans le concerter, de l'inquiéter à chaque départ. Elle ravala les larmes qui lui montaient. L'heure n'était pas aux émotions.

  • Aldthos, merci pour tout.
  • Ton poignard ! J'ai failli oublier !

Le tableau du vieil homme s'empressant avec son gros ventre aurait d'ordinaire été comique et source de plaisanteries. De son arrière-boutique, il tira un paquet ficelé qu'il tendit à Samantha.

La lame était la jumelle de celle qu'elle portait à la ceinture. Elle en possédait autrefois la paire, mais elle en avait perdu l'une des deux.

Elle défit le petit paquet : le poignard était parfaitement effilé, solide et brillant. Pour le tester, elle le lança dans le mur qui lui faisait face dans lequel il s'enfonça jusqu'à la garde.

  • Eh, se plaignit le vieux, tu veux détruire ma maison ?
  • Mais non, sourit-elle, je vise trop bien pour ça. Il est parfait. Tu pourras féliciter le ferronier, Aldthos.

La nouvelle lame rejoignit la première à sa ceinture. La jeune femme enfourcha son destrier.

  • Prend-soin de toi, gamine.
  • Ne bois pas trop !

Samantha s'éloigna sur un dernier regard en arrière. Les épaules du vieux marchand s'étaient voûtées et elle s'efforça de ne pas penser aux années qui commençaient à lui peser.

Annotations

Vous aimez lire Blue :) ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0