Chapitre 27: Début d'une nouvelle vie.

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Maintenant que j’ai mon diplôme en poche, j’ai été embauchée à l’hôpital près de chez mes parents, en pédiatrie. Rien que de l’écrire, j’ai encore du mal à y croire. C’est comme si tout ce que j’ai traversé avait enfin un sens. Comme si, malgré les failles, malgré les cicatrices encore trop fraîches, j’avais réussi à tenir debout jusqu’au bout.

On est début décembre, la période la plus chaotique de l’année. Le service est saturé, les chambres doublées, les couloirs trop bruyants, l’air trop lourd. « Les renforts bronchiolite », comme ils disent. Cinq mois de tension, de fatigue, de bébés qui se battent pour respirer, de parents paniqués qui guettent chaque bip des monitorings. Un monde entier qui peut basculer sur une saturation qui chute trop vite.

Et moi, là-dedans, je découvre ma nouvelle place. Plus l’étudiante, plus l’aide-soignante venue en renfort le temps d’un week-end. Non. L’infirmière. Celle qui a les clés, les responsabilités, la blouse qui pèse un peu plus sur les épaules. Étrangement, je ne tremble pas. Je connais ce service. Je le connais presque par cœur. J’y ai déjà ri, pleuré, couru, douté. J’y ai laissé des morceaux de moi, souvent. Et c’est peut-être pour ça que je m’y sens aussi… légitime.

Mes premières journées défilent sans que j’aie vraiment le temps de respirer. On passe d’un lit à l’autre, d’une urgence à une autre. Un petit garçon de huit mois qu’on doit réoxygéner parce qu’il se met soudain à désaturer, ses lèvres pâlissent, ses yeux cherchent un point stable. Une petite fille de six mois à qui je pose une alimentation parce qu’elle n’arrive plus à avaler sans vomir. Des perfusions, des aérosols, des antibiotiques, des parents à rassurer, des cris, des pleurs, parfois un sourire. C’est un tourbillon. Un épuisement qui vous mange les muscles et la tête. Mais un épuisement qui fait sens.

À la fin de chaque garde, je prends la route, une heure de trajet avec l’impression d’être en pilote automatique. Et pourtant, malgré mes paupières lourdes, j’ai toujours une pointe de chaleur au fond de la poitrine en pensant que je m’en vais retrouver Rafael.

Rafael…
Il est mon cocon après le chaos, mon souffle après la tempête, même si je ne lui dis pas. Même si je n’arrive pas à poser des mots sur cette drôle de sensation que j’ai quand il ouvre la porte et qu’il m’accueille avec son sourire un peu fatigué. Je me sens Safe. Protégée. Aimée peut-être… trop. Et ça, ça m’effraie toujours un peu.

Quand il est de stage et qu’il finit tard, j’en profite parfois pour faire un détour et passer chez mes parents. Ça me rassure, comme un retour furtif dans un endroit où rien n’a bougé.
Quand j’arrive, je reconnais l’odeur de la maison avant même d’avoir passé la porte.

— Ça va ma chérie ? me demande ma mère en relevant la tête.

— Oui, ça va, je souffle.

Elle me regarde, plisse les yeux.

— Tu as l’air crevée…

— Je le suis, j’avoue en m’asseyant. Mais c’est normal, c’est intense en ce moment. Et

puis, s’ils n’avaient pas eu besoin de moi, ils ne m’auraient pas embauchée.

— Tu veux manger avec nous ce soir ?

— Oui… si ça ne dérange pas.

— Bien sûr que non ! Tu seras toujours la bienvenue, même sans prévenir.

Un petit sourire me traverse. Une bouffée de douceur.

— Et il y a quoi de bon ?

Ma mère se redresse, fière comme si elle venait d’annoncer un festin royal.

— Ton plat préféré quand tu étais petite : spaghetti-saucisses.

Je ris. Le rire me surprend, me chauffe un peu la gorge. Je me sens soudain fragile, trop sensible. Comme si la fatigue fissurait mes défenses et que tout — la tendresse de mes parents, la douceur de Rafael, la vie qui recommence — glissait à l’intérieur de moi sans aucun filtre.

Je suis heureuse…..Mais je suis terrifiée aussi. Terrifiée que tout cela puisse se briser un jour.
Terrifiée de ne jamais réussir à être totalement entière, totalement à la hauteur.
Terrifiée que Rafael découvre tout ce que je n’arrive pas encore à lui dire.

Alors, ce soir, je me contente de manger mes spaghetti-saucisses avec mes parents, de laisser reposer mon cœur un peu trop lourd, et de me dire que demain… demain je ferai de mon mieux pour tenir debout encore une fois.

Moins d’un mois après mon arrivée en pédiatrie, alors que je commence enfin à respirer un peu, à trouver mon rythme et cette forme de danse silencieuse qu’exige le service, la cadre vient me voir.

— Magalie, bonjour. Ça va ? Tu t’en sors ?

— Oui, ça va. Les premiers jours ont été… intenses. Mais ça y est, je trouve mes marques.

Elle me sourit, mais quelque chose dans son regard me fait tressaillir.

— Parfait. Quand tu auras un moment, passe dans mon bureau. J’aimerais te proposer

quelque chose.

Et elle s’éloigne.

Aussitôt, mon ventre se serre. C’est stupide — je n’ai rien à me reprocher — mais je sens la vieille peur remonter, celle d’échouer, de ne pas être assez douée pour ce travail. Je me demande ce qu’elle a vu, ce qu’elle a compris, ce que j’ai peut-être raté. Et puis, sous la peur, une curiosité nerveuse pulse doucement.

J’accélère ma tournée. Je range mon matériel avec une minutie presque excessive, comme si l’ordre extérieur pouvait calmer mon désordre intérieur. Puis je préviens mes collègues que je m’absente quelques minutes, avant d’aller frapper au bureau de la cadre.

— Entrez. Ah, Magalie. Parfait. Assieds-toi.

Je m’installe, les mains moites contre mon pantalon.

— Vous vouliez me proposer quelque chose ?

— Oui. J’ai une place qui s’ouvre en néonatologie. Un congé maternité. Je ne peux pas

faire un contrat pour ce seul remplacement, mais puisque tu es déjà embauchée sur les renforts bronchiolite, j’ai le droit de t’affecter où je veux. Elle marque une pause.

— Est-ce que tu accepterais de quitter la pédiatrie pour rejoindre l’équipe avec laquelle

tu étais en stage ?

Je sens mon cœur faire un bond. La néonat. Mon stage préféré. Mes premiers frissons d’évidence.

— Oui. Oui, bien sûr. Avec plaisir. Je peux commencer quand ?

— Tu finis ta série ici, et au prochain roulement, tu intègres la néonatalogie.

— D’accord. Merci beaucoup.

Je sors du bureau avec une sensation étrange : un mélange d’excitation et de vertige, comme si quelqu’un venait de pousser doucement mes épaules vers un endroit dont je rêve, mais qui m’impressionne toujours autant.

Le soir, j’annonce la nouvelle à Rafael. Il me serre dans ses bras, fier, sincèrement heureux pour moi. Ça me touche plus que je ne le dis. On décide d’aller fêter ça dans un petit restaurant chinois qu’on avait repéré depuis des semaines. La soirée est simple, douce. Sous la table, sa jambe frôle la mienne, et je sens mon cœur s’apaiser un peu. Je crois que sa présence m’empêche parfois de me dissoudre complètement sous le poids de tout ce que j’emporte encore du passé.

Quelques jours plus tard, j’arrive officiellement en néonat. L’équipe m’accueille comme si j’étais déjà l’une des leurs, et ça me fait chaud au cœur. Je retrouve mes marques presque instantanément. Les gestes reviennent, les réflexes aussi. Mon organisation se remet en place comme si elle n’avait jamais disparu — carrée, presque militaire, un peu trop peut-être, mais c’est ce qui me protège.

On me confie trois petits prématurés. Mes collègues gardent les cas les plus lourds, le temps que je me réinstalle. Mais dès qu’un nouveau bébé arrive, elles me laissent faire, me poussent doucement à aller plus loin. Je sens leur confiance, et ça m’aide à retrouver la mienne.

L’un de mes petits patients s’appelle Lucien. Trente-quatre semaines. Un minuscule garçon, pâle et courageux, avec une respiration encore fragile. Il n’a plus d’oxygène depuis hier, et il s’en sort très bien. Dans son petit nez, une sonde naso-gastrique. Je termine son biberon : il fatigue vite.

Quand ses parents arrivent, je vais à leur rencontre.

— Bonjour, vous êtes les parents de Lucien ?

— Oui. Vous êtes son infirmière ? On ne vous avait pas encore vue.

— Oui, je suis Magalie. Je commence aujourd’hui, mais ne vous inquiétez pas : je

connais bien le service, j’y ai fait trois mois de stage.

Ils sourient, un peu rassurés. J’adoucit ma voix, parce que je sais ce qu’ils vivent : l’impression d’être en équilibre au bord du vide, accrochés à un bébé plus petit qu’une main d’adulte.

— On vient de lui donner son biberon… enfin, on l’a arrêté avant qu’il s’épuise. Je

vous laisse le prendre dans vos bras.

— Merci beaucoup.

Je m’éclipse pour remplir la seringue de lait restante. Quand je reviens, je les vois tous les trois, serrés l’un contre l’autre, dans une bulle fragile. Je reste silencieuse, par respect, presque en apnée.

Je branche la seringue et je laisse le lait couler doucement dans la sonde. Ensuite, je m’occupe de mes deux autres petits patients. Mes gestes sont précis, mais au fond de moi il y a cette lourdeur, douce et brûlante à la fois : celle qu’on ressent quand on s’attache, encore, malgré soi.

Ces bébés tiennent dans ma main, mais je crois que ce sont eux qui tiennent mon cœur.

Et quelque part, sans que je ne l’avoue à personne — pas même à Rafael — cette vulnérabilité-là me fait peur autant qu’elle me répare.

Une semaine plus tard, quand je retourne travailler, je suis presque surprise de sentir mon cœur se serrer d’avance à l’idée de revoir Lucien. C’est naturel, je crois, mais je sens malgré tout ce petit attachement discret, celui qu’on n’avoue pas, celui qu’on dépose dans sa blouse en espérant que personne ne le remarque vraiment. Alors quand j’arrive en salle de soins, je demande à le reprendre comme patient. Je crois que ça se voit dans mes yeux… et mes collègues acceptent sans discuter.

Quand ses parents franchissent la porte du service, je me dirige vers eux presque instinctivement.

— Bonjour, vous allez bien ?

— Bonjour Magalie, oui ça va bien. C’est vous qui êtes en charge de Lucien aujourd’hui ?

— Oui… je me suis un peu battue pour l’avoir, dis-je en souriant, et mon sourire vient du cœur.

Ils rient, un rire léger, soulagé. Je sens qu’ils m’accordent leur confiance, celle qui se construit lentement, à force de petites attentions, de gestes précis et de douceur.

— À quelle heure il prend son prochain biberon ?

— Dans une trentaine de minutes. Si vous voulez, vous pouvez lui donner le bain

maintenant. Il sera tout détendu après.

Ils acceptent. Je les laisse s’installer dans la petite salle de bain attenante au box, mais même en restant juste derrière la vitre, je garde un œil sur eux, sur lui surtout. Je ne peux pas m’en empêcher : ce réflexe n’a rien de professionnel, c’est plus viscéral, presque maternel. Lucien gigote doucement dans l’eau tiède, son petit corps encore maigre mais déjà plus fort, et je sens un poids inexplicable glisser de ma poitrine. C’est étrange comme certains bébés laissent une trace particulière… comme s’ils réveillaient en nous quelque chose qu’on croyait endormi depuis longtemps.

Quand ils ont terminé, je leur apporte le biberon. Le papa s’installe dans le fauteuil, Lucien blotti contre lui, minuscule et concentré comme seuls les prémas savent l’être lorsqu’ils mangent. Je reste avec eux dans le box, pas trop près, mais assez pour qu’ils sentent que je suis là. Et puis la conversation reprend naturellement, comme si on reprenait une discussion inachevée.

— Vous faites quoi comme travail ? leur demandé-je pour les connaître un peu plus.
Ils sourient avant de répondre :

— La réponse va vous faire sourire. On travaille tous les deux dans un grand parc d’attraction mondialement connu… celui qui a de grandes oreilles.

— Vous travaillez à Disneyland Paris ?

— Oui. On est dans les bureaux maintenant. Mais quand on s’est rencontrés, on était chacun dans un des costumes des écureuils… Tic et Tac. Je ris doucement.

— Ah oui, en effet… c’est très mignon.

Et ça l’est. Leur histoire, leur douceur, leur manière de regarder leur fils… tout est doux autour d’eux. Comme si Lucien avait choisi les bons parents pour se battre dès le début.

Une semaine plus tard, Lucien atteint enfin les trente-six semaines d’aménorrhée. Il dépasse les trois kilos deux-cents. Il finit tous ses biberons comme un champion. Les alarmes ne sonnent plus jamais pour lui. Son petit corps s’est arrondi, ses joues sont devenues roses. Il respire mieux, il dort mieux. Il est prêt…..Prêt à sortir.

Le jour de son départ, je travaille. J’ai de la chance. Je peux lui dire au revoir. J’entre dans son box une dernière fois, et il est là, bien éveillé, habillé dans un petit pyjama beaucoup trop grand, prêt pour le monde extérieur. Je sens un pincement dans ma poitrine — celui qu’on essaie de cacher, celui qu’on ne dit jamais.

Je félicite ses parents, je leur souhaite une belle vie à trois, je souris, je tiens bon. C’est leur bonheur, leur victoire.

Mais quand je sors du box, je sens mes épaules se détendre d’un coup, comme si quelque chose glissait en moi. Je respire un peu plus fort, juste une seconde.

Lucien s’en va. Et moi, je reste là, avec ce métier qui m’abîme parfois mais qui, ce jour-là, me fait sentir vivante….Indispensable. À ma place.

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