Marche ou crève (Incipit)
De cinquante, ils ne sont plus que vingt-huit âmes qui n'ont pas mangé correctement ni passé une nuit complète depuis plus d'un an. Les hommes changent sans cesse de lieu. Ils fuient. Ils sont affamés, épuisés et sales. Certains gars ont même oublié ce qu'était une douche. Leurs ventres crient famine. Leurs corps sont amaigris et leurs visages cernés. Leurs peaux les tiraillent. L'adrénaline est au plus haut niveau depuis si longtemps. Ils ne savent plus se détendre ni rire. La tension quotidienne. Il n'y a que trois choses qui les font tenir. La confiance qu'ils ont en chacun d'eux, l'aura de fermeté et de bienveillance de leurs deux leaders et l'espoir. L'espoir qui perdure grâce à ce guide. Ce manuel écrit par un ancien militaire à tendance paranoïaque qui contient les instructions pour survivre. Les moyens de s'en sortir. Les hommes bougent à la recherche de cet homme, de son refuge qui semble être le seul endroit sûr de cette planète.
Cela fait six jours qu'ils sont à Georgia, une grosse ville à trois cents kilomètres au Sud de leur position d'origine. Ils ont trouvé un abri dans un vieux magasin dans le Sud de la ville. Le quartier était éclairé et de la musique forte diffusée dans les haut-parleurs des magasins. Leur abri contenait quelques conserves et des médicaments. Dimanche, ils ont croisé un autre humain qui était en train de récupérer des bijoux. Mais l'homme semblait belliqueux et a tenté de les attaquer. Heureusement, Damien lui a tiré dessus et l'homme s'est vite enfui. D'après Thibaut, le pilleur avait l'air contaminé. Depuis, ils sont tous encore plus à cran, partagé entre espoir de trouver des humains sains et peur de tomber sur des gens dangereux ou uniquement des créatures.
Lundi, en explorant le quartier, ils ont trouvé un gros trou rempli de bestioles en train d'agoniser et un manuel inspiré de celui qu'ils ont. Ce livret contient de nombreuses et nouvelles informations, dont la méthode de créer un piège pour réduire la menace. En suivant les instructions, ils ont utilisé de l'essence d'une voiture pour mettre le feu au contenu de ce traquenard. Avec des jumelles, ils ont vu une autre fosse dans les parages, mais ils n'ont pas encore réussi à y accéder. Dès le soir, ils ont tous commencé à lire ce recueil. Le lendemain, les gars ont commencé à construire eux même un nouveau piège à l'aide d'une mini-pelle proche. Ils ont espoir de trouver d'autres humains. Jules leur a déposé un mot près du premier trou. L'équipe va voir tous les jours s'il y a une réponse, mais pour le moment, il n'y a rien.
On est mercredi. Ce matin, les gars ont bougé des voitures pour dégager les rues et faciliter le passage. Peu à peu, ils avancent dans les quartiers illuminés et musicaux, cherchant où se trouve les autres survivants. Parfois, ils trouvent un peu de nourriture non avariée ou des choses utiles dans les voitures ou les magasins. Ils ne prennent que ce qui peut les aider. Cet après-midi, ils essayent de se reposer un peu, profitant du soleil qui offre quelques heures de répit. Une odeur de brûlé et de la fumée se répand dans l'air. Un gars monte sur le toit et essaye de regarder les alentours. Le piège inaccessible est en feu. Celui qu'ils sont en train de construire et le piège le plus proche sont aussi en cours d'incendie. Les humains sont proches, en train de nettoyer. Les gars hurlent de joie. Ils veulent aller voir, mais la nuit ne va plus tarder. Ça serait trop dangereux de sortir. Jules leur ordonne de rester à l'intérieur. Ils iront voir demain s'il y a des réponses. Les hommes se préparent pour la nuit, et leur garde pour surveiller les créatures.
Deux bonnes heures passent. Le soleil est couché. Les lumières extérieures semblent réduire le nombre de créatures à proximité de l'abri. Les solides barreaux aux fenêtres et la porte blindée leur assurent un semblant de sécurité supplémentaire. Soudain, une voiture arrive à grande vitesse et fonce sur leur abri. Elle détruit la porte d'entrée. Un homme, clairement infecté, sort de la voiture et essaye de les mordre. Il marche encore droit, mais son teint blafard, ses yeux rouges et son corps maigre et couvert d'égratignures montrent clairement son statut déshumanisé. Damien n'hésite pas. Il lui tire une balle en pleine tête, seul endroit qui stoppe les créatures. Mais il est trop tard.
Leur abri est grand ouvert. Ils sont en danger. Leur odeur de viande fraîche se répand et malgré les lumières vives, les créatures arrivent. Les hommes attrapent leurs sacs toujours prêts et partent en courant. Un rat se jette sur le cadavre et commence à le manger. Les hommes se ruent dehors en essayant d'aller le plus vite possible. Ils essayent de sortir de la rue, de s'éloigner de leur ancien abri devenu un appât à créatures. Mais en sautant au-dessus d'une barrière, Blaise se blesse au mollet sur une vieille planche. Il ne peut plus assurer une course rapide et son cri a attiré les créatures. Les hommes s'enfuient et cherchent un nouveau gîte sans succès. Thibaut et Alex soutiennent Blaise pour l'aider à courir plus vite. Damien, en fin de groupe, tente d'éloigner les créatures en tirant sur les créatures les plus proches. Mais le groupe commence à être rattrapé par les infectés. Ils sentent qu'ils vont mourir, mais essayent de s'en sortir.
Tout à coup, une forte lumière et un boucan terrible apparaissent à l’opposé des créatures et se dirigent vers eux à une vitesse folle. Une luciole vrombissante arrive à vive allure. Elle les dépasse et se rue vers les assaillants. Tel un phare dans la nuit, un véhicule fait une percée dans le groupe de poursuivants qui sont propulsés de part et d’autre, par la violence du choc. Sans faiblir, la machine écrase les créatures puis tourne et retourne, comme habitée de vie. Les hommes continuent de fuir. Seul Damien, qui surveille la progression des infectés voient la folie qui semble agitée cet engin diabolique qui aveugle et casse les oreilles à tout le quartier. Le moment semble surnaturel. Damien se demande s'il n'a pas d'hallucinations. Enfin, la voiture semble se calmer et opère un demi-tour. Elle roule rapidement en ligne droite vers les hommes tandis que des tirs de mitraillette se font entendre parmi le tintamarre musical.
Damien observe l'engin se rapprocher d'un air inquiet, mais le véhicule se stoppe à côté de lui et de ses trois amis qui sont les plus proches des monstres qui les poursuivent. Sans trop réfléchir, les quatre garçons montent à l'arrière de ce qui semble être un camion militaire. Damien tente d'aider le tireur sur le toit à maintenir la menace à distance tandis que la voiture redémarre. À chaque homme, le véhicule ralentit et Alex et Thibaut saisissent le coureur pour le jeter dans le camion. Puis, ça repart.
— Tiens, prends ça dans ta face... YESSSSSSS Explosion de cervelle ! VA YYYYY ! Bouffe-le pour que je te défonce.... OUAIIIISSSS, c'est ça. Mangez-vous.... Ça me fera économiser des balles. Ça fait mal la lumière, hein mochetés ?
Le tireur sur le toit semble complétement fou. Il chante ou vocifère d'une voix suraiguë qui surpasse la musique hurlante des haut-parleurs. Mais il est efficace. Il sait ce qu'il fait et maintient à bonne distance la menace, permettant de récupérer tout le groupe d'hommes en sécurité.
— Tout le monde est là ?
Le mitrailleur interroge les hommes d'une voix un peu brutale, en surveillant les infectés à distance. Jules les compte rapidement et lève le pouce pour indiquer qu'ils sont tous présents. Le tireur tape du pied sur le toit de la cabine et le véhicule redémarre à plus vive allure pour s'éloigner du danger. La musique baisse enfin pour atteindre un niveau acceptable permettant de parler. Les hommes ne voient que le dos du conducteur qui semble avoir de longs cheveux blonds. Un chien aux yeux bleus montre les crocs à travers la vitre de séparation entre la cabine et l'arrière du véhicule, semblant vouloir bouffer celui qui s'approcherait. L’humain sur le toit, est de taille moyenne, mais il est solidement armé. D'une voix autoritaire, il aboie sur le groupe d'hommes rescapés.
— Dans la caisse noire, il y a un petit chalumeau et un morceau de cuir. Placez le cuir entre les dents du blessé. Cramez la plaie de votre camarade. Je sais que ça fait mal, malheureusement, c'est le seul moyen pour qu'il ne soit pas infecté s'il a été mordu. On a vingt minutes après la morsure où on a des chances de le sauver. Après, c'est une balle dans la tête. Si vous n'obéissez pas, c'est une balle directe pour chacun d'entre vous.
Sans hésiter et bien qu'il s'agisse de son meilleur ami, Damien prend le matériel dans la caisse noire. Il obtempère. Ce que dit le tireur est logique. Damien ne sait pas si la blessure de Blaise est infectée ou non. Dans le doute, il ne peut pas se permettre le moindre risque. Il vaut mieux une douleur immense temporaire pour rien que de voir son pote devenir un de ces trucs dégoutants et de devoir l'abattre. Quatre gars immobilisent Blaise. Jules allume le chalumeau et brûle la plaie, en serrant les dents par compassion pour la douleur de jeune homme qui ne tarde pas à tomber dans les pommes. Le tireur aboie de nouveau.
— C'est bon. Arrêtez la cuisson. Dans la caisse, il y a de la glace à placer sur la brûlure pour la calmer et refroidir les chairs. Il y a aussi de l'eau saine et quelques pommes. Buvez et mangez un peu en faisant gaffe de ne pas mettre de salive sur le bidon d'eau.
L’homme sur le toit continue de surveiller les alentours, mais il scrute aussi le groupe. Il reparle de nouveau sèchement.
— Dans la caisse, il y a une couverture de survie. Couvrez le blessé et que l'un de vous le prenne dans ses bras pour le réchauffer et le maintenir.
Damien abandonne son arme vide et place Blaise contre lui en le couvrant. Puis, il essaye d'observer le tireur et le conducteur. La personne sur le toit semble assez agressive, toutefois, il pose des questions logiques et judicieuses afin de savoir qui est le groupe d'hommes, et comment a eu lieu la blessure. Un dialogue prudent se fait entre le groupe et le tireur. Chacun fait attention à ce qu'il dit et observe l'autre. Ce qui est normal dans ce genre de situation. Jules tente de faire parler l’individu méfiant qui évoque un camp militaire fortement armé où ils seront en sécurité, mais en esclaves. Les hommes soupirent tandis que Damien se pose des questions sur ce récit. C'est très cohérent et détaillé, cependant, il flaire un truc pas net. Comme quand on lui monte un gros bobard. Damien reste silencieux et observe attentivement.
Blaise se réveille enfin. Alex l'aide à boire et manger un peu et lui explique les dernières informations. L'adrénaline redescend un peu sans toutefois disparaître. Le danger le plus important, les infestés, s'éloigne de plus en plus. Aucun des hommes n'a été mordu ou tué. Blaise est blessé, toutefois, les gars ont bon espoir que cela ne sera pas une menace. Ils se concentrent sur le nouveau danger. Leurs sauveurs dont l'un est muet, l'autre est un chien menaçant et le dernier, lourdement armé, semble ne pas être sain d'esprit et se montre très agressif. Pourtant, cette menace est plus rassurante que la perspective d'être dehors dans une ville remplie de créatures.
Soudain, la musique reprend et l’individu sur le toit du camion se met à chanter comme un fou sur un titre des Cranberries. Pendant qu'il s'époumone et fait encore plus douter de sa santé mentale, les gars tentent de discuter entre eux. Damien ne fait pas confiance au discours des deux individus qu'il soupçonne être des filles au vu de la corpulence et de la voix aigüe, cependant, il reconnaît qu'ils n'ont pas vraiment le choix au vu de la mitrailleuse d'assaut du toit. Blaise, revenu un peu plus à lui, tempère le groupe. Il rappelle qu'aussi folles que semble ces deux filles et le chien, ils viennent d'avoir la vie sauve grâce à eux et les emmènent vers un endroit où ils pourront être dans une meilleure sécurité.
La voiture roule dans l'eau d'une rivière, sûrement pour nettoyer le bas de caisse ou pour faire perdre la piste odorante. Les gars ne posent pas de questions. Les deux filles semblent savoir ce qu'elles font. Les hommes voient que le camion arrive aux abords d'une nouvelle ville. Le pont sur lequel il s'engage est illuminé et de la musique forte diffusée par des haut-parleurs pirates. Jules comprend vite qu'il s'agit d'un système pour repousser les créatures et les empêcher d'entrer dans la ville. Les hommes obéissent sans broncher aux directives, l'un des gars devant sauter à terre pour ouvrir des grilles sur un pont puis inspectant le dessous de la voiture pour vérifier la présence de créatures. La voiture s'arrête enfin sur un grand parking de centre commercial. Le conducteur et le chien restent dans la cabine, à l'abri, prêt à redémarrer. Le tireur ordonne de descendre, menaçant encore le groupe. Jules intervient pour calmer les choses.
Le discours de l’individu armé qui les tient en joue semble cohérent. Il daigne expliquer ses demandes et les justifie de manière logique comme des vérifications de protection. Pour la première fois, il se montre un peu rassurant et moins hostile. Il confirme que le lieu est presque sûr, même de nuit. L'annonce que cette petite ville est quasi exempte de créatures fait pousser un soupir de soulagement aux gars malgré la tension encore palpable. Le tireur promet un abri sûr pour la nuit, une fois les vérifications faites. Il descend enfin du toit et s'approche un peu du groupe de gars. Il retire son casque avec les lunettes de vision et là, cinq gars ouvrent grand les yeux et la bouche de surprise.

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