Chapitre 31: C'est l'heure du verdict.

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Il est temps de regagner la salle d’audience : les juges ont délibéré. Chacun reprend sa place dans un silence pesant.
Les magistrats reviennent, robes noires impeccables, visages fermés. Tout le monde se lève. Ils s’assoient, puis le président prend la parole d’une voix grave.

— Vous pouvez vous asseoir.
Il marque une pause, feuillette quelques notes.

— Nous avons délibéré. La décision n’a pas été simple à rendre, et nous avons souhaité qu’elle soit la plus conforme possible au droit et aux éléments du dossier. Nous avons entendu l’ensemble des témoignages, ainsi que les réquisitions du procureur et les plaidoiries des avocats.

Il lève les yeux, croise brièvement mon regard avant de reprendre.

— Cependant… malgré la force émotionnelle du témoignage de Madame DUPUY,

nous ne disposons d’aucune preuve matérielle, ni d’aucune attestation directe venant corroborer les faits tels qu’ils sont décrits. Aucun témoin oculaire, aucun élément objectif ne permet d’établir avec certitude la commission des infractions reprochées. En conséquence, nous ne pouvons retenir la culpabilité de Monsieur TANER pour les faits de viols et d’agression sexuelle.

Un choc brutal traverse la salle.
Du côté de Jack et de sa famille, ce sont des exclamations de soulagement, presque des cris de victoire.
Du nôtre, ce ne sont que des sanglots étouffés, de la sidération, une vague d’impuissance qui écrase tout. Même le procureur reste un instant figé, la mâchoire serrée, incapable de masquer sa consternation.

Je me retourne brusquement et je vois Mattéo. Son regard se charge d’une rage noire. Ses poings se ferment. Il se lève précipitamment pour sortir : il préfère quitter les lieux plutôt que de risquer de croiser celui qui, à ses yeux, vient d’être laissé libre après avoir détruit une partie de ma vie.

Le président reprend, comme pour atténuer l’impact de ce qu’il vient d’annoncer.

— Néanmoins… au vu de certains éléments du dossier, notamment des comportements relevés durant l’enquête, le tribunal ordonne une injonction de soins à l’encontre de Monsieur TANER, ainsi qu’une interdiction définitive d’exercer toute activité impliquant un contact avec des mineurs.

Silence. Un silence lourd, irréversible.

— La séance est levée. Au revoir.

Le marteau tombe. Et tout s’effondre en moi….Je m’effondre. Mes nerfs lâchent d’un coup, les larmes débordent sans que je puisse les retenir. Cette décision me laisse un goût amer dans la bouche, un goût de fer, de défaite. J’ai la sensation d’avoir tout fait pour rien. Je suis à bout de force, incapable de me lever pour sortir. Mes jambes refusent d’obéir. Comme on dit chez moi : je suis sciée. Ce n’est pas possible… La décision que je viens d’entendre ne peut pas être la vraie. Ils ne peuvent pas laisser un tel monstre repartir libre. S’il recommence, ils s’en mordront les doigts, je le sais, je le sens au plus profond de moi.

Mon père s’approche. Il me prend dans ses bras, doucement, comme lorsqu’il me consolait quand j’étais enfant. Il me caresse les cheveux, sans rien dire. Il est là. Jusque-là, il gardait ses distances parce qu’il avait peur de perdre le contrôle, peur de s’effondrer avec moi, mais il voit bien que je n’y arrive plus. Alors il reste. Il me tient. Après cinq longues minutes figées dans la même position, il m’aide à me lever et me guide vers la sortie du tribunal.

Dehors, je regarde autour de moi. Tout semble flotter. Je vois les scènes mais je ne les entends pas, comme si j’étais derrière une vitre teintée, dans un autre espace-temps, détachée de tout, même de mon propre corps.

Je vois Jack et ses proches se précipiter les uns vers les autres, exploser de joie, s’enlacer comme s’ils venaient de gagner une guerre. Et là, quelque chose en moi se brise entièrement. Je ne contrôle plus rien, je cours jusqu’à la première poubelle, me penche juste à temps pour y vider tout ce que mon estomac contient. Il a gagné… au moins en partie. Oui, il a l’obligation de se soigner et l’interdiction de travailler avec des mineurs. Mais il est libre. Libre comme l’air. Pas même une peine avec sursis. Rien, aucun poids suspendu au-dessus de sa tête. Ce soir, il ne dormira pas derrière les barreaux. Non. Il ira sûrement au restaurant avec sa famille fêter cette victoire.

C’est alors que je sens une main se poser sur le haut de mon dos. Une chaleur. Une présence. Pas imposée, juste… offerte.

Quand la dernière vague retombe, je me redresse, chancelante. Mes yeux brouillés, rougis, encore humides, remontent avec difficulté jusqu’à lui.

Rafael….Il est là….Il est venu.

Il m’attendait.

Son sac est encore sur son épaule, sa respiration légèrement précipitée, comme s’il avait couru. Il est arrivé aussitôt après ses cours, juste pour moi.

Mais ce qu’il découvre… ce n’est pas ce qu’il imaginait. Et pourtant, il ne dit rien. Il ne demande rien.

Je vois son regard s’assombrir, non pas de déception ni de gêne… mais d’un chagrin silencieux. D’un amour qui encaisse sous mes yeux le choc que je viens de prendre de plein fouet.

Il comprend….Sans explication….Sans phrases inutiles….Il comprend que j’ai tout perdu.

Que le verdict m’a fracassée. Que personne n’a cru ma vérité.

Et lui, il avance. Lentement. Comme si chaque geste devait me préserver d’un nouveau brisement.

Il glisse ses bras autour de moi, me serre contre sa poitrine.

Je m’effondre en silence dans cet espace qu’il m’ouvre, cet endroit qui n’appartient qu’à nous deux.

Je respire son odeur, son pull encore tiède, son cœur qui bat un peu trop vite. Et dans cette étreinte, je sens quelque chose céder — pas moi, pas complètement — mais cette solitude écrasante qui me broyait depuis la salle d’audience.

Rafael ne me parle pas. Il n’en a pas besoin. Tout ce qu’il m’offre là, c’est plus puissant que n’importe quelle phrase :

Je suis là. Je ne te lâche pas. Même maintenant. Même comme ça.

On reste enlacés aussi longtemps qu’il le faut, suspendus l’un contre l’autre alors que, autour de nous, la vie continue comme si la mienne ne venait pas de s’effondrer.

Par-dessus son épaule, je vois des silhouettes passer, des visages tourner, des scènes se jouer dans un bruit étouffé. Mais tout ça semble flou, lointain.

Parce qu’à cet instant précis, tout ce que je suis encore capable de sentir… c’est lui.

Rafael. Poids, chaleur, refuge. Et la certitude déchirante que sans lui, je serais déjà par terre.

Plus loin, j’aperçois Aurélien, mon avocat, en retrait, en train de téléphoner, sans doute au cabinet pour leur annoncer le verdict. J’aperçois aussi ma mère, au téléphone elle aussi, en train d’informer ma sœur qui n’a pas pu venir mais qui me soutient depuis le début, discrètement, à distance. Irina, elle, m’attend dehors. Quand elle me voit, elle nous rejoint et me prend à son tour dans ses bras.

— Ça va aller, ma belle. Oui, il s’en est sorti, mais il ne pourra plus jamais te faire de mal. Et puis, tu sais… pour les gens autour de lui, il y aura toujours un doute. Toujours. Ce n’est pas rien. On lui demande de se faire soigner : ça veut bien dire qu’il y a quelque chose de pas net. Au moindre faux pas, ils ne lui feront pas de cadeau. Il va être scruté, observé, surveillé comme le lait sur le feu.

— Merci. Merci d’avoir été là pour moi aujourd’hui, et depuis toutes ces années. Tu es ma meilleure amie. Rien ne changera ça.

Je propose à tout le monde d’aller boire un café — ou un thé pour ceux qui préfèrent — au studio, juste à côté du tribunal. Aurélien décline, il a beaucoup de route et un autre procès dès demain. Même si je suis déçue, même si une part de moi se sent trahie par la justice, je le remercie encore pour son travail, son soutien sans faille. Il a fait tout ce qu’il a pu. Ce n’est pas de sa faute si les juges ont rendu cette décision absurde. Et au fond, je comprends… Ils n’avaient aucune preuve matérielle, rien de tangible. Juste deux versions qui s’opposent. Et comme on le dit : « le doute profite à l’accusé ».

En vérité, c’est comme une partie de tarot à cinq. Tu prends, tu as du jeu mais pas assez pour gagner. Tu appelles le roi, tu y crois, et finalement le roi est dans le chien. Tu te retrouves seule. Et tu perds. C’est exactement la sensation que j’ai en quittant ce tribunal : j’ai joué la partie la plus importante de ma vie… mais j’étais seule, et je viens de perdre.

Le soir, une fois la porte de l’appartement refermée derrière nous, tout le poids de la journée retombe d’un coup sur mes épaules. Rafael ne rallume même pas la lumière. Il pose simplement ses clés, se déchausse, puis revient vers moi avec cette lenteur qui me donne envie de pleurer tant elle est tendre. Il ne me demande pas comment je vais — il sait que je n’ai plus les mots. Il me prend la main, m’attire contre lui, et je me laisse faire, vidée, brisée, épuisée. On finit assis tous les deux sur le canapé, ses bras enveloppés autour de moi, ma joue posée contre son torse. Je sens son souffle régulier dans mes cheveux, sa main qui caresse doucement ma nuque comme pour empêcher ma détresse de remonter à la surface. Il ne cherche pas à me rassurer, il ne minimise rien, il ne prononce aucun « ça va aller » vain. Il est simplement là. Présent. Stable. Ancré. Et dans ce silence partagé, dans la chaleur de ses bras, je sens enfin mes muscles se relâcher un à un. C’est la première fois depuis le verdict que je parviens à respirer normalement. Rafael dépose un baiser sur mon front, un geste presque imperceptible, mais qui me traverse comme une promesse : Tu n’es pas seule. Pas ce soir. Pas demain non plus. Alors je ferme les yeux, et pour la première fois depuis la sortie du tribunal, je me permets de pleurer. Parce que je sais qu’il me tient. Et qu’il ne me lâchera pas.

Je tourne dans mon lit comme une âme en peine. Je pleure sans m’arrêter, incapable de contenir tout ce qui remonte. Mes yeux me brûlent, ma gorge est nouée, ma poitrine trop serrée comme si quelqu’un appuyait dessus sans relâche. Malgré l’épuisement de cette journée interminable, le sommeil refuse catégoriquement de m’emporter. Je revis tout, en boucle. Le verdict. Les regards. Les mots. Ceux qui ont brisé quelque chose en moi et ceux qui m’ont portée mais n’ont pas suffi. Je revois chaque seconde, chaque détail.
Et je me demande comment je vais faire, demain.

Demain je devrais retourner travailler, enfiler mon masque comme si rien n’avait existé. Reprendre mon rôle, donner du réconfort, de la douceur, du courage à des bébés fragiles, à leurs parents perdus, alors qu’au fond de moi tout n’est que chaos. Un champ de mines, voilà ce que je suis. Et personne n’en a la carte. Personne ne peut désamorcer à ma place ce qui se déclenche encore et encore en dedans. Il va falloir tout reconstruire une nouvelle fois. Encore. Trouver la force, la patience, le courage… alors que je me sens vidée jusqu’à l’os.

J’étouffe alors je sors. Je me réfugie dehors, sur la terrasse en bois, dans le hamac. J’enroule mon énorme plaid autour de moi, je mets mes chaussettes de ski comme en plein hiver, comme si la chaleur extérieure pouvait combler le froid qui me traverse de l’intérieur. Je prends un livre, juste pour occuper mon esprit, mais les mots dansent devant mes yeux et je n’arrive pas à en saisir un seul. Je lis la même phrase dix fois sans la comprendre. Mon cerveau refuse. Mon cœur refuse.

Une heure passe, peut-être deux, je ne sais plus. Le vent frais finit par me faire frissonner. Je décide de rentrer, incapable de lutter davantage contre ce vide qui me dévore. Je retourne dans la chambre, glisse sous la couette, et sans réfléchir je me rapproche de Rafael. Je me colle contre lui, comme si son corps pouvait absorber un peu de ma douleur. Même endormi, il répond à ma détresse : il passe son bras autour de moi, naturellement. Il pose un baiser sur le haut de ma tête. Ce geste-là me fait presque éclater en sanglots de nouveau, mais je me retiens. C’est tout ce dont j’avais besoin : une présence. Un ancrage. Quelque chose qui me dit que je ne suis pas entièrement seule, même si le monde a décidé de ne pas m’entendre aujourd’hui.

Demain, je devrai recommencer. Aller travailler. Sourire. Faire comme si rien ne s’était passé, comme si ce procès, ces années de douleur, tout ce que j’ai porté, tout ce que j’ai dit, n’avait aucune importance. Parce que finalement, la décision des juges… c’est comme s’ils avaient dit que tout cela n’existait pas. Que ce que j’ai vécu n’a pas eu lieu. Que ma souffrance n’est qu’une ombre sans consistance.

Et cette idée-là… c’est elle qui fait le plus mal.

Le printemps approche, timidement. Mars débute et, avec lui, l’impression qu’un cycle se referme pour en ouvrir un autre. Mon contrat de renfort bronchiolite touche à sa fin, et cela signifie que mon remplacement en néonatologie aussi. Une page de plus qui se tourne, doucement, sans fracas.

Alexia, la cadre du service, me convoque une nouvelle fois dans son bureau. Je la suis en silence, déjà consciente de ce qu’elle va m’annoncer, même si une petite part de moi espère encore.

— Magalie, entre, installe-toi. Je voulais te parler de la suite, concernant la fin de ton contrat.

Sa voix est calme, posée. Elle essaie de rendre les choses plus légères mais je devine la gêne derrière son sourire.

— Voilà… à ce jour, je n’ai que deux postes à pourvoir en pédiatrie et en néonatologie.

Comme tu ne viens pas de notre école, tu n’es pas prioritaire. J’ai donc dû rencontrer les trois autres jeunes diplômées. L’une a préféré partir, mais les deux autres ont accepté les postes. Je n’ai donc rien à te proposer dans nos services.

Elle marque une pause, presque désolée.

— Mais l’hôpital ne veut pas te laisser partir. Deux postes peuvent t’être réservés

ailleurs : en néphrologie ou en chirurgie orthopédique. Tu peux prendre un peu de temps avant de te décider.

Je la remercie d’un sourire. Au fond, je sais déjà.

— Ce ne sera pas nécessaire… Je vais choisir la chirurgie orthopédique. La médecine

pure, ce n’est pas vraiment pour moi.

— Très bien, je préviens les ressources humaines. Tu restes avec nous jusqu’au trente

et un mars. Merci, Magalie.

Je quitte son bureau avec un pincement au cœur, mais aussi une forme de soulagement : l’incertitude m’a toujours fait plus peur que le changement.

Quelques jours plus tard, mon téléphone vibre : un message de Kathia, infirmière en orthopédie. On a travaillé ensemble plusieurs fois, et tout de suite, le courant était passé.

Alors ma belle, comme ça c’est toi qui viens pour me remplacer ?


Ah mais c’est toi qui part ? Oui, j’arrive le premier avril.

Et promis, ce n’est pas une blague.


Cool ! Ça me fait plaisir. C’est moi qui vais te doubler.


Ah super. Mais j’avoue… j’appréhende un peu.

J’ai jamais vraiment fait d’orthopédie.


Mais si, t’es déjà venue !


Oui, en tant qu’aide-soignante… pas en tant qu’infirmière.


T’inquiète pas. C’est pareil que les autres services de chirurgie.

Et pour les mobilisations, tu connais déjà. Ça va aller, ne stresse pas.


Merci Kathia, à bientôt !


Ses mots me réchauffent. Ça me rassure, me rappelle que je ne pars pas dans l’inconnu total.

Un mois plus tard, j’arrive dans le service d’orthopédie. Comme toujours, quand je débute quelque part, j’ai le sourire un peu trop grand et le cœur un peu trop serré. J’ai cette impression d’être la petite nouvelle, encore et encore, celle qu’il faut guider, rassurer, former.

Mais l’accueil est chaleureux. Je reconnais des visages, des voix, des gestes qui me mettent à l’aise sans que j’aie besoin de parler.

Les premiers jours sont intenses, épuisants même : les surveillances, les soins, les visites des chirurgiens, les départs au bloc, les retours… Je cours partout, trop, au point de ne jamais réussir à écrire mes transmissions à temps. Alors, une fois la relève passée, je reste au bureau, seule, pour tout mettre à jour.

Petit à petit pourtant, une routine douce s’installe. Je trouve mes marques, mes automatismes, mes repères. Et un matin, sans même m’en rendre compte, je termine en même temps que les autres.

Je me surprends à respirer plus librement….À sourire sans réfléchir. À me dire que, finalement, ce nouveau chapitre n’est peut-être pas si effrayant.

Il commence même à ressembler à un endroit où je pourrais… m’apaiser un peu.

Un petit morceau de printemps, à moi.

Tout semble enfin s’être apaisé au fil des mois. Lentement, presque imperceptiblement, mais réellement. J’ai un travail qui me plaît, un poste dans lequel je me sens enfin utile, ancrée, stable depuis plus d’un an. Et puis il y a Rafael. Cet homme qui partage ma vie comme si cela avait toujours été son rôle, avec une simplicité qui m’étonne encore. Il est maintenant en quatrième année de sage-femme, juste avant la dernière ligne droite, et je le vois s’épanouir un peu plus chaque jour. Je le regarde rentrer de ses gardes, fatigué mais les yeux brillants, me parler de naissances, de patientes, d’équipes, avec cette passion douce qui l’a toujours défini.

Et dans cet appartement que l’on construit à deux, dans cette routine qui nous ressemble, je sens le monde se remettre en place. Notre vie avance naturellement, sans brusquerie, sans tempête — une évidence tranquille. L’histoire avec Jack paraît loin désormais, reléguée quelque part derrière moi, dans un coin de mon esprit où la lumière revient enfin. On n’en parle plus. Personne n’en parle. Et pour la première fois depuis des années, rien ne vient assombrir mon quotidien. Rien.

Par moments, j’ai presque du mal à croire que la sérénité puisse exister. Mais elle est là, dans chaque matin où Rafael me sourit encore à moitié endormi, dans chaque soirée où je l’écoute réviser en gesticulant pour mimer une explication anatomique, dans chaque respiration que je parviens à prendre sans trembler.

Et pourtant… tout s’apprête à se fissurer une nouvelle fois. Sans prévenir. Sans douceur. Comme toujours.

En rentrant ce jour-là, je récupère machinalement le courrier dans la boîte aux lettres, les clés encore entre mes doigts, l’esprit ailleurs. Rien ne laissait présager que ma vie pouvait basculer à nouveau en l’espace d’une seconde.

Puis je la vois.

Une enveloppe blanche. Froide. Officielle. L’en-tête du tribunal. Mon cœur se serre si violemment qu’il rate un battement. Je reste immobile sur le palier, incapable d’avancer, incapable de respirer correctement. La lumière du néon au-dessus de moi bourdonne comme dans un mauvais rêve. Pourquoi maintenant ? Pourquoi eux ? Pourquoi encore ?

Mes doigts tremblent quand je retourne l’enveloppe. Le papier glisse contre ma peau comme une lame glacée.

Une seule pensée se répète, obsédante, folle :

Qu’est-ce qu’ils veulent encore de moi ?Qu’est-ce qu’il a encore réussi à faire ?
Qu’est-ce qu’il a encore manigancé ?

Le couloir tourne un peu. Le passé, celui que je croyais avoir enfermé derrière dix verrous, revient se planter devant moi… et je me sens redevenir cette fille terrifiée sur un carrelage froid, incapable de comprendre pourquoi ça recommence.

Je rentre, pose les lettres sur la table d’entrée. Je ferme la porte… comme si cela pouvait empêcher le monde extérieur de continuer à s’effondrer. Je m’installe sur le canapé, l’enveloppe tremble entre mes doigts. Je l’ouvre avec une lenteur infinie, comme si retarder la lecture pouvait retarder la catastrophe. Dès les premiers mots, les larmes me montent aux yeux. Plus j’avance dans le courrier, plus ma gorge se serre, jusqu’à ce que la colère explose d’un seul coup. Je froisse la lettre, la réduis en boule et la projette au travers du salon.

Comment ose-t-il ? Comment peut-on être aussi cruel ? Jusqu’où ira-t-il pour me briser encore un peu plus ?

La nausée monte d’un coup. Je me lève précipitamment, traverse le studio en courant, me jette au-dessus des toilettes. Je vomis tout ce que j’avais mangé ce midi. Quand tout est expulsé, il ne reste plus que la douleur, les sanglots et cette sensation de vide au fond du ventre. Je m’assois par terre, le dos contre la porte de la douche. Je ferme les yeux, tente de respirer lentement, de reprendre le contrôle. Il ne peut pas me faire replonger… pas encore. Pas cette fois.

Je me relève tant bien que mal. Je passe mon visage sous l’eau glacée, me brosse les dents, puis retourne au salon. La colère bouillonne toujours. J’attrape mon ordinateur et, sans réfléchir, je balance sur mon pseudo MSN:

« Jusqu’où une personne peut-elle aller pour en briser une autre ? Comment peut-on pousser le vice aussi loin ? Comment la justice française peut-elle permettre à un coupable de devenir victime et à une victime d’être traitée comme une criminelle ? Cette histoire ne prendra donc jamais fin. Je n’en peux plus. Je veux juste que ça s’arrête. Je veux pouvoir vivre. »

À peine le message publié, mon téléphone se met à vibrer. C’est Irina.

— Qu’est-ce qu’il se passe ma belle ? c’est jack c’est ça ? Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

— Il me traîne au tribunal… pour dénonciation calomnieuse.

— Sérieux ?!

— Oui. Je viens d’ouvrir la convocation.

— C’est quand ?

— Dans une semaine. J’en peux plus, Irina. À chaque fois que j’essaye de continuer à vivre, de me relever, il trouve un moyen de m’y replonger la tête. Je suis fatiguée. Je veux que ça s’arrête. J’ai plus la force.

— Je comprends, vraiment. Mais accroche-toi. Et promets-moi une chose : tu ne fais pas de bêtises, d’accord ?

— Oui… promis. Merci d’avoir appelé. Je vais prévenir mes parents… et rappeler Aurélien.

Une fois raccroché, j’appelle mes parents. La colère dans leur voix est presque plus forte que la mienne. Je sens mon père au bord de l’explosion. Il me dit qu’il contacte Aurélien immédiatement.

Plus tard dans la soirée, Mattéo m’envoie un message.

Tu vas bien ? Ton message m’a fait peur.

Dis-moi que tu ne vas pas faire de connerie.


Non, ça ne va pas… mais j’ai promis à Irina, alors non.


Ah si tu l’as promis à Irina, alors on respire.

Qu’est-ce qu’il t’arrive, beauté ?


Je dois retourner au tribunal la semaine prochaine.

Acte deux, scène une.


Jack a fait appel ?


Non… pire. C’est lui qui m’attaque.

Maintenant, c’est moi la criminelle.


Et pour quoi ?


Dénonciation calomnieuse.


Quel pourri. C’est quand ?


Mardi prochain, 14 h.


Quand je reçois le message de Mattéo, je reste immobile, le téléphone encore chaud dans ma main. « Je serai là. Et cette fois, pas au fond de la salle. Je veux être à tes côtés. Te soutenir, pleinement. On se retrouve devant le tribunal. » Ces mots me traversent comme un souffle brûlant. Une partie de moi se sent touchée, profondément. Parce que ça vient de quelqu’un qui a connu mon avant, mes blessures, mes paniques, mes silences. Quelqu’un qui a vu la fille que j’étais avant que tout s’effondre. Et je sens un mélange étrange me serrer la poitrine : une gratitude violente, une tendresse lointaine… mais aussi un vertige dont je ne sais pas quoi faire.

Ce n’est pas de l’amour qui revient. C’est autre chose. C’est la sensation d’être enfin vue, vraiment vue, dans la noirceur de ce que j’ai vécu. Mattéo me renvoie à cette époque-là, à celle où j’étais encore brisée, hésitante, en train d’essayer de me reconstruire morceau par morceau. Et qu’aujourd’hui encore, il se tienne prêt à me défendre, ça me bouleverse, même si je sais que je ne retournerai jamais en arrière.

Mais dans la seconde qui suit, mon regard se pose sur Rafael. Sur lui, sur sa présence calme, solide, presque silencieuse. Dans notre appartement, dans cette vie que je me suis choisie. Lui, il ne connaît pas mon passé de l’intérieur, il ne l’a pas vécu avec moi — mais il affronte mon présent, chaque jour, chaque nuit, sans jamais reculer.

Rafael, c’est celui qui m’apaise quand le monde entier me bouscule. Celui qui ferme les volets quand je tremble. Celui qui m’attire doucement contre lui quand je n’arrive plus à respirer. Celui qui me dit que je n’ai rien à prouver, que je mérite la paix, même quand je ne le crois pas. Dans notre intimité, il ne me pose pas mille questions, il ne cherche pas à entrer dans mes cicatrices par la force. Il me laisse de l’espace, il m’offre de la douceur, il m’aide à vivre l’après, celui qui compte vraiment. Il me rappelle que la vie ne doit pas être seulement une suite de combats. Avec lui, je ne me bats pas : je respire.

Alors quand je lis le message de Mattéo, oui, je suis touchée. Oui, ça remue quelque chose en moi. Mais ce quelque chose appartient à mon passé. Et quand Rafael passe sa main dans mon dos, juste pour me dire qu’il est là, réellement là… je comprends où est ma place. Où est ma vie. Et avec qui.

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