Chapitre III L'IMPÉRATRICE
Alors que la sphère rouge s'élevait dans le ciel et que la brume se retirait lentement, Clarus Claver ouvrit les yeux. Seul dans ses appartements, il releva ses draps de satin et renâcla avec insistance. Il toussait à s’en rompre les côtes. Il trouva un bock d'eau posé sur sa table de chevet ; d’un geste brusque, il en but une gorgée. Les fenêtres étaient entrouvertes et seule une petite lumière se hissait dans la chambre. Tandis qu'il peinait à finir son verre, la toux revint et le contraignit à se recoucher. Des étoiles scintillaient soudain au-dessus de lui, et il ne tarda pas à se rendormir.
Un instant plus tard, le chevalier fut extirpé de sa torpeur par la voix du garçon. Les rideaux se tirèrent et les bougies, dans leurs candélabres dorés, se mouchèrent inexplicablement. Plongée dans l'obscurité, une voix lui parvint.
— Il est charmant, assura une voix à la fois douce et amère.
Clarus se releva avec difficulté ; sans surprise, il savait qui était là, assise confortablement dans son siège, immobile dans l'obscurité. Pris d'une nouvelle quinte de toux, il toussa à nouveau, à s'en arracher la gorge cette fois-ci.
— Tes poumons te font atrocement souffrir, mon ami. C'est depuis la Grande Guerre, n'est-ce pas ? Depuis le Grand Souffle et la pluie de cendres... Je te plains, chevalier.
— Que me vaut le plaisir de ta visite ? demanda-t-il d'un ton faussement déférent.
— Tu n'as pas l'air enjoué à l'idée de me revoir ?
— Au contraire. Je suis charmé.
— Cela faisait si longtemps... Ce n'a pas été évident de te retrouver et, à ce que je vois, tu as un nouvel écuyer, ou est-ce un serviteur ? Il est délicieux.
— Une pauvre âme. J'ai eu la clémence de le prendre sous mon aile, et cela ne va pas au-delà. Mais sache que ce n’est pas un jouet.
— Bien entendu, je te taquine, Œil d'argent. Ne prends pas la mouche. Les années se sont montrées bien cruelles envers toi, chevalier. Où est passé le temps où tu combattais les Escadrons Blancs ? Toi et ta masse d'armes à la main, fendant les rangs pour mieux répandre le sang des elfes.
— Un autre temps, un temps oublié désormais. Je sens le poids des années me rattraper, m'écraser un peu plus chaque hiver.
— Tu aurais dû accepter ma proposition, mon ami. Elle tient toujours, si tu le souhaites.
— Une fois encore, je vais devoir décliner.
— Regarde-toi, tu peines même à tenir sur tes jambes. Une simple chevauchée et il te faut deux jours pour te remettre sur pied, soupira-t-elle.
— .....
Clarus s'assombrit et devint subitement gris de colère.
— Ne lui en veux pas, il a parlé sans mauvaises intentions, il pense que je suis ton amie. J'espère que c'est encore le cas.
— C'est pour cela que tu me rends visite ? Que tu as traversé tout le continent ? Tu connais déjà ma réponse, serpent : nul pacte avec ceux de ton espèce, jamais plus.
— Non... La raison de ma visite est tout autre.
— Cesse de jouer, viens-en aux choses concrètes. Que veux-tu ?
— À ta convenance. Il y a deux mois de ça, j'ai été envoyée en Sardénie, à Lior, afin de traquer une certaine personne que nous connaissons bien.
— Je sais de qui tu vas me parler, femme, mais cela n'est point...
— … Possible ? la coupa la mystérieuse femme alors que les flammèches se rallumèrent sans explication.
En se levant de son siège, drapée sous un long manteau, son visage restait encore dans la pénombre.
— Comment a-t-elle fait ? lui demanda le chevalier.
— Je ne l’ai pas cru lorsque les Asêgalans m’ont apporté la nouvelle. Je peine encore à le croire alors que je l'ai vue devant moi. Elle est revenue des Terres Cendreuses, victorieuse, ma chère sœur. Elle a retrouvé l'épée, Clarus. Elle a vaincu le Sang de Foudre, et elle est revenue. Elle représente un danger encore plus grand qu’autrefois.
— Voilà plus de trente ans qu'elle a quitté nos terres. Un si long voyage aurait altéré l'esprit de n'importe qui. Que veut-elle ?
— Quoiqu'elle ait découvert là-bas, cela a changé sa perception du Conseil des Asêgalans. Elle a refusé de nous remettre l'épée sacrée et, de plus, elle détient deux fioles du Divin désormais. — Pourquoi un tel revirement ?
— Je crois qu’elle sait.
— Possible. Nous avons perdu, les Ishtaris nous ont vaincus. La guerre est terminée. Tu as eu ce que tu voulais. Qu’est-ce qu’elle pourrait changer désormais ?
— Nous ne pouvons pas la laisser en liberté, c'est trop dangereux. Quand elle est revenue, Teyriel ne faisait que parler de la Grande Structure et que sais-je encore. J’ai chargé le Conseil de la ramener afin qu'elle soit jugée.
— Et elles t’ont crue ? Ces Sœurs de fer sont vraiment stupides. Après tout, tu es la Mère des mensonges. Depuis combien de temps la traquent-elles ?
— Des mois, continua-t-elle sans le considérer. Elles l’ont suivie jusqu'au détroit de Magni, mais elle est parvenue à les duper. Elles l’ont perdue une fois encore, et puis j'ai trouvé une nouvelle piste ici même. J’ai fait envoyer les chevaliers elfes. Ils devaient la retenir le temps que les Ases interviennent, mais elle a encore disparu. Je veux sa tête, tu comprends, Clarus ?
— Quand tu parles, tu parles en tant que Skalli ou en tant que Mère des mensonges ?
— Ne me provoque pas, humain.
— Et ton petit chat... Je croyais qu’il était ton meilleur pisteur. Tu pensais que je ne l’avais pas remarqué rôder autour de mon domaine ?
— Mes petits tours n’ont décidément pas d’effet sur toi. Kishar a perdu sa trace, mais il est obstiné, il ne la lâchera pas. Mais cela pourrait prendre trop de temps. Toi, Clarus, tu peux la retrouver, car nul homme n’est plus efficace que celui qui a un compte en souffrance. Et tu as un compte à régler avec Teyriel, si je ne me trompe pas. Un compte de longue date. — C'est de la démence, lui confia-t-il. Et que voudrais-tu que je fasse ? La tuer pour toi ? Ou bien la livrer au Conseil de ces femmes ailées ? — Le Conseil voudra la juger, je la veux morte. Je l'ai vue, Clarus, dans mes songes. Je dois faire en sorte de l'en empêcher, à tout prix. J'ignore ses véritables intentions, mais elle doit mourir pour notre bien à tous.
— Notre bien à tous, dis-tu.
Clarus eut un léger sourcillement.
— La Sœur du fer. L’Asêgalan sans aile. J'étais avec elle à Ingar, j'étais là, j'ai tout vu de mes yeux. Elle fut notre sauveuse, celle qui s'opposa aux flammes, et toi, tu voudrais que je l'assassine ?
— Tu la hais autant que moi, me trompé-je ? Si tu sais qui elle est réellement, alors tu sais que j'agis pour le bien de tous.
— Quitte à agir de pair avec les Ishtaris, nos ennemis, mes ennemis, dit-il, marquant son affiliation à l’Étendard du Soleil.
Pour Clarus, l'affaire était limpide : le saccage du village était directement lié à Teyriel et aux elfes, mais cela, il se garderait d'en parler à elle ou même au petit.
— Cela va bien au-delà de querelles entre races, l'enjeu est bien plus important.
— Pour beaucoup, ce n'est pas une simple querelle dont on parle, grogna le borgne.
— Cesse donc avec cela. Nous devons tout mettre en œuvre afin de l'arrêter.
— Sinon quoi ? Tu perdrais tout pouvoir sur les mortels, avoue-le. Tu crains plus pour tes propres intérêts que pour nous autres. Avoue-le : elle te fait peur.
Clarus ne la voyait pas clairement, mais il pouvait sentir son visage prendre une teinte cramoisie et ses yeux s'enflammer.
— Quelle est ta réponse, chevalier ? Laisserais-tu s'échapper l'occasion de te venger de celle qui t'a tout pris ?
— Nous nous reverrons bientôt. Je m'occupe de Teyriel. J'ose croire qu'une fois cette histoire finie, j'aurai ce que jadis tu m'avais promis.
— Cela va sans dire. As-tu une idée d'où elle pourrait être désormais ? demanda la mystérieuse femme.
Le vieil homme tournait son regard en direction de la fenêtre, pensif.
— Elle ne se serait pas risquée ici sans une bonne raison, et je n'en vois qu'une : elle doit rechercher cet homme, ce chevalier Tarik.
— Je savais que je pouvais compter sur toi.
— Je dois réunir quelques amis. Je vais lui mettre la main dessus, avec un peu de temps.
— Que vas-tu faire du gamin ?
— J’ai besoin d’un écuyer. Et puis, lui aussi aura une raison de me suivre. Après tout, c’est en partie de la faute de l’Asêgalan si ce gamin n’a plus rien.
— Alors c'est entendu. Adieu, chevalier tardif.
— Adieu.
La femme passa la porte pour y découvrir le Petit Renard dans le couloir ; elle le fixa et Virgil remarqua le parfum capiteux qui émanait d'elle. Elle lui lâcha un sourire, après quoi elle se retira. Il entra à son tour dans la chambre et aperçut l'homme marmonner encore entre ses dents, sans toutefois émettre à nouveau le moindre son. Dans l'esprit du chevalier, pourtant, les mots s'articulaient clairement :
— Autrefois, ils jetaient sous les sabots de ma monture des roses et des feuilles d'or. Moi, le chevalier de Lyre, le chevalier de lumière, moi, le chevalier du griffon. Aujourd'hui, mon nom est oublié, perdu. Mais je vais leur montrer que le griffon peut encore déployer ses ailes.

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