chapitre 20: Ca refait surface.

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Aujourd’hui, au programme, c’est travail de groupe. Un intervenant en psychiatrie vient nous faire cours, et pour éviter que tout le monde ne s’endorme, il décide de nous mettre en équipe. Il prend à peine le temps d’expliquer qu’il répartit déjà les groupes lui-même.
Je me retrouve avec les filles, comme souvent. Ça tombe bien : à quatre, on est efficaces. On a nos habitudes, nos automatismes, ça file droit.

On retourne les tables pour travailler face à face. Le thème tombe : « Les traumatismes psychologiques : syndrome post-traumatique — causes, signes, conséquences. »

— Il nous faut une scripte.

— Moi je veux bien, propose Coline.

— Parfait.

Elle sort une feuille, note l’énoncé. On commence à lister les causes.

— Une fusillade.

— Une explosion.

— La guerre.

— Les agressions sexuelles et les viols.

Le mot tombe comme une lame. Viol. Et ma respiration se suspend un peu, mais je continue, du moins je crois. Je participe, j’opine, je note des trucs mentalement. Jusqu’au moment où les filles reviennent plus en profondeur sur les violences sexuelles.

Et là, je décroche. Pas doucement….. Pas progressivement……D’un coup.

Mon cerveau tire la prise. Je suis là, mais plus du tout. Comme si mon esprit avait glissé en arrière, très loin, comme si je m’observais depuis le fond de la salle. Les voix deviennent floues, étouffées, lointaines. Un bruit de fond indistinct, mêlé à un bourdonnement sourd dans mes oreilles. Je n’arrive plus à distinguer leurs mots.

Et à la place, les images reviennent…..En rafales……Des flashs violents, brûlants.

Le local matériel…..Le vestiaire…….Sa main qui se referme sur moi……Sa bouche sur ma peau. Son souffle dans mon cou……Ses doigts à l’intérieur de moi. Son sexe entre mes cuisses.

Je croyais avoir oublié tout ça. Je croyais avoir enterré ces scènes, qu’elles avaient cessé d’exister parce que je ne les laissais plus remonter. Mais non : elles dormaient juste, tapies, prêtes à bondir dès que je baissais ma garde.

La salle se dissout, remplacée par l’odeur exacte de son parfum, le contact fantôme de ses doigts sur ma peau, la sensation de son corps collé au mien. Je le sens derrière moi, si proche que j’en ai la nausée. Ma respiration se bloque brusquement. Les filles parlent, m’appellent — mais leurs voix n’atteignent plus rien.

— Magalie ?

— Eh, répond-nous !

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Tu veux qu’on sorte ? propose Tatiana.

Mais mon corps ne répond plus. L’angoisse grimpe trop vite, trop fort. Ma poitrine se serre, se verrouille. Alors, dans un réflexe de survie, je fuis.

Je me lève d’un bond, sans un mot, et je cours. Je dévale les escaliers à toute vitesse, les larmes jaillissant sans que je m’en rende compte, glissant le long de mon visage pour disparaître dans mon cou — à l’endroit précis où il posait ses baisers.

J’étouffe…..Je suffoque…..Je tire sur le col de mon pull mais l’air ne passe pas. J’ai l’impression qu’un étau invisible se referme sur ma gorge, m’empêchant de respirer. Le monde tangue. J’ai peur de mourir……..J’ai peur qu’il soit là.

Arrivée dehors, je m’effondre contre le mur. Mes genoux remontent seuls contre ma poitrine. Je ne vois plus rien, je ne pense plus rien, sauf : disparaître, fuir, que ça s’arrête, que ça s’arrête.

Les images reviennent…..Encore……Encore……Encore.

Je sens sa main, son souffle, sa voix, même si je sais qu’il n’est pas là. Je le sens quand même.

Un mouvement brusque devant moi me fait sursauter violemment. C’est Denis. Grand, blond, solide. Il s’agenouille, pose ses mains près de mes épaules. Je ne l’ai pas vu arriver — et pendant une fraction de seconde, je jure que c’est lui. Que Jack m’a rattrapée. Je relève brusquement la tête. C’est Denis. Mais lui aussi voit dans mes yeux la panique brute qui m’habite.

— Magalie, qu’est-ce qui t’arrive ?

Je n’arrive pas à parler. Ma gorge est trop serrée pour laisser sortir quoi que ce soit.

— Tu m’entends ?

Je hoche la tête. C’est tout ce que je peux faire.

— Tu t’étouffes ? Tu as avalé quelque chose ?

Non.

— Mais tu n’arrives pas à respirer ?

Oui.

— C’est à cause de ce dont vous parliez là-haut ?

Oui.

Mes lèvres picotent. Mon visage se met à bourdonner. Ma vision se rétrécit.

Tatiana arrive à ce moment-là, en courant.

— Denis, qu’est-ce qu’il se passe ?

— Elle fait une crise de panique, je crois. Le sujet la touche peut-être trop de près.

Il demande à Tatiana, l’intitulé de celui-ci, puis il ose, doucement :

— Magalie… est-ce qu’un homme t’a déjà fait du mal ?

Je le fixe. Mes yeux sont la seule réponse possible. Et ils parlent à ma place. Il comprend.

Les autres étudiants arrivent, trop nombreux, trop proches. Béatrice aussi, alertée.

— Poussez-vous ! Laissez-lui de l’air ! Retournez travailler !

Elle se penche vers moi, sa voix calme, posée.

— Magalie, regarde-moi. Respire. Doucement. Tu es en sécurité ici. Inspire… souffle…

voilà… encore…

Mais je suis épuisée. Dévastée.

Quand la crise se relâche enfin, il ne reste plus rien en moi. Je m’endors, littéralement vidée.

Quand mes yeux se ferment enfin, ce n’est pas un vrai sommeil. C’est une chute. Une extinction. Mon corps s’abandonne d’un bloc comme si quelque chose avait siphonné toute mon énergie d’un seul geste. Je m’efface.

Je sens vaguement des mains — les mains de Tatiana — qui réajustent une couverture sur moi, mais je ne parviens pas à remonter jusqu’à la surface. Tout est flou. Cotonneux. Loin.

Lorsque je rouvre les yeux, plus tard, la lumière du néon au-dessus de moi me fait plisser les paupières. Je ne sais plus où je suis. Pendant une seconde, mon cerveau cherche la sortie de secours, scrute les ombres, les bruits, comme si j’étais de nouveau piégée quelque part où je ne devrais jamais être.

Puis la voix de ma mère fend le brouillard :

— Ma puce ?

Un soulagement douloureux me traverse. Elle est là. Elle sait. Enfin, elle sait quelque chose. Pas tout. Juste que « ça n’allait pas ». Je me redresse difficilement, encore secouée par les restes de la crise, encore tremblante comme si mon corps n’avait pas compris que le danger était passé.

Le trajet du retour jusqu’à la maison est silencieux. Je sens le regard inquiet de ma mère posé sur moi, même lorsqu’elle ne me regarde pas directement. Je sens ses questions contenues, sa peur de brusquer quelque chose qu’elle ne comprend pas encore.

Le soir, Mattéo me rejoint chez moi après avoir reçu un appel de ma mère, elle s’est dit que peut-être…..j’accepterais de lui en parler à lui. Sa voix, d’habitude si douce, porte cette fois une inquiétude qui me serre la gorge.

— Ta mère m’a dit que tu étais rentrée épuisée… Tu veux me dire ce qui s’est passé ?

Je voudrais. Je voudrais tellement. Lui dire la vérité me brûle au bord des lèvres, mais la peur, elle, est plus forte — cette peur ancienne, sournoise, ancrée dans ma peau comme une cicatrice invisible.

— Ce n’est rien… juste une crise d’angoisse. Ça m’arrivait souvent avant.

Il ne me croit pas. Je l’entends dans son silence. Je le sens dans sa respiration légèrement retenue.

— Il y a bien quelque chose qui l’a déclenchée, Magalie… quelque chose que tu ne me

dis pas.

Je ferme les yeux. L’image de Jack traverse mon esprit comme une ombre tranchante.
Je me raidis malgré moi.

— Laisse tomber, Mattéo. Je veux oublier. C’est derrière moi. Rien de bon sortira de

tout ça.

Je me blottis contre lui, uniquement pour fuir mes propres souvenirs. Mon visage contre son torse, je m’accroche à lui comme à une bouée. Je veux juste qu’il m’enveloppe, qu’il me serre, qu’il écrase le monde extérieur sous la force de ses bras. Il comprend. Il me serre. Il dépose un baiser sur ma tête. Et son je t’aime glissé dans mon oreille me fracture le cœur en deux — entre la peur et l’amour. Je voudrais lui dire. Je ne peux pas…..Pas encore.

Quelques jours plus tard, Béatrice me convoque.

Son bureau est calme, presque trop calme. Je m’assois. Mes mains tremblent. Je sens déjà que je vais être mise à nu.

Elle ne tourne pas autour du pot.

— Magalie… est-ce que quelqu’un t’a fait du mal ?

Je baisse les yeux. Les battements de mon cœur reprennent cette cadence folle, irrégulière, qui annonce le vertige. Je sais que si je parle, si les mots sortent, ils deviendront réels.
Ils lui appartiendront aussi. Et s’ils m’échappent… ils pourraient le réveiller. Jack.

Comme si prononcer son nom pouvait l’appeler…..Comme beetlejuice.

Alors je secoue la tête… mais je n’y arrive pas. La vérité pousse, s’infiltre dans ma gorge, veut sortir…..Je hoche finalement la tête. Oui.

Sa voix devient encore plus douce, encore plus stable.

— Est-ce que c’est arrivé une seule fois ?

Je murmure, presque inaudible :

— … Non.

— Combien ?

— Trois.

Le mot tombe entre nous comme une pierre trop lourde.

Je sens ses yeux sur moi, non pas intrusifs, mais profondément humains. Elle comprend. Elle assemble les pièces. Elle voit la maigreur. Les crises. Les silences. Elle voit tout ce que je m’efforce de cacher depuis des mois.

— Tu veux m’en parler ?

Je secoue la tête violemment, comme un réflexe de survie.

— Non. S’il sait que j’ai parlé… il reviendra. Je veux pas… je veux pas…

Ma voix se brise. Béatrice n’insiste pas. Elle me donne simplement un espace. Une porte ouverte. Un lieu sûr.

— Tu peux venir me voir n’importe quand. Je serai là. Tu n’es plus seule, Magalie.

Je retiens ma respiration. Parce que ces mots-là, prononcés comme ça, sans jugement, sans pression, me donnent presque envie d’exploser en sanglots.

Je ne raconterai vraiment toute l’histoire qu’une seule fois….Aux filles…..Juste une fois.
Et jamais plus…..Parce qu’à chaque fois que je revis ce qui s’est passé, une partie de moi se fissure un peu plus. Et je sais très bien qu’un jour… tout cela devra ressortir à la lumière.

Mais pas aujourd’hui.

Pas encore.

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