Hommage à mes baskets
Atelier en visio du 9 avril 2026
Atelier des Mots de Corinne Mazuir
(suite)
Daniel Tammet, dans "Portraits" aux Éditions Blancs volants, donne la parole au stylo à bille de Les Murray, qu’il ne cesse de perdre et de chercher fébrilement quand l’inspiration suscite un besoin irrépressible d’écrire…
Défi : proposer un texte sur la personnification d’un objet.
*
Je suis une paire de baskets de la marque Hoka, vous savez, ces chaussures de sport élégantes, dotées des semelles épaisses pour amortir les chocs. Sans doute serez-vous surpris, comme je le suis moi-même, que je puisse m’adresser à vous alors que l’on se connaît à peine ? Surtout que l’on n’a pas crapahuté ensemble, dans les mêmes chemins creux ou dormi dans les mêmes lits de rivières.
Mais brisons-là ces convenances formelles et glaciales et faisons tout de go plus amples connaissances. Je réside dans une maison de campagne, souvent dans l’entrée principale. Là, je côtoie d’autres membres de mon espèce, mais disons-le, de condition très modeste. En particulier, cette paire de chaussures noires et blanches, minimalistes au possible, qui se dédient à la pratique du Taïchi, activité pour laquelle je n’entends guère grand-chose.
Souvent je sens mauvais et j’étouffe car mon propriétaire ne délace jamais mes lacets. Je trouve qu’il me néglige. Je ressens dès lors cette impression fugace d’abandon et je m’attends à tout moment à ce qu’il me remplace par une jeunette.
Très souvent, une petite bichonne toute bouclée vient me flairer, me renifler, tournoyer sur elle-même, telle une ballerine et finir par s’endormir sur moi. Cela me rappelle les paroles d’une chanson de Claude Nougaro, "Danser sur moi". Que voulez-vous ? La culture se cheville à mes semelles !
Pour tout vous dire, je donne, même dans le repos et l’attente, le meilleur de moi. Plus encore quand mon propriétaire vient enfin me chausser pour nous emmener en virée. En général, le jeudi soir, ses pieds me rejoignent pour notre rendez-vous. À nous deux, on fait la paire. Là, je retrouve la liberté, les ruelles, la campagne, la forêt, les cheminements dans les sous-bois, les rochers, les sources et les ruisseaux.
Au fur et à mesure, mon apparence évolue comme les teintes successives d'un tableau de Monet ou d’un maquillage excessif de vert, marron, rouge, prune, noir. Je mouille, je suinte, je me plie, je me tords, je m’essouffle, je m’extasie jusqu’aux confins d’un plaisir extrême.
Alors mon partenaire s’arrête et s’assoit sur une souche. Il étend ses longues jambes velues et dans la clarté du matin, il m’expose au monde entier. D’un seul coup, je deviens une star, au milieu des anémones des bois et sous le bleu du ciel. Dès lors, le soleil parait bien pâle, à côté de moi.
À ce moment-là, si je le pouvais, je crois que j’écrirais !
Mais si, croyez-moi, j'ai le talent enlacé à mon cuir !
Je parlerais de mes journées trépidantes, passionnantes, de mes rencontres, de mes fréquentations, de mes nombreux amis, tous plus élégants et racés, les uns que les autres. Ma vie mériterait que l’on en rédige le récit.
Je suis exceptionnelle et je vais tout tenter pour le rester.
=0=
#JMP 2026/04

Annotations
Versions