chapitre 22: Pas la seule.
La troisième année a déjà bien commencé. Le week-end, après mon boulot à l’exploitation agricole avec Tom, je passe voir Irina à la natation, dans le club qu’elle a intégré quand elle a quitté mon équipe. Je m’installe dans les gradins, mes cours étalés sur les genoux, pendant que ma meilleure amie s’entraîne. J’ai fini par prendre une décision… une vraie. Ce sport… même si je continue à l’aimer, même si je peux encore le regarder à la télé sans trop trembler… je n’y retournerai pas. Je sais que c’est dur à entendre. Mais je ne me sens plus capable. Rien que l’idée de remettre les pieds là‑bas… tout se serre en moi, tout se brouille.
Je crois que certaines choses laissent des traces qu’on ne peut pas juste effacer avec de la volonté. Alors oui… j’ai tourné la page. Définitivement.
À la fin de l’entraînement, ce jour-là, Irina me rejoint. Elle me pose quelques questions sur mes études en voyant mes classeurs ouverts… puis, sans prévenir, elle lâche ce qu’elle meurt d’envie de me dire depuis qu’elle m’a aperçue.
— Au fait, tu avais raison pour Jack. Il n’est pas net.
À l’énonciation de ce prénom, tout mon corps se crispe. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas entendu. Un frisson glacial me traverse, la panique me remonte le long de la colonne comme un courant électrique.
— Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— On m’a rapporté que, lors du goûter d’Halloween, il a essayé de tripoter une
nageuse. Une du groupe de Lorène.
Je me fige. Mon esprit explose. Ça veut dire qu’il continue. Qu’il n’a jamais arrêté.
Que ce n’était pas « moi ». Que le problème… c’est lui.
Sans le savoir, Irina vient de me libérer d’un poids et, en même temps, de m’en écraser un autre sur la poitrine. Mes pensées se bousculent :
Qui est cette fille ? Qu’est-ce qu’il lui a fait ? Où ? Quand ? Pourquoi elle ?
Et puis une autre pensée, la pire, me lacère de l’intérieur : si j’avais parlé à l’époque, il n’aurait pas recommencé. C’est de ma faute s’il s’en est pris à cette adolescente.
Je suis aussi coupable que lui. J’ai laissé ce monstre continuer à vivre, à respirer, à se promener en toute liberté. J’ai fermé les yeux. En fait… j’ai sacrifié une autre fille pour que ma voix, un jour peut-être, ait du poids. C’est atroce. C’est monstrueux. Je me dégoûte.
La honte me submerge et je quitte la piscine en catastrophe, sans même dire au revoir à Irina. Trop peur qu’elle voie ce qui se passe dans ma tête, dans mon corps. Je rentre chez moi en ruminant chaque pensée, chaque possibilité. C’est trop. Je ne peux plus garder ça pour moi. Je dois avancer. Je dois guérir. Et pour ça, il faut que lui, il pourrisse en prison pour tout le mal qu’il a fait — et qu’il fait encore. Il s’attaque à des mineures.
Je dois parler. Je dois les protéger. Je dois empêcher qu’il y ait une victime de plus.
Personne ne mérite de vivre ce que j’ai vécu. Même pas ma pire ennemie.
Mais avant d’aller au commissariat… il faut que je raconte mon histoire une première fois à quelqu’un. Qui ? Pas ma mère. Pas tout de suite. Ça lui ferait trop de mal, et je ne peux pas lui infliger ça.
Soudain, une évidence : Béatrice. Je repense à notre discussion de première année.
Elle avait promis de m’aider….C’est elle. Malheureusement, je dois attendre lundi. Je n’ai aucun moyen de la contacter.
Tout le week-end, ça me ronge. Je mange à peine, je suis ailleurs au boulot ; Tom le remarque, me fait une remarque gentille, puis n’insiste pas. Je dors mal, et quand enfin je sombre, les cauchemars reviennent. Je me réveille en hurlant.
Je tourne la tête. Le lit est vide…Ce vide me gifle. Me transperce. Mattéo n’est plus là pour me serrer contre lui, pour murmurer que tout va bien alors que rien n’allait, pour me ramener à l’air libre quand je suffoquais dans mes propres cauchemars.
Il n’a jamais rien su….Rien….Et maintenant… il va peut-être l’apprendre par quelqu’un d’autre. Pas par moi. Pas de ma voix. Pas de ma vérité. Un goût amer me remonte dans la gorge. Comment réagira-t-il quand il saura enfin pourquoi je hurlais la nuit ? Pourquoi, pendant nos moments intimes, je me figeais parfois — comme si mon âme se déconnectait d’un coup ? Pourquoi cette crise d’angoisse qui l’a laissé impuissant, perdu, sans explication ? Comment va-t-il encaisser quand on lui dira que j’ai été violée, alors qu’il était là, à quelques mètres, dans l’enceinte même du club… sans savoir ?
Sans imaginer une seule seconde que, pendant qu’il vivait sa vie, moi je me faisais briser en silence ? Va-t-il se sentir coupable, lui aussi ? Va-t-il se dire qu’il aurait dû voir, comprendre, deviner ? Alors qu’il n’y était pour rien. Alors qu’il ne pouvait rien savoir. Alors que c’est moi qui me suis tue — parce que j’étais incapable de faire autrement.
La douleur remonte, chaude et acide. Un mélange de manque, de honte, de regrets et d’amour que je tente d’étouffer… mais qui refuse de mourir.
Enfin lundi arrive. Le week-end m’a paru interminable. Sur le campus, je me dirige vers le bâtiment des enseignants. Je demande à voir Béatrice. La secrétaire l’appelle, puis m’indique la direction. Je monte. Dans le bureau, je m’assois face à elle. Je ne sais même pas par où commencer. Les larmes montent, sans prévenir, et je fonds en sanglots.
Béatrice comprend tout de suite. Elle n’a rien oublié de ce qui s’était passé deux ans plus tôt. Depuis tout ce temps, elle attendait. Elle guettait le moment où j’aurais enfin la force de venir lui parler.
Elle m’a vue reprendre un peu de poids, elle a espéré que j’allais mieux. Mais en me voyant ce matin-là, effondrée, elle comprend que non. Qu’il y a encore une plaie ouverte.
Alors elle ne dit rien. Elle m’attend. Elle m’offre ce silence où je peux respirer.
J’essaie de stopper mes larmes en levant les yeux vers le plafond — une technique vue dans une série — et étonnamment ça marche un peu. Une fois calmée, je prends une grande inspiration.
C’est maintenant. Je dois parler.
— Avant de rentrer à l’IFSI… une personne influente du club dans lequel
j’entraînais… a abusé de moi. Plusieurs fois. Je n’en ai jamais parlé, à personne, parce qu’il m’a fait comprendre que ce serait sa parole contre la mienne. Alors j’ai tout gardé. J’ai encaissé, j’ai subi chaque fois qu’il recommençait. J’ai enfoui tout ça au plus profond de moi. En quittant le club, je pensais que ce serait fini, que je pourrais enterrer tout ça comme un tatouage invisible. Mais ce week-end, j’ai appris qu’il avait recommencé. Sur une fille encore plus jeune. Une adolescente. Et je n’arrête pas de me dire que c’est à cause de moi. Si j’avais parlé, il ne lui serait rien arrivé.
Béatrice secoue doucement la tête.
— Magalie… écoute-moi bien. Ce. N’est. Pas. De. Ta. Faute. Tu dois te le répéter. Tu
es la victime. Pas la coupable. Tu n’étais pas en capacité de parler à l’époque. Tu étais brisée. Et c’est exactement pour ça qu’il s’en est pris à toi. Il a utilisé son pouvoir, sa position. Aujourd’hui, tu peux agir. Tu dois porter plainte. Pour toi. Pour les autres. Pour toutes ces jeunes filles en contact avec lui. Et je peux t’accompagner au commissariat si tu veux. Mais avant… parle-en à tes parents. Ta mère doit savoir.
— D’accord… je vais lui en parler ce soir. Mais ça va être dur.
— Si tu n’y arrives pas, reviens me voir demain. Je t’aiderai.
Après cet entretien, je retrouve mes copines.
— Ça va ? Tu as une petite mine.
— J’ai pas beaucoup dormi du week-end… c’était compliqué.
— Compliqué comment ?
— Samedi, j’ai appris que le mec qui m’a fait du mal avait recommencé sur une fille plus jeune. Une ado. Ça m’a retournée.
Impossible de me concentrer en cours. Enfin la journée se termine. Je rentre seule.
À la maison, il n’y a personne. Je m’assois à la table de la salle à manger et j’attends.
Quand ma mère passe la porte, mes yeux sont déjà pleins de larmes. Elle comprend immédiatement. Elle s’assoit, me prend les mains. Elle attend que je trouve la force.
— Maman… l’année où j’entraînais… le responsable… Jack… il a abusé de moi.
Plusieurs fois. Je n’ai rien dit parce que j’avais peur qu’on ne me croie pas. Mais si je t’en parle aujourd’hui, c’est parce qu’Irina m’a dit qu’il avait tenté d’abuser d’une jeune fille. Et je sais que ce n’était pas moi.
Ma mère reste figée. Les larmes montent dans ses yeux. Puis elle me regarde, pleine de compassion, de tristesse, mais sans colère contre moi.
— Demain, je t’accompagne au commissariat. Tu dois porter plainte.
— Je sais. Merci, maman.
— Ton père doit être mis au courant.
— Je… je ne peux pas lui dire.
— Alors je le ferai. Mais je ne sais pas comment il va réagir.
Le soir même, elle lui raconte. Mon père devient fou de rage — pas contre moi, mais contre celui qui m’a détruite. Il a envie de lui casser la gueule. Mais il ne fera rien, pour moi.
Il monte dans ma chambre, toque, entre. Il a les yeux rouges. Il s’approche et me serre contre lui. Fort. Très fort. Comme pour me dire qu’il ne me laissera plus tomber. On ne parle pas beaucoup — comme toujours. La dernière fois qu’il m’avait serrée ainsi, j’avais huit ans et ma grand-mère venait de mourir. On n’est pas une famille qui dit « je t’aime ».
Mais je sais….Je sais que je peux compter sur eux. Toujours.

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