CHAPITRE II L'ERMITE PARTIE 2

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Clarus, lui, éteignit sa pipe, enfila un lourd manteau de fourrure et se rendit à l'arrière de sa demeure. Il pénétra dans son écurie, où une douzaine de chevaux eussent pu tenir sans mal ; pourtant, ici ne traînait qu'un maigre canasson. Un navarin au poil de nacre y mâchait quelques brins de paille du bout de ses dents jaunes et déchaussées ; sa peau était trop large et ses muscles détendus se dessinaient en lignes flasques. Le chevalier de Lyre s'approcha en caressant son museau. L'animal paraissait tellement habitué à la solitude du lieu qu’il avait renoncé à toute surveillance et ne s’inquiétait point de son sort depuis fort longtemps.

Il monta en selle et trottina pendant quelques mètres avant de le frapper au flanc, et le cheval se révéla plus vif qu'il ne le laissait supposer. Le vieux chevalier chevaucha à travers les bois en direction des collines. Il cavala sans interruption, sa monture dégageant une vapeur dense de son museau. Bien campé sur son cheval, il ne le ménagea point et traversa le bois en hâte avant d'atteindre des champs de vignes. Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine excessive ; à la moindre pente, ses sabots manquaient de glisser, et il avait beau se roidir que ses jambes, courroucées par l'effort, s’affaissaient sur sa maigre croupe. Dévalant le long d'un sentier de boue encore fraîche, le chevalier atteignit un lieu où la brume se propageait, s’épaississait. Il fit cabrer sa monture, laquelle voyait ses muscles trembler de fatigue. Clarus Claver peinait à voir ses propres pieds, ce qui ne l'empêcha pas de continuer bien que ses bottes se soient souillées de boue, ce qui semblait le consterner, mais il persista. Il pestait à chaque pas, jusqu'à découvrir les corps mutilés : le gamin n'avait pas menti.

Devant cette scène, le chevalier fut contraint de plaquer sa manche contre son nez, la puanteur des corps le prenait à la gorge. Pour un œil non averti, l'état des corps n'aurait pas laissé plus de place à l'imagination : une bête sauvage était l'auteur de ce méfait, mais pas pour lui. Clarus retroussa ses manches ; il s'apprêtait à se défaire d'une sale besogne. Ce faisant, il laissa apparaître des tatouages étranges à la couleur bleutée, en forme de cercles et autres marques runiques aux formes étranges et incompréhensibles pour un néophyte. Il craqua une allumette afin d'allumer sa pipe qu'il s'empressa de consumer afin de camoufler l'odeur puante qui saturait l'atmosphère.

Il avança au milieu des cadavres en bougonnant entre ses dents, les pieds empoissés d'entrailles. Il examina la scène. — Qui donc avait pris la chair de ces cadavres ? L'état de décomposition des corps est trop avancé pour que ce se soit passé hier. Des vers groupés sur les globes des yeux y rampaient, faisaient bouger les paupières. En levant une jambe entière, celle-ci lui resta dans la main.

— De la sorcellerie, de la sorcellerie Seidr.

Alors que le chevalier examinait la scène, une trace de sang piégée dans la neige attira son attention ; s'écartant du monticule de dépouilles, il gagna une petite broussaille. Derrière elle, la dépouille d'un elfe en brigantine ornée de cuir semblait se mouvoir, encore. Le chevalier borgne sortit en hâte de sous sa cape deux épées pendant à sa ceinture. Ses épées de style officier de cavalerie, typiques des légions du Dragon-Vert, étaient aisément reconnaissables à la poignée dorée et aux décorations raffinées dont elles étaient affublées. Les lames, elles, brillaient d'un éclat bleuté lorsqu'il les dégaina. Clarus Claver examina le corps de l'elfe, le piquant de la pointe de la lame, et il reprit conscience. L'elfe se retourna l'air apeuré, une zébrure rouge ornait sa clavicule jusqu’au centre du buste.

— Tu persistes, toi, ironisa-t-il d'une voix rocailleuse.

— Aide-moi, l'implora l'elfe.

— Ne bouge pas, tu es salement amoché. Je vais t'aider, mais dis-moi : qui t'a fait cela ?

— Une femme... peina-t-il à répondre.

— Une femme ?! Seulement une femme ?

— Aide-moi, humain, au lieu de poser des questions ! Je suis un Ishtari, bordel, s'insurgea l’elfe. Je te l'ordonne, Sardénien, tu dois m'obéir.

À son ordre, le chevalier ne lui affecta qu'un souverain dédain.

— De quoi avait-elle l'air, cette femme ? persista-t-il.

— Je ne sais pas, tout ce que j'ai vu, ce sont ses cheveux, blancs comme de la neige, et ses...

— ... Ses yeux brillaient comme deux flammes, acheva-t-il.

— Oui. Alors, tu vas m'aider maintenant, bordel ?

— Pour quelle raison chasses-tu cette fille ?

— On nous... Qui t'a dit ça ?

— Personne, simple déduction. Alors toi aussi, tu es à la recherche de l’Asêgalan ? Comment as-tu su qu'elle était ici ? Elle avait disparu. Étonnant qu’elle se soit retrouvée ici. Le savais-tu au moins ? T'avait-on dit que tu allais affronter Teyriel ?

— Tu es qui, toi ?

— On m’appelle Œil d'argent, étranger, et tu n'as pas besoin d'en savoir plus. Si tu me dis ce que tu sais, je consentirai peut-être à t'aider, l'elfe.

— Salopard, mercenaire, cracha-t-il. Tu veux ta part toi aussi, grogna le soldat. Vers le nord, elle se rend au nord du pays. On nous a informés qu'elle se dirigeait vers la frontière, et qu’elle résidait dans la région, qu'elle se cachait pas loin dans les collines... c'est tout ce que je sais, Œil d'argent.

— Vers le nord... mais pourquoi ? Elle s'est décidée à revenir, notre sauveuse… Peut-être les dieux ont-ils entendu les prières, finalement. Merci pour ton aide, soldat.

— Je suis un chevalier, enfoiré. Aide-moi maintenant, bon sang, je suis en train de me vider, je ne tiendrai plus très longtemps.

— Tu as eu de la chance, tu lui as échappé. Elle doit s'être rouillée avec les années. Quelle chance, répéta-t-il en lui jetant un regard piteux.

— De la chance ?

— Que je sois tombé sur toi avant un autre, dit-il en pointant sa lame au niveau de la gorge de l'elfe.

Il n'eut pas le temps de pousser un juron ou le moindre cri que la lame s'était déjà enfoncée dans la chair. Il l'introduisit avec autant d'aisance que dans une motte de saindoux, et dans un gargouillis, il s'étouffa dans son propre sang. Clarus Claver demeura à ses côtés jusqu'à ce qu'il n'y eût plus semblance de vie dans les yeux de l'elfe. La neige ne cessait de tomber, recouvrait les corps et les engloutissait dans un large manteau blanc.

Le chevalier reprit la route en direction du village ; il cavala pensif, en proie à de vieux souvenirs. Lorsque la brume s'estompa, il put observer, sans réellement apprécier, les montagnes noyées sous les nuages. Puis face à lui, une fumée épaisse et noire s'élevait dans le ciel ; pris de stupeur, il accéléra l'allure pour retrouver le village en proie aux flammes. Le feu s’élevait des maisons, bondissant d’une bâtisse à l’autre. De la porte d'Est à la porte d'Ouest, les flammes dévoraient la bourgade. D’un foyer à l’autre, chaque feu semblait chercher à rejoindre un autre pour former un immense brasier et brûler plus ardemment, sans aucune trace de fatigue. Au centre de la place, le chevalier aperçut à travers la fumée brunâtre une silhouette familière : Virgil était là, à genoux, le visage couvert de suie, les yeux écarquillés dans le vide.

Clarus Claver fendit les flammes dans une envolée, sa monture couleur de nacre galopa, enfonçant ses lourds sabots dans la terre humide. Il fondit sur le garçon et parvint à le saisir de sa poigne. Le gamin l'agrippa aussi fort que ses forces le lui permettaient, lui, le dernier homme qu'il souhaitait voir en cet instant. Sous les hennissements de la monture, Virgil se balançait d'un sens à l'autre jusqu'à ce qu'il se sente partir. Ses forces le quittaient peu à peu. Le chevalier le rattrapa in extremis : il était à l’image d’une poupée désarticulée, inerte. Le chevalier de Lyre retint ses rênes, tapa sur ses étriers et fit halte au milieu des vignes sèches. Il déposa Virgil qui se laissa tomber et se retrouva jambes et fesses plongées dans la neige. Ses yeux se perdaient, toujours plongés dans le vide. Clarus mit pied à terre et approcha à tâtons. Virgil pleurait à chaudes larmes. Le chevalier n'osa pas lui demander, il n'osa l’interroger ; il n'en avait pas besoin. Il savait qui et quoi était à l'origine de son malheur.

— Les Ishtaris sont toujours à ta poursuite, Teyriel, se dit-il en pensée. Il y a là une affaire d'importance pour qu'ils agissent de manière si extrême. Ils ne voulaient aucun témoin, cela va sans dire. Ces ordures n'ont eu aucune pitié, tu leur as échappé de justesse cette fois-ci. Maudits soient-ils, maudite sois-tu, tu n'apportes que malheur et mort, Asêgalan sans aile, songea-t-il, la lèpre au cœur.

Virgil se retourna, observa le chevalier bouger ses lèvres sans qu'aucun son ne fît écho ; son œil fixait l'horizon sans réellement voir.

— Sire, dit-il.

— Oui, petit ?

— Pourquoi ont-ils fait quelque chose d’aussi horrible ? Pourquoi les Ishtaris sont-ils venus ici ?

— Parce que nous sommes leurs ennemis, parce qu’ils nous détestent. Pour eux, nous ne sommes rien, lui répondit-il.

— Pourquoi est-ce qu’ils nous détestent comme ça ?

Clarus Claver soupira. Il ne savait alors quoi lui dire. Il glissa ses mains rustres sur sa petite figure, et son cœur parla, délaissant la raison.

— S’ils nous détestent, Virgil, c’est parce que nous sommes différents, parce que nos croyances sont différentes des leurs. Ce que tu vois, petit renard, c’est un monde qui est devenu fou, un monde plein de haine, plein de monstres qui ne pensent qu’à se tuer les uns les autres pour des raisons stupides. Pour des croyances, des richesses, des terres. Peu importe, après tout. Il ne faut pas oublier, petit renard, que nous sommes tous responsables : responsables d’avoir provoqué cela, d’avoir laissé faire. Chacun d'entre nous est coupable. Je suis coupable…

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