chapitre 24: Plus nombreuses que l'on pensait.

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Deux jours plus tard, comme convenu, ma mère et moi, nous nous rendons à l’unité médico-judiciaire, située dans l’enceinte d’un hôpital à quelques kilomètres de la maison.
Dans le hall, l’odeur de désinfectant me prend aussitôt à la gorge. Une secrétaire nous accueille et nous installe dans un petit bureau isolé. Elle nous explique calmement les démarches qui vont suivre. Comme il s’agit d’agressions sexuelles, elle m’informe que j’ai droit à une aide de l’État, ce qu’ils appellent l’aide juridictionnelle. Elle me tend un dossier à remplir et m’indique que je devrai le déposer au tribunal du secteur. Cette aide permettra de couvrir tout ou partie des frais de procédure. Elle ajoute que je peux bénéficier d’un avocat désigné d’office si je n’en ai pas. Je reste figée un instant. C’est vrai… je n’y avait même pas pensé. J’ai porté plainte, mais jamais je ne me suis dit qu’il faudrait quelqu’un pour me défendre, quelqu’un pour prendre la parole à ma place quand moi je n’y arriverai pas.

Après ses explications, un psychiatre apparaît dans l’encadrement de la porte. Le docteur SMANI. Il m’observe un instant, me sourit légèrement, puis me demande de le suivre. Nous quittons le bureau et, encore une fois, je laisse ma mère derrière moi. Cette fois-ci, ce n’est pas un choix : il a demandé à me voir seule. Si on m’avait posé la question, j’aurais voulu qu’elle m’accompagne. Je n’ai jamais consulté de psychiatre. J’appréhende ce qu’il va me demander, ce qu’il pourrait faire remonter à la surface. Et si… et si, finalement, il me trouvait tellement brisée qu’il décidait de me garder ? De m’enfermer en psychiatrie, comme si je n’étais plus capable de vivre dehors, de respirer librement. Cette pensée me serre la poitrine, me fait douter de moi-même. Et si je ne pouvais plus jamais retrouver le contrôle ?

Mais en le regardant mieux, malgré sa grande taille et son côté imposant, quelque chose en lui paraît doux, presque rassurant.

Une fois assis dans son bureau, c’est lui qui ouvre la conversation. Il me dit qu’il va me poser des questions pour mieux me connaître, pour comprendre ce que les agressions ont abîmé en moi, ce que Jack a dérangé, brisé, tordu. Son rôle, m’explique-t-il avec douceur, sera ensuite de m’aider à me reconstruire.

— Tu peux me rappeler ton âge ?

— J’ai vingt et un ans.

— On m’a expliqué que tu avais subi des agressions sexuelles. C’est bien ça ?

— Oui. La policière qui a pris ma plainte m’a dit que deux des trois agressions étaient considérées comme des viols.

Il hoche lentement la tête.

— Et tu avais quel âge au moment des faits ?

— Dix-huit ans la première fois… et dix-neuf la dernière qu’il a pu.

— Tu dis “la dernière fois qu’il a pu”. Pourquoi cette précision ?

— Parce que ce qui a mis fin aux agressions, c’est ma fuite. Je suis partie du club. Si

j’étais restée… je suis certaine qu’il aurait continué.

Il note quelque chose, puis relève les yeux.

— Tu fais quoi dans la vie ?

— Je suis étudiante infirmière, en troisième année.

— Très bien. Comment ça se passe ?

— Il y a des hauts et des bas. Parfois, j’ai du mal à me concentrer. En première année…

j’ai fait une crise de panique quand on a abordé le sujet des agressions sexuelles et des viols en cours.

— Comment tu te sens aujourd’hui ?

Je déglutis difficilement.

— J’ai souvent des angoisses. Je repense tout le temps à ce qu’il s’est passé. Les images

reviennent… et chaque fois j’ai l’impression d’étouffer. Je pleure, je tremble. Je ressens… je sens encore son parfum derrière moi. J’entends sa voix. Comme si tout était encore là, tout le temps.

— Est-ce que tu dors bien ?

— J’ai beaucoup de mal à m’endormir. Et je fais souvent des cauchemars.

Pendant que je parle, il remarque ma main qui se pince l’avant-bras, mes doigts qui s’entortillent entre eux. Je fais toujours ça quand l’angoisse monte : ça me permet de me concentrer sur une douleur que je contrôle, et pas sur celle que je subis encore malgré moi.

Le psychiatre inspire doucement.

— Tout ce que tu me décris sont des signes que l’on retrouve très souvent chez les personnes victimes d’agressions. Tu as dû voir ce syndrome en première année, non ?

— Je… je ne sais plus.

— Il s’agit d’un syndrome de stress post-traumatique. Un SSPT.

Il laisse les mots tomber lentement, sans brusquerie.

— Les personnes qui en souffrent revivent les événements avec la même intensité que

la première fois. Sous forme de cauchemars, de flash-backs. On retrouve aussi la peur, les palpitations, les tremblements, la difficulté à ressentir les émotions, l’hypervigilance, les troubles du sommeil, les difficultés de concentration…

Il marque une pause.

— Et… tu présentes malheureusement beaucoup de ces signes.

Mes yeux se baissent. Je m’y attendais, mais l’entendre le dire me fait l’effet d’une vague glacée.

— Je voudrais te proposer un traitement, dit-il doucement. Un mélange

d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, pour t’aider à stabiliser tes émotions et à réduire l’intensité des crises. Je veux aussi te revoir dans un mois. Et en attendant, j’aimerais que tu aies un suivi régulier avec une psychologue du service.

Il consulte alors l’agenda de sa collègue, madame ATHMANI. Comme elle est dans son bureau, il lui téléphone directement, en ma présence, pour lui expliquer mon cas et me prendre un rendez-vous dès la semaine suivante.

Lorsque je sors de la consultation, ma mère m’attend dans le couloir. Je sens ses yeux chercher les miens, inquiets.

— On doit passer à la pharmacie, je lui dis simplement. Je reprends mon souffle. Et on devra revenir mercredi prochain… pour voir la psychologue.

Le lendemain, quand je retourne à l’IFSI, l’accueil des filles est glacial. Coline ne me regarde même plus. Je ne comprends pas. J’ai l’impression d’entrer dans une pièce où quelqu’un serait mort sans qu’on m’ait prévenue. Je m’étais absentée quelques jours, et à mon retour l’ambiance est encore plus froide que chez les Inuites. Je suis accueillie comme une intruse, comme une coupable. Jusqu’au week-end dernier, on faisait des soirées toutes les quatre. Maintenant, c’est la guerre froide. On dirait que j’ai tué leurs chats.

J’essaie d’écouter ce qu’elles se disent, de capter un mot, une allusion, mais rien ne fait sens. Voyant mon incompréhension, Tatiana finit par me prendre à part.

— Les filles sont très remontées, me dit-elle.

— Oui, je vois ça… mais pourquoi ?

— On t’en veut de ne pas nous avoir parlé.

— Parlée de quoi ?

— Du fait qu’on allait être interrogées par la police.

— Elle vous a déjà appelées ? dis-je, surprise. Elle perd pas de temps…

— Donc tu étais au courant. Ça vient bien de toi. Oui, on est toutes convoquées. Et franchement, c’est pas cool. Tu imagines la tête de nos parents quand ils ont découvert un message de la police disant qu’on devait venir pour un interrogatoire ? Certaines se sont fait engueuler. Ils pensaient qu’on avait fait une connerie.

— Je suis désolée… Je n’ai pas eu le temps de vous prévenir. J’ai donné vos numéros mardi, quand je suis allée porter plainte. Elle m’a demandé si j’avais des amies à l’école et, à la fin, elle m’a demandé vos numéros.

— Tu aurais dû nous demander avant !

— Je ne savais même pas qu’ils me les demanderaient…

— Tu n’as pas le droit de les donner sans notre accord. Et c’est pour ça qu’on t’en veut.

À partir de là, tout s’effondre. Je ne comprends même pas ce qui se passe au début. Il suffit d’un regard, d’un geste esquissé, d’une phrase coupée trop tôt… et d’un coup, elles ne sont plus là. Elles se replient, se referment, s’éloignent comme si j’étais devenue dangereuse, contagieuse.

Elles se retournent toutes contre moi, d’un seul bloc, sans que je puisse anticiper, sans que je puisse rien retenir. Leurs sourires disparaissent, leurs voix changent. Elles ne me parlent plus, m’ignorent ostensiblement pour les travaux de groupe, me contournent dans le couloir, comme si mon existence les gênait, les salissait. À leurs yeux, je ne suis plus leur amie, leur confidente, leur partenaire d’entraînement… je suis juste quelqu’un qu’on doit éviter.

Tous les moments qu’on avait partagés — les rires, les soirées, les confidences murmurées à trois heures du matin — se dissolvent comme s’ils n’avaient jamais existé. Elles chuchotent dans mon dos, des mots que je n’arrive pas à saisir mais que je ressens au fond de mon estomac. Et dès que je franchis une porte, dès que mon nom flotte dans l’air… tout se fige. Elles se taisent. Elles baissent les yeux. Comme si j’étais devenue un problème. Une gêne. Un poids.

Je retombe d’un coup, violemment. Une chute brutale, sans filet. Comme quand Mattéo est parti. Cette sensation de vide absolu, de sol qui se dérobe, de cœur qui se serre jusqu’à faire mal.

Je pensais qu’elles me soutiendraient. J’en étais convaincue. Je croyais qu’elles seraient là, qu’elles comprendraient, qu’elles verraient en moi la victime, pas le chaos que j’ai déclenché malgré moi. Mais maintenant… je n’en suis plus sûre du tout. Le doute s’insinue en moi, sournois, glacial.

Je commence à regretter d’avoir parlé. À me demander si j’ai bien fait, si tout ça valait la peine. Peut-être que j’ai libéré quelque chose que personne ne voulait entendre. Peut-être que j’ai remué une boue si épaisse, si lourde, qu’elle éclabousse tout le monde autour de moi.
Et je me retrouve là, à encaisser, à porter seule le poids de leurs silences, de leurs jugements, de leur peur. Les larmes montent sans que je puisse les retenir. Une chaleur douloureuse envahit ma gorge. Ma respiration se brise. Je réalise que je suis plus seule que jamais.
Que mon histoire, ma vérité, ce que j’ai vécu… ne me rapproche de personne. Au contraire. Ça m’isole. Ça m’évide. Ça me ronge.

Et dans ce moment suspendu, j’ai l’impression que plus personne ne pourra jamais comprendre à quel point je me sens perdue.

Béatrice passe par là, me voit et vient s’asseoir près de moi.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi tu es toute seule ?

— Les filles ne me parlent plus. Pour elles, j’existe plus.

— Et pourquoi ?

— Elles n’ont pas apprécié que je donne leurs numéros à la police pour l’enquête de

personnalité. Elles disent que j’aurais dû leur demander leur accord. Mais je ne savais même pas que la policière me demanderait ça…

— C’est des histoires de gamines, souffle-t-elle. Te laisse pas abattre pour ça. Elles ne

valent pas tes larmes.

— Mais avec tout ça je perds tout, Béatrice… J’ai plus de petit copain, plus d’amies à

l’institut… J’ai remué la merde et ça fout le bordel partout. Tout ça à cause de moi…

— Non. Stop. C’est lui le responsable. L’homme qui t’a fait du mal. Pas toi. C’est pour

ça qu’il ne faut pas que tu lâches. C’est pour ça qu’il faut que tu continues, pour qu’il paie pour ce qu’il t’a fait. À toi, et à l’autre fille.

Elles finissent toutes par aller à leurs convocations. Coline, encore très rancunière, ne m’a pas vraiment aidée ; elle m’a même légèrement enfoncée en disant : « Elle nous en parlait parfois, mais chaque fois c’était une version différente. » Marie a donné une version plus juste, mais pas vraiment tendre non plus. Tatiana, elle, même si elle m’en voulait encore, a été loyale. Elle a dit ce qu’elle savait, ce qu’elle avait vu, ce qu’elle pensait de moi, celle qui, jusqu’à quelques jours plus tôt, était son amie.

Après sa convocation, Irina décide de m’appeler.

— Coucou toi, ça va ? Je ne te dérange pas ?

— Non, je suis dans le train, je rentre de l’école.

— Écoute, je sors du commissariat et…

— Oui, je suis désolée, je n’ai pas pu te prévenir avant de leur donner ton numéro.

— Non, non, ne t’inquiète pas, je comprends. Tu n’as pas à t’en vouloir. Est-ce qu’on pourrait se voir samedi ? Jenny nous invite chez elle pour une soirée. Il y aura aussi Lucia, Suzanne et Orlando.

— Oui d’accord. Tu sais s’ils ont déjà été convoqués, eux aussi ?

— Oui, tout le monde est passé. J’étais la dernière.

— D’accord… tu veux qu’on y aille ensemble ?

— Oui, je viens te chercher, pas de souci.

— Ok. Quand tu dis que tu étais la dernière… c’est la dernière du groupe, ou la dernière de toutes les convocations ?

— Tu veux savoir quoi exactement ?

— Est-ce que tu sais si Mattéo est passé ?

— Je pense que oui, parce que la policière m’a parlé de lui. Vous ne vous êtes pas reparlé ?

— Non… pas depuis qu’il m’a larguée pour une autre.

Dès qu’on raccroche, je sens mon cœur exploser dans ma poitrine. C’est comme si quelque chose en moi se fissurait, s’ouvrait enfin — ou se vidait complètement, je ne sais pas.
C’est l’impulsion qui me manquait, l’excuse fragile mais suffisante pour oser. Pour lui écrire. À lui. Mattéo.

Je ne réfléchis pas. Je n’en ai plus la force. Il me manque depuis des mois — un manque sourd, douloureux, comme une brûlure qui refuse de cicatriser. J’ai envie d’entendre sa voix, de sentir sa présence à travers un simple mot, une simple respiration au téléphone. J’ai besoin de savoir comment il va. S’il pense encore à moi, ne serait-ce qu’une seconde.
Je me demande si l’amour finit par mourir ou s’il s’endort juste, comme une bête blessée.

Alors j’écris. Sans détour. Sans politesse. Sans armure.

Je voulais m’excuser de t’avoir entraîné là-dedans.


Sa réponse tombe immédiatement, comme s’il m’attendait au bout du fil depuis six mois.

Tu parles de la convocation au commissariat ?


Oui.


Je ne t’en veux pas. Comment tu vas, toi ?


Cette simple question…Elle me transperce. Je réponds la vérité, celle qu’on dit qu’à la personne qui nous connaît encore mieux qu’on se connaît soi-même :

Comme je peux.


Il enchaîne :

Est-ce que je peux t’appeler ? Tu es dispo ?


oui.


Et l’instant d’après, son nom s’affiche. Mattéo. Mon cœur rate un battement. Puis un autre. Je tremble comme une idiote. Même si je savais qu’il allait appeler, le voir apparaître, c’est comme recevoir une gifle et une caresse en même temps.

Je respire un grand coup — pour cacher le tremblement dans ma voix, la joie folle, dangereuse, presque honteuse que ce simple appel me provoque — et je décroche.

— Salut. dis-je, dans un souffle maîtrisé, presque trop calme.

— Salut. Sa voix. Mon dieu… Sa voix. Elle traverse tout mon corps. Je voulais qu’on discute de vive voix. J’ai besoin de comprendre. Ils n’ont rien dit, ils sont restés très vagues. Tu peux enfin me dire ce qu’il s’est passé avec Jack ?

Mes mains deviennent moites. Mes yeux se brouillent. C’est le moment que j’ai fui pendant des mois.

— Mattéo… je… Je prends une inspiration coupante. Ça ne va pas être facile à

entendre. Mais la chose que je n’ai pas été capable de te dire à l’époque… ni quand tu m’as quittée… c’est que Jack a abusé de moi toute cette année-là.

Un silence…..Un silence lourd, suspendu, un silence qui gronde.

— Comment ça ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Quand ?

Je ferme les yeux pour ne pas exploser.

— Mattéo… Jack m’a violée deux fois.

Dire ce mot. À lui. C’est comme arracher ma peau. Mais en même temps, ça me libère. Ça m’achève.

— La première fois, en décembre. Le jour de votre compétition. La deuxième, en

mai… quand ta nageuse avait besoin d’un pince-nez.

On entend à peine son souffle. Puis :

— Oh putain… C’est pour ça que tu n’étais pas bien au bord du bassin, ce soir-là ?

Mon cœur s’arrête.

— Tu étais au courant ?

— David m’en avait parlé…

Et tout s’enchaîne. Je découvre qu’il avait des soupçons. Qu’il a vécu ça aussi, à sa manière. Qu’il a souffert, lui aussi, dans ce silence qui nous a détruits.

— J’avais peur de te perdre, m’avoue-t-il. J’avais l’impression que David savait quelque chose. Il m’a parlé de ce qu’ils soupçonnaient avec Ariane. Et il m’a fait jurer de ne rien dire… J’ai attendu que ça vienne de toi. Et comme tu ne disais rien… j’ai cru qu’ils se trompaient. J’ai imaginé que… peut-être… toi et Jack…

Sa voix se brise légèrement. Je sens qu’il ravale quelque chose de dur, de terrible.

— Il y a autre chose, dis-je, ma gorge serrée.

— Quoi ? Il ne s’est pas arrêté là ?

— Non. Je tremble. Un jour, après l’entraînement… il est monté dans ma voiture. Il

m’a forcée à le toucher…

Un silence. Puis une phrase crachée avec une haine qui me retourne les entrailles :

— Quel enfoiré. Putain. Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? Pourquoi tu m’as laissé

dans le noir ? Merde… il t’a violée alors qu’on était ensemble. J’ai envie de lui exploser la gueule. Sa voix tremble de rage, et sous la rage… il y a de la douleur. Une douleur immense. Je comprends mieux ce que David m’a raconté ce soir-là. “Si Mattéo sait, il y aura des blessés”. Tu avais raison… J’ai envie de tout casser.

— Mattéo… je suis désolée… je…

— Non ! Sa voix devient douce, plus douce qu’elle l’a été depuis des mois. Ne pleure

pas. Je ne suis pas en colère contre toi. Je suis en colère contre lui. Et un peu contre moi, aussi… de n’avoir rien vu. De t’avoir laissée vivre sa seule.

Je ne dis rien….Je pleure en silence.

— Je peux te poser une dernière question ?

— Oui…

— Qu’est-ce qui t’a permis d’en parler, enfin ?

— Irina m’a dit qu’il avait essayé de s’en prendre à une autre nageuse. Une mineure,

Mattéo. Une fille qui a l’âge de la sienne. Ça m’a détruite. Et ça m’a réveillée en même temps.

Il souffle. Longuement. Puis doucement, tellement doucement que mon cœur se serre à m’en faire mal :

— Je veux que tu saches que même si toi et moi on n’est plus ensemble… je suis là. Si tu as besoin.

Je ferme les yeux….Je veux y croire….Je veux lui sauter dans les bras…..Je veux nous. Encore.
Toujours.

— C’est gentil, je murmure. Mais c’est compliqué pour moi. Je t’aime encore, Mattéo.

Te voir avec une autre… ça m’a déchirée. Je crois que si je te revois maintenant… je ne pourrai pas gérer. Je pense encore à toi. Tout le temps. J’espère encore que tu reviendras vers moi et que tu me choisiras.

Un silence….Un silence qui me tue à petit feu.

— Je suis désolé, répond-il d’une voix brisée. Je resterai dans l’ombre, alors. Mais si

tu as besoin de moi… appelle-moi. Je n’ai pas su te protéger. Je n’avais pas les armes. Mais je veux que tu saches que je suis là. Toujours. Tu me manques… Pause. Même si ce n’est pas ce que tu veux entendre.

Et quand il raccroche, je m’effondre. Parce que même sans être là… il me tient encore.

Le samedi suivant, en marchant vers la maison de Jenny avec Irina, mon cœur bat à deux tempos contradictoires. Une part de moi voudrait faire demi-tour, s’enfuir, se cacher. L’autre a juste désespérément besoin d’être entourée.

Mais dès que Jenny ouvre la porte, tout vacille. Elle me serre contre elle avec une douceur qui fend quelque chose en moi, comme si son étreinte m’autorisait enfin à respirer autrement que par sursauts. On entre, et une chaleur familière m’enveloppe.

Plus tard, quand on se retrouve entre filles, quelque chose d’imperceptible change dans l’air. On dirait qu’on retient toutes notre souffle. Irina garde ma main entre les siennes, Jenny m’observe comme si elle avait peur que je me brise, et Suzanne… Suzanne semble se tenir prête à me défendre contre le monde entier.

Elles veulent comprendre. Comme Mattéo. Comme tout le monde, maintenant.
Et moi… je ne pensais pas que devoir raconter ce que j’ai enfoui pendant si longtemps me viderait à ce point, ni que ce serait aussi libérateur. Je sens ma gorge me brûler quand je prends enfin la parole.

— Bon… les filles… je vous dois la vérité. Toute la vérité. Si j’ai porté plainte contre

Jack, c’est parce que pendant cette année-là… il a profité de moi. Il m’a fait du mal. Beaucoup.

Un silence tombe, lourd, presque sacré.

Jenny pose sa main sur la mienne d’un geste lent, comme si elle craignait de réveiller une douleur trop vive. Ses yeux brillent. Suzanne recule légèrement, mais je vois la colère monter en elle comme une marée.

— Je suis désolée… souffle-t-elle. J’aurais jamais dû te laisser seule. Si on n’était pas parties… peut-être que…

— Non. Non, Suzanne. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne le pouvait. Il était… habile. Toujours souriant. Toujours si… rassurant. J’avais l’impression d’être la seule à voir ce qui se cachait derrière. La seule à sentir qu’il y avait quelque chose de… faux. Parfois je me suis même demandé si je n’étais pas folle.

Ma voix tremble, malgré moi.

Je me tourne vers Irina. Elle ne bouge pas. Son regard est d’une douceur qui me tord le cœur.

— Si j’ai parlé, c’est à cause de ce que tu m’as dit l’autre jour. Qu’il s’en était pris à une autre fille. J’ai compris que… j’avais pas été la seule. Et depuis… je n’arrête pas de me dire que si j’avais parlé plus tôt, elle n’aurait pas vécu ça. J’ai beau me répéter que je n’y suis pour rien… c’est comme un disque rayé qui tourne, tourne, tourne…

Irina m’attire contre elle, et cette fois je ne lutte plus. Je laisse ma tête tomber sur son épaule, et l’odeur de son parfum me soulève presque des sanglots.

Les filles ne disent rien, mais je sens leur présence, leur force. Leur colère aussi, mais une colère tournée contre lui, pas contre moi. Pour la première fois, je ne me sens plus seule dans cette histoire.

Les mois passent. Et ce qui n’était qu’un murmure finit par devenir une vérité impossible à ignorer : d’autres jeunes filles ont été blessées par lui, la même année que moi. Elles aussi n’ont rien dit. Elles aussi avaient peur. Elles aussi ont cru qu’elles devaient se taire.

Le jour où les policiers viennent l’arrêter à la sortie de la piscine, devant tout le monde, c’est comme si le masque tombait enfin. Je n’y suis pas, mais on me raconte. La stupeur. Les parents figés. Les regards affolés. Ce moment où chacun se demande : Et si ça avait été ma fille ?

Et moi, de loin, je respire pour la première fois autrement. Pas plus légère….Pas guérie.
Mais moins seule, enfin.

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