Mathilde 2/2

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La seule ombre dans ce tableau presque idyllique provient d'une ancienne camarade. Clarissa me gonfle avec ses remarques. Elle était étudiante en psychologie. Du coup, elle me casse les pieds sur mon absence de figure maternelle et d'autres absurdités pour expliquer d'après elle mes "nouvelles" tendances assassines. Cette idiote n'a toujours pas compris que j'ai toujours su me battre. C'est juste que je n'en ressentais pas le besoin avant, du temps où c'était la paix. D'ailleurs, la plupart de mes amis ne sont pas surpris de mes talents. Je reste toujours fan des couleurs vives et des robes à froufrous. C'est juste que ce n'est pas pratique pour se battre. Dès que la guerre sera finie, je reprends ma garde-robe arc-en-ciel. Cela, Clarissa ne l'a absolument pas compris. Je ne supporte pas ses insinuations et sa psychologie de comptoir.

Elle va voir pourquoi j'ai tué Pétunia. Je lui confie un boulot sous couvert d'une demande des médecins. Je lui donne tous les carnets de notes et journaux intimes de mon groupe de survivalistes, les vidéos de leur transformation. Les observations du médecin et du biologiste, les ressentis de chacun d'entre eux. Leur récit des souffrances internes. Cette sensation de perdre la vue, de devenir fou et d’oublier tous ceux qu’on aime. La faim insatiable qui donne envie de manger ses propres enfants. Cette peur et cette culpabilité de leur faire du mal. Je joins la vidéo de la fillette de dix ans qui a essayé de mordre sa mère. Un bout de chou en robe de princesse qui mange de la viande crue en la déchiquetant, sa bouche pleine de sang.

Je lui dis qu'elle doit tout étudier et en ressortir les informations psychologiques nous permettant d'affiner la détection et le test des infectés. Je sais ce qu'elle va voir et lire. La perte de capacité cognitive. La perte de la reconnaissance de ses proches. La faim. La douleur, qui brûle les tripes, qui donne envie de s'arracher les yeux. La folie. La transformation en bête sanguinaire. Le cannibalisme. L’auto-consommation. Les supplications des infectés de les tuer. Des trucs horribles à en faire des cauchemars. Elle verra aussi leur sourire à l'instant où Meg les tua tous d'une balle en pleine tête à leur demande. Elle entendra les remerciements, juste avant le coup de feu. C'est cruel.

Je sais à quel point les images et les rapports sont insoutenables psychologiquement. Je les ai écrits, filmé et surtout vécu. Clarissa s’enferme dans une pièce et en ressort en pleurs pendant une semaine. Elle chiale la nuit et se réveille en sueur. Au moins, elle ferme sa sale gueule de pétasse. J'assume ce que j'ai fait. J'ai abrégé les souffrances de Pétunia. J'ai protégé les personnes saines. Il est temps que Clarissa me lâche les basques. Sans aucune pitié, je la questionne afin de m’assurer qu’elle voit tout, dans le moindre détail. Jamais elle ne me demandera pardon pour ses mots injustes. Peu importe, l’important, c’est qu’elle comprenne.

Un jour qu'elle peste dans mon dos, je vois pour la première fois de ma vie la douce Sarah qui s'énerve et gifle violemment Clarissa. La petite souris lui fait comprendre que c'est elle la seule responsable de la mort de Pétunia. Après tout, Naya, Laëtitia et Mitchell ont sauvé SES copines de promo. Ils ont tué pour elle. Ce sont SES copines qui ont pourri l'ambiance et failli plusieurs fois les faire tous mourir en refusant d'obéir aux ordres. Ce sont SES copines qui ont blessé Pétunia et qui l'ont contaminée. Ce sont SES copines qui se sont bouffées entre elles. Je n'ai que limité les dégâts en offrant une fin de vie honorable à Pétunia. Sarah rajoute que si Clarissa n'est pas contente, elle n'a qu'à profiter de la prochaine mission en zone noire et à retourner là-bas retrouver SES copines. Tout le monde aux alentours soutient Sarah et l'aide pour conduire Clarissa en cellule pour la nuit afin qu'elle réfléchisse. Pas besoin de caméras pour savoir que la détestable va pleurer toute la nuit, ébranler par la violence des mots de la petite souris et aussi, par l’absence totale de soutien. Bien fait. Elle l'a amplement mérité.

Le lendemain, Thibaut et Mitchell emmènent Clarissa lors d'une opération de nettoyage en zone noire. Ils ne lui font courir aucun risque. Ils l'obligent à balancer un cocktail molotov dans une fosse remplie d'humanoïdes. À les regarder brûler. Puis, ayant capturé un jeune enfant infecté dans un piège, ils le ramènent au mas pour effectuer de nouveaux tests de vérification. Au cas où la bactérie aurait muté. Durant la semaine de captivité, ils forcent Clarissa à rester auprès de lui, dans la même pièce, à entendre ses hurlements, à le voir essayer de la mordre. À nous voir le traiter le plus humainement possible tout en essayant de nouveaux vaccins et remèdes. Puis, c'est Naya qui contraint Clarissa à mettre une balle dans la tête du gosse pour abréger ses souffrances. Elle en vomit de dégoût et reste prostrée pendant une semaine, mais ne nous dérange plus avec ses théories stupides.

Avec les militaires et tous les civils un peu stratèges, nous décidons tous d'un accord unanime que les expéditions et piégeages se concentreront en direction de la mer. L'importance d'avoir une zone ne pouvant se re contaminer est essentielle aux yeux de chacun. Meg nous a fait un très beau cadeau en commençant l'assainissement de Saline. Je l’étranglerai quand même si elle reparaît. Une zone saine pour mieux rayonner après, installer les fermiers et ceux non-aptes au combat en sécurité, puis des postes avancés au fur et à mesure. Une reconquête des territoires va pouvoir débuter très prochainement. Plusieurs civils sont prêts à installer une seconde base d'accueil dès que Saline sera déclarée comme saine. Un point de départ pour l'expansion vers le Sud-Ouest. Quelques heures de sommeil de gagner pour les travaux de construction et ceux d'élevage de lapins et de poules. Un retour à une vie paisible, un jour, commence à être entrevu. Beaucoup pleurent à ce rêve qui devient réalisable, y compris des militaires. Mon îlot de reconquête se profile doucement, mais sûrement.

Afin de nous structurer et d'être plus efficaces, nous élisons rapidement des personnes décisionnaires pour les petites actions diverses. Le père de Naya est responsable des chevaux. La vétérinaire du reste des animaux. Le professeur Noguerra supervise l'intendance de la maison avec Noémie pour assistante. Une agricultrice du groupe de Mathilde prend en charge les cultures de champ et de serres aux abords du mas. Alex les vergers et vignes ou cultures plus lointaines avec son ami jardinier amateur. L'électricien pote de Blaise devient le chef de la partie réparation/construction. Un garagiste du groupe de Mathilde devient mécano en chef. Mathilde, Mitchell et moi gérons les militaires. La biologiste et les deux médecins créent un pôle santé et recherche.

Nous nous formons tous au combat. Un ancien terrain de paintball/laser-game nous sert de base d’entraînement. Les expéditions les plus risquées se font par petits groupes de militaires. Les moins risquées par les civils entraînés comme Laëtitia, Blaise, Damien, Thibaut ou Naya. Je suis considérée comme une militaire en raison de ma formation. Je suis d'ailleurs juste en dessous de Mathilde dans la hiérarchie militaire. Cela est accepté malgré mon jeune âge, en raison de plusieurs choses. Je les explose tous au paintball, y compris Mathilde. Je suis réfléchie et efficace en situation de crise. Je suis celle qui connaît le mieux le terrain. Je suis la seule en qui Mathilde a une confiance aveugle, en attendant de retrouver le sale gosse qui me sert de double.

Thibaut reprend activement les opérations d'agrandissement de la seconde rivière qui entoure Saline à une cinquantaine de kilomètres. Nous avons dû nous arrêter pour nous concentrer sur d'autres tracas. Maintenant qu'on a de la main d'œuvre, nous allons pouvoir multiplier les missions. Plusieurs hommes vont s'occuper de fabriquer des sas et des pièges. Un autre groupe va former une seconde équipe de terrassement pour aller plus vite. Nos quelques pièges et lancements d'appâts nous ont indiqué une infection faible et surtout le même problème de lapins et de poules. Ces bestioles ont vraiment envahi l'espace en quelques mois. Fort heureusement, ce problème peut se résoudre plus facilement qu'une grosse ville pleine d'infectés différents.

Je suis heureuse d'avoir retrouvé une troisième personne sur qui me reposer avec Mathilde. Elle s'entend à merveille avec Monsieur Noguerra et Mitchell, les deux autres décisionnaires au sein du mas. Je suis contente de voir mon îlot de sécurité se former peu à peu. Notre nombre de survivants, bien que faible, est suffisant pour gérer notre territoire efficacement. Nous allons bientôt pouvoir reprendre les reproductions de bétail, moutons, chèvres et surtout vaches et chevaux. Ils nous aideront à débroussailler et à entretenir nos vergers et pâturages. Les chevaux et les vaches pourront aussi aider à cultiver certains espaces étroits ou pentus.

Bien que nous recevions une fois par semaine les progressions de chacun, nous commençons à déléguer totalement certaines tâches ou travaux aux civils. Monsieur Noguerra envisage de reprendre l'enseignement pour les enfants et adolescents dans quelques mois. Il est important de leur fournir une base culturelle solide pour la vie future qui se profile. Un bâtiment du village va devenir une école prochainement. J'ai hâte de voir les bambins reprendre une vie normale.

Pour l'instant, nous devons encore finir certains travaux urgents afin d'être pleinement en sécurité. Mathilde est d'accord avec moi. On stabilise le Nord, l'Ouest et l'Est en renforçant la sécurité des sas. Ainsi, en surveillant l'entrée de nouveaux arrivants, nous n'aurons plus à nous inquiéter d'une recontamination et pourront alléger notre planning de nettoyage de pièges. On se concentre sur le piégeage massif dans notre périmètre des cent cinquante kilomètres. Pour ne plus avoir un seul infecté autre que des piafs et pouvoir démonter les sas sur cent kilomètres. Objectif Saline puis Tourmorte. Pour rejoindre Meg. Pour que je lui torde le cou.

J'attends avec impatience le retour d'Alex et Thibaut partis pour des travaux d'élargissement d'une rivière. Je dois faire un point avec la nouvelle équipe aussi. J'espère qu'ils apporteront l'information de pièges enfin vides. J'en ai plus que marre des lapins et poules malades. Saline a pollué toute la campagne. Même si le nombre d'infecté est de plus en plus petit, il y en a toujours. Même les pièges pour attraper les individus sains continuent de capturer. Les congélateurs sont pleins de mâles, de femelles et de seaux d'œufs malgré une consommation de viande quotidienne. Heureusement qu'on a un peu de poisson pour changer de temps en temps.

Enfin, je les aperçois sur le chemin du retour. Je les vois descendre de la voiture avec un grand sourire. Je leur rends. Ils ont sûrement de bonnes nouvelles. Je les vois venir vers moi et me serrer fort dans leurs bras en demandant à Damien et Blaise de faire pareil. Je ne comprends pas. Qu'est-ce qu'ils font ? Pourquoi mes deux autres amis acceptent cela après avoir entendu un chuchotis de leurs potes ? Quand je perçois du mouvement dans la voiture, je comprends aussitôt. La porte arrière n'a pas le temps de finir de s'ouvrir que je fais voler les garçons. Je vais la tuer !

— Pouffiasse ! Comment as-tu osé ?

Elle ne me répond pas. Elle reste immobile. Si elle croit que je vais me calmer. Je la frappe avec mes poings sans qu'elle ne réponde. Elle ne va pas s'en tirer comme ça. Je suis furieuse. Je cogne de toutes mes forces. Elle pare à peine les offensives. Killer essaye de se mettre en nous deux. Je le repousse. Meg lui donne ordre de partir. Elle essaye d'esquiver quelques uppercuts puissants.

— Tu crois vraiment que je ne t'aurais pas collé une balle entre les deux yeux ? Tu me prends pour une mauviette ? Pas une seconde, je n'aurais hésité. On a le même entraînement, je te signale, espèce de crétine. Viens ici que je te botte le cul. N'espère pas me fatiguer. Je peux te gueuler dessus pendant des heures. Ne viens pas me dire que tu t'es faite contaminée en allant à la plage où je t'arrache la peau. Tu sais que j'en ai marre de tes lapins et de tes poules ? Tu ne pouvais pas rester là et faire ton boulot. Pourquoi tu es parti ailleurs encore ? Ce n'est pas possible d'avoir la bougeotte comme ça. Si tu voulais de la baston, fallait me le dire. Je t'aurais ratatiné comme une crêpe.

Je beugle et frappe. Mis à part Killer, personne n'intervient. Mathilde stoppe Damien et Naya qui veulent nous séparer. Rien d'autre n'existe à part ma colère. Si elle a permis aux gars de la ramener, c'est qu'elle est saine. Si elle est saine, elle n'aurait pas dû partir. Elle m'a abandonné. Je vais la taper jusqu’à ce que je n’aie plus de force. En plus, elle refuse de me rendre les coups et se contente d'esquiver de son mieux. Depuis quand c'est moi qui attaque et elle qui se protège. Nan, mais elle ne va pas m'attendrir avec son sourire. Je suis furieuse.

— Tu as intérêt à me dire que tu arrives avec d'excellentes nouvelles. Tourmorte doit être Safe sinon je te colle une balle dans le popotin. Ne souris pas. Je t'interdis de me dire que je t'ai manqué et que tu m'aimes. N'essaye même pas de m'attendrir après avoir donné ordre à la patate puante de me coller au train. Tu te rends compte que je ne pouvais pas aller pisser sans voir sa truffe ? Il est aussi casse-couilles que toi. Et Grognon ? On en parle de celui-là ? Pourquoi tes bestioles sont toutes aussi frappadingues ? Tu les élèves spécialement pour être crétines ou quoi ? Tu as foutu quoi là-bas ? Qu'est-ce qui t'a pris autant de temps ? Pourquoi tu n'es pas revenu avant ? Mais réponds espèce d'andouille de tête de mule bornée et stupide.

J'entends Blaise et Mitchell rire. Ils préviennent Laëtitia et tous ceux qui voudraient intervenir qu'ils entrent en zone de guerre et sont en danger de mort si le périmètre de sécurité de cinq mètres n'est pas respecté. Alex et Thibaut semblent raconter quelque chose à monsieur Noguerra et Mathilde. Je m'en contrefiche. J'ai encore des heures de frustration à déverser. Peu à peu, tout le monde rentre. Blaise tire Happy à l'intérieur. Il ne reste que moi, l'autre andouille de chiffe molle et la patate qui se couche et attend la fin du cyclone. Au milieu de la nuit, je suis enfin à bout d'insultes et de forces. J'éclate enfin en sanglots. Ses bras me serrent. Elle chuchote qu'elle m'aime. Elle pue la menthe. J'ai enfin retrouvé mon double. On s'endort l'une contre l'autre, dans la cour, sous les étoiles, juste réchauffés par une patate poilue.

Au petit matin, Blaise et Thibaut nous réveillent en essayant de nous porter dans mon lit. Elle me doit des explications. Elle se dirige vers la grande salle. Mathilde l'embrasse puis le reste de la bande. Avant de faire son contrôle sanitaire, il est temps d'écouter son récit. Elle a intérêt à être convaincante ou je la tape de nouveau. Thibaut me force à m'asseoir et à manger. Il me serre dans ses bras, espérant faire diminuer ma rage qui revient peu à peu.

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