Louis-Victor Leborgne, dit « Tan »
de
Jérome MORANGE
Il en a assez d’être pris pour un idiot.
C’est le terme que les médecins utilisent quand ils discutent de son cas au chevet de son lit en le désignant. Or il sait exactement ce qu’est un idiot et il ne l’est pas. Un jour, il a osé entrer dans le bureau du directeur dont la porte était restée ouverte. Il a pris le gros livre posé sur la table dont il a déchiffré avec beaucoup de difficultés le titre : « Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale. Par M. Pinel, Docteur en médecine, Médecin de la Salpêtrière, Professeur à l’École de Santé de Paris, Membre de plusieurs Sociétés savantes ». Le livre était ouvert sur une page dans laquelle le Directeur avait souligné une phrase : « La plupart des idiots ne parlent point, ou ils se bornent à marmotter quelques sons inarticulés ; leur figure est inanimée, leurs sens hébétés, leurs mouvements automatiques ; un état habituel de stupeur, une sorte d’inertie invincible forment leur caractère ».
Il s’était figé. Oui, une part de ce portrait lui ressemblait. Mais non, il n’était pas idiot et il le sait pertinemment.
Et puis, il n’arrive pas à dormir.
La grande salle commune de l’Hospice de Bicêtre résonne toute la nuit de bruits qui l’incommodent. Râles, grognements, ronflements, cris, chuchotements, toux, appels à l’aide, gémissements de douleur. Il n’en peut plus.
Alors quand le vacarme devient trop fort il se réfugie dans l’exploration de son passé.
Mais d’abord, quel âge a-t-il ? Il ne sait plus. Avec cette détention sans fin il a perdu toute notion de temps. Son admission à Bicêtre remonte à l’année 1840. Et cela, il s’en souvient parfaitement car son héros, Louis-Napoléon Bonaparte a été arrêté cette année-là après sa tentative de coup d’état. Il avait donc 31 ans quand il a été enfermé. Et ensuite ? Ici les journées s’étirent avec lenteur et monotonie. Est-ce qu’il s’est passé deux, cinq ou dix Noël depuis son entrée dans cet hospice qui a longtemps été une prison ? Il n’en a plus idée. Seule la messe dominicale dans la chapelle de l’hôpital, chaque semaine, brise la monotonie.
Il aime le faste de la cérémonie religieuse.
Le dimanche, les portes s’ouvrent et les infirmiers, aidés par quelques sœurs viennent chercher les pensionnaires. Louis-Victor aime particulièrement quand Sœur Dominique est là. Il sent un courant de sympathie passer entre elle et lui. Elle est jeune, elle lui parle doucement et elle ne le prend pas pour un idiot. Avec les pensionnaires valides, il est mené dans la chapelle qui se trouve près du puits monumental. Dès qu’il pénètre sous les voutes de l’édifice, il sent monter en lui une étrange sérénité. Les deux chandeliers massifs, dans lesquels brûlent des cierges, scintillent et font ressortir la blancheur immaculée de la nappe qui recouvre l’autel. Une lourde odeur d’encens, mêlée à celle des cierges qui se consument lentement, flotte dans l’air. Il n’aime pas cette odeur et il s’en méfie car un dimanche, il en a tellement été incommodé qu’il a perdu connaissance. Les infirmiers lui ont dit après en rigolant qu’il avait fait une crise d’épilepsie.
Quand l’aumônier, vêtu de sa chasuble et accompagné des deux enfants de chœur pénètre dans la chapelle, son attention devient plus forte. L’aumônier prononce les paroles en latin qu’il ne comprend pas mais dont il aime les sonorités. La messe se déroule la plupart du temps dans un silence respectueux. Quand la clochette tinte, il est toujours le premier à recevoir l’hostie consacrée.
Il faut qu’il profite de ces instants de grâce le plus longtemps possible. Bientôt, il le sait, il le sent, il ne pourra même plus se déplacer. Et alors, est-ce que les infirmiers accepteront de le transporter sur une civière pour qu’il puisse assister à la messe ? Il n’en est pas du tout certain.
Après la messe, Louis-Victor retourne avec les autres patients à l’hospice et une longue semaine recommence avant le prochain dimanche.
Mais pour l’instant il est dans son lit. Les heures s’égrènent et il essaie de trouver le sommeil.
La cloche de la chapelle sonne une heure. Le sommeil n’est toujours pas là.
Peu à peu, les images défilent devant ses yeux.
Il revoie la petite maison dans laquelle il a passé les premières années de sa vie. Adossée à l’atelier du tanneur, dans lequel le père est employé, elle est située à proximité de la porte de Bourgogne. Elle est très modeste mais Louis-Victor sait qu’il est privilégié car ses parents ont tous-deux un emploi. Père est ouvrier tanneur ; mère est lingère lavandière et doit se rendre tous les matins au lavoir qui est proche, installé en contrebas de la porte de la ville, sur une des rives du Loing. Louis-Victor, quand il en a le temps, adore l’accompagner.
Il l’aide à porter les paniers emplis des chemises, des torchons et des draps confiés par les familles bourgeoises ou, plus rarement, par des personnes de passage. Il descend avec elle la trois dizaines de toises qui la conduisent jusqu’à la poterne donnant accès au quai des lavandières. Il la voie s’installer à sa place habituelle, entre Mathilde et Justine, ses meilleures amies, déjà présentes malgré l’heure matinale. A cette époque de l’année, l’eau est glacée et la journée est rude. Mais le souvenir des rires joyeux des trois femmes lui fait monter une larme à l’œil.
Mais lui faut bien vite remonter car c’est l’école paroissiale qui commence. Louis-Victor essaie de ne pas trop manquer les cours. Une image s’impose. Celle de maître Bouquot. Grand, une férule à la main, il lui fait peur mais en même temps il l’aime. C’est avec lui qu’il a appris le catéchisme et surtout à lire, à écrire et à compter.
Le maître ne manque jamais de débuter son cours par se signer et réciter à toute vitesse les paroles du Veni, Sancte Spiritus que Louis-Victor connait encore par cœur. Ensuite, avec ses camarades, il récite le Notre Père. Seulement après, on commence la leçon. Les conditions d’apprentissage sont difficiles. Il fait froid dans la salle de classe, les élèves sont mal assis et mal nourris mais Louis-Victor se souvient de ces moments avec joie. Les images défilent et, peu à peu, le sommeil libérateur s’impose.
Louis-Victor rêve de façon récurrente de son père à la tannerie. Il le revoie toujours au moment où celui-ci plonge les peaux de bœufs, de vaches ou de moutons dans la cuve remplie d’eau et de tan, cette écorce de chêne réduite en poudre. Soudain, Louis-Victor se redresse sur son lit en proie à une agitation considérable : Serait-il possible que le seul mot qui arrive à franchir ses lèvres, tan, soit en rapport avec ce rêve qu’il fait constamment ? Louis-Victor examine toutes les possibilités mais il n’arrive à aucune conclusion. Épuisé, il finit par se rendormir alors que dans le lit voisin, un autre pensionnaire ronfle bruyamment.
Il est six heures. La cloche de Bicêtre, actionnée par l’un des gardes, le réveille brutalement. Il doit se lever, faire une toilette sommaire pour pouvoir prendre le pain et la soupe chaude qu’un infirmier lui tend. Parfois, c’est sœur Dominique qui s’acquitte de cette tâche. Quand elle est là, la soupe a un autre goût et la journée paraît déjà plus douce.
Les pensionnaires sont conduits dans la cour pour une promenade au soleil. Louis-Victor n’aime pas se mêler à ses condisciples parce qu’ils se moquent de son handicap, l’impossibilité de dire autre chose que Tan ou Tan Tan. Quand on l’ennuie trop, c’est un juron qui arrive à forcer l’obstacle de sa bouche : Sacré nom de Dieu.
Certains jours, Louis-Victor est de corvée d’eau. Il doit se rendre au puits monumental, près de la chapelle pour aider les infirmiers à remplir la citerne qui fait office de réservoir d’eau pour tout l’hospice. Louis-Victor n’aime pas ce travail qu’il juge dégradant. Autrefois, pense-t-il, on utilisait des bêtes de somme et maintenant c’est moi, la bête de somme. L’eau provient de la nappe phréatique. Comme les cinq autres pensionnaires également de corvée Louis-Victor doit s’appuyer sur l’une des poutres de bois qui dépassent du cabestan. Au signal donné par l’infirmier, les six hommes poussent chacun sur la poutre sur laquelle il s’appuie. La tâche est pénible car il faut remonter les lourds seaux de fer depuis le fond du puits situé cinquante mètres plus bas.
Mais aujourd’hui, c’est sœur Dominique qui le prend par le bras et le mène aux jardins potagers, derrière les bâtiments. Il doit aider à récolter les carottes. À mains nus, il tire sur les fanes pour détacher les légumes du sol et les jeter dans de grands paniers en osier que d’autres pensionnaires soulèvent quand ils sont pleins pour les amener aux cuisines. La terre est humide et l’odeur d’humus est agréable. Louis-Victor a l’impression de se débarrasser de l’odeur tenace d’urine et de sueur qui l’enveloppe quand il est à l’intérieur des bâtiments.
Cette odeur, il ne la sent que quand il est aux champs, comme aujourd’hui, ou au moment de la grande corvée d’hygiène qui à lieu tous les premiers lundis du mois. Les infirmiers annoncent en riant que le jour du bain est arrivé. Les pensionnaires râlent un peu mais savent qu’ils ne peuvent échapper à ce qu’ils ressentent comme une humiliation. Avec une dizaine d’autres pensionnaires, Louis-Victor doit se déshabiller et, nu comme un ver, il attend son tour pour entrer dans le bac de métal qui contient une eau à peine tiède ou carrément froide. Il déteste ce moment, même si ensuite il se sent mieux, débarrassé un instant de l’odeur de misère qui l’enveloppe en permanence.
On fait souvent appel à lui pour de menus travaux de cordonnerie. Tout le monde ici, sait qu’il a exercé cette profession avant d’être admis à Bicêtre. Est-ce que c’est son père, le tanneur, qui a obtenu du cordonnier, maître Morel, qu’il le prenne comme apprenti quand il a eu douze ans ?
Il se souvient de son chagrin quand il a dû abandonner le foyer familial pour l’atelier de maître Morel et la petite chambre sordide sous les combles, qu’il partageait avec un autre apprenti, Jacques, plus âgé que lui et qui le maltraitait. Il se souvient de ces réveils précoces où il devait aller chercher de l’eau, mettre du bois dans la cheminée et balayer l’atelier. Pourtant c’est là qu’il a appris le métier de cordonnier, plus exactement de formier, celui qui fabrique les formes en bois sur lesquelles le cordonnier modèle la chaussure. Son maître était dur mais juste. Grâce à lui, les couteaux, ciseaux, alênes, marteaux, semelles et formes en bois, n’ont plus de secret pour lui. Il a longtemps rêvé de devenir lui-même artisan et probablement qu’il y serait arrivé si cette maudite maladie qui l’empêche de s’exprimer n’était pas venue perturber son projet.
Il ne se souvient pas exactement pourquoi son travail de formier s’est arrêté et comment il a été transféré de sa belle ville de Morais-sur-Loing à cet horrible hospice de Bicêtre. On lui a dit qu’il avait fait une crise d’épilepsie beaucoup plus forte que les autres. Qu’on avait craint pour sa vie. Mais lui sait que son internement a été dû à la progression de son trouble du langage. Incapable de sortir un seul mot sauf celui de tan, incapable de s’exprimer clairement, il est devenu irascible et peut-être méchant. Et c’est Jacques, son ancien compagnon de chambrée, devenu ouvrier comme lui dans l’atelier et jaloux de l’affection que lui témoignait le maître, qui a manigancé son éviction et son internement.
Louis-Victor lutte en permanence pour rester lui-même, pour ne pas être réduit à un mot ridicule qui lui colle à la peau. Mais il le sait : pour les médecins comme pour ses condisciples il ne sera plus jamais Louis-Victor.
Il sera seulement Tan.
Bulletin de la Société anatomique de Paris.
Ci-après la communication faite par Monsieur Paul BROCA, chirurgien de l’hôpital de Bicêtre en 1861 : « Remarques sur le siège de la faculté du langage articulé, suivies d’une observation d’aphémie (perte de la parole) ».
Le 11 avril, 1861, on transporta à l'infirmerie générale de Bicêtre, service de chirurgie, un homme de cinquante et un ans, nommé Leborgne, atteint d'un phlegmon diffus gangréneux de tout le membre inférieur droit, depuis le cou-de-pied jusqu'à la fesse. Aux questions que je lui adressai le lendemain sur l'origine de son mal, il ne répondit que par le monosyllabe tan, répété deux fois de suite, et accompagné d'un geste de la main gauche. J'allai aux renseignements sur les antécédents de cet homme, qui était à Bicêtre depuis vingt et un ans. On interrogea tour à tour ses surveillants, ses camarades de division et ceux de ses parents qui vinrent le voir, et voici quel fut le résultat de cette enquête.
Il était sujet, depuis sa jeunesse, à des attaques d’épilepsie ; mais il avait pu prendre l'état de formier qu'il exerça jusqu'à l'âge de trente ans. A cette époque, il perdit l'usage de la parole, et ce fut pour ce motif qu'il fut admis comme infirme à l'hospice de Bicêtre. On n'a pu savoir si la perte de la parole était survenue lentement ou rapidement, ni si quelque autre symptôme avait accompagné le début de cette affection.
Lorsqu'il arriva à Bicêtre, il y avait déjà deux ou trois mois qu'il ne parlait plus. Il était alors parfaitement valide et intelligent, et ne différait d'un homme sain que par la perte du langage articulé. Il allait et venait dans l'hospice où il était connu sous le nom de Tan. Il comprenait tout ce qu'on lui disait ; il avait même l'oreille très fine; mais, quelle que fût la question qu'on lui adressât, il répondait toujours : tan, tan, en y joignant des gestes très variés au moyen desquels il réussissait à exprimer la plupart de ses idées. Lorsque ses interlocuteurs ne comprenaient pas sa mimique, il se mettait aisément en colère, et ajoutait alors à son vocabulaire un gros juron, […]. Tan passait pour égoïste, vindicatif, méchant, et ses camarades, qui le détestaient, l'accusaient même d'être voleur. Ces défauts pouvaient être dus en grande partie à la lésion cérébrale ; toutefois ils n'étaient pas assez prononcés pour paraître pathologiques, et, quoique le malade fût à Bicêtre, on n'eut jamais la pensée de le faire passer dans la division des aliénés. On le considérait au contraire comme un homme parfaitement responsable de ses actes.
Il y avait déjà dix ans qu'il avait perdu la parole lorsqu'un nouveau symptôme se manifesta : les muscles du bras droit s'affaiblirent graduellement, et finirent par être entièrement paralysés. Tan continuait à marcher sans difficulté, mais la paralysie du mouvement gagna peu à peu le membre inférieur droit, et, après avoir traîné la jambe pendant quelque temps, le malade dut se résigner à garder constamment le lit. Il s’était écoulé environ quatre ans depuis le début de la paralysie du bras jusqu'au moment où celle du membre abdominal avait été assez avancée pour rendre la station tout à fait impossible. Il y avait donc à peu près sept ans que Tan était alité lorsqu'il fut conduit à l'infirmerie. Cette dernière période de sa vie est celle de laquelle nous avons le moins de renseignements. Comme il était devenu incapable de nuire, ses camarades ne s'occupaient plus de lui, si ce n'est pour s'amuser quelquefois à ses dépens (ce qui lui donnait de vifs accès de colère), et il avait perdu la petite célébrité que la singularité de sa maladie lui avait donnée autrefois dans l'hospice
[…]
Louis-Victor Leborgne décèdera quelques jours après sa rencontre avec Broca. L’autopsie constatera une lésion localisée dans la troisième circonvolution frontale gauche, associée au trouble de langage du patient et connue aujourd’hui comme l’aire de Broca.
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