Chapitre VI LE BATELEUR Partie 3

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Le ciel s'était fermé depuis plusieurs heures, telle une grande alcôve, et laissait désormais place à une nuit d'encre froide. Il était minuit lorsque Teyriel, Veken et Odvil arpentaient le labyrinthe sombre de Gaisann. Ils suivaient un dédale de ruelles mal pavées, où les malfrats en tout genre se réunissaient. Les deux compagnons voyaient les criminels de la nuit les suivre d'un œil menaçant. Ils y croisèrent des hommes, des elfes pyrites, quelques Barbarois et parfois des groupes de nains expatriés des terres Dioscures.

Le nom de l'étrangère au teint de nuit se trouvait déjà sur toutes les lèvres. Si le roi en avait décidé autrement, ils se seraient jetés sur elle dès qu'ils en auraient eu l'occasion. Ils n'en firent rien ; Teyriel traversa les ruelles sombres en les gratifiant de son dédain. Veken peinait à cacher son inquiétude ; il pensait que l'Asêgalan attendait, espérait que l'un d'eux lui offrît l'opportunité de faire ce pour quoi elle était faite. Par chance, rien ne se passa comme il l'imaginait. Le trio rejoignit un cortège de prostituées, non loin de là où ils avaient rencontré la bande de vagabonds le jour précédent. C’est ici qu’Odvil les invita à entrer dans l'une des bâtisses délabrées.

— Suivez-moi, leur indiqua le jeune orphelin.

Poussant la porte grinçante de bois et de fer, ils découvrirent à l’intérieur la masse de matériaux confus d'un bâtiment considérablement dépéri par la succession du temps. Une trappe dissimulée habilement sous le plancher aux lattes noircies par la moisissure menait à un escalier. En y accédant, ils rejoignirent un long corridor humide et obscur, d'où une odeur infecte se dégageait. Les trois molosses qui les accompagnaient passèrent devant, flairant quelque chose.

— Sided ! les somma Teyriel. Ralentissez !

Les chiens ne l’écoutèrent pas et disparurent dans la pénombre. Continuant leur avancée dans les ténèbres, ils débouchèrent rapidement sur une étrange salle illuminée de mille chandelles disposées ici et là.

— Détends-toi, mon ami, lui murmura Teyriel en voyant Veken aussi tendu qu'une corde d'arc.

Les murs apparaissaient bardés de draperies de tissu écarlate et, au bout de la salle, un siège fait de bois et de métal poli prenait toute l’attention. Derrière celui-ci, une forme se distinguait dans l'ombre et se mouvait d'un pas lourd qui faisait vibrer le sol. À sa vue, le petit garçon baissa la tête, recula d'un pas et, pris d'effroi, repartit à grandes enjambées sans demander son reste. Teyriel sentit instinctivement que la créature dans l'ombre n'avait rien d'humain. Bien que de forme humanoïde, elle était bien trop imposante, faisant au bas mot deux fois la taille d'un homme du Nord.

— Tu m'as demandé, dit-elle.

La créature restait immobile, muette, et persistait à demeurer dans l'obscurité.

— Êtes-vous le Roi des Misères ? demanda Veken. — Oui, charmant ami, répondit-il d'une voix grave et inhumaine. Ainsi me nomment ceux d'en haut... Mais pour les nôtres, je suis le doux, le bon, le pacifiste, le débonnaire, l'humanitaire et même le philosophe... ajouta-t-il avant d'être interrompu. — ... Le couard, l'apostropha Teyriel. Car quel homme de bien se cacherait ainsi dans l'ombre, sinon un lâche apeuré par une simple jeune femme ? — Une simple jeune femme, dis-tu ? Ne joue pas avec moi, je sais ce que tu es, Asêgalan. — Me voilà démasquée, dit-elle, un sourire crochu au bout des lèvres. Qu'es-tu réellement ? Car tu n'appartiens à aucun monde de la civilisation. On ne t'a pas révélé mon identité, tu l’as sentie. Moi, je sens ton odeur ; je sens l'odeur d'une créature primaire. Un des premiers êtres, un féerique. Mais pas n’importe lequel. Je vous croyais tous disparus depuis le premier Ragh-hal-rok. Apparemment, il en était autrement. — Les tiens s'y sont efforcés, Fille du Dieu de l’Orage. Nous vous avons survécu. Nous avons plongé dans les profondeurs des forêts jusqu'à ce que vous les détruisiez. Ensuite, nous nous sommes exilés toujours plus loin, toujours plus profondément. Moi, j'ai choisi de ne pas me cacher ; j’ai choisi de vivre ici, là où l'on rejette tout ce qui est différent. J'y ai fait ma place ; ainsi ai-je troqué ma forêt verdoyante aux rivières azurées contre une forêt de colonnes de pierre et de granit sinistre.

— Un faune en guise de roi, ironique, lâcha Teyriel.

— Un Cénégaul ! hurla le roi, gris de fureur, découvrant son visage aux traits grossièrement humains.

Le féerique se laissa paraître dans la lumière saoule des bougies. Ses oreilles étaient longues et effilées à l'image d'un elfe et quelques-uns de ses bois se montrèrent, eux, immenses et comparables à ceux d’un cerf.

— Es-tu le seul ?

— Ici, oui.

— Et les Sylvains et les fées ? persista-t-elle. — Tous disparus depuis la conquête des Ishtaris. Du peu que je sache, les fées ont trouvé refuge à Astoria et les peaux-d'écorce... qui sait ? Voilà des siècles que nous ne les avons plus vus arpenter la terre. Tu n'es pas venue ici pour cela. Tu es venue avec une question, alors pose-la, Sœur du Fer, termina-t-il en sortant de l'ombre.

Le Cénégaul se montra, exhibant sa masse prodigieuse recouverte d’une fine fourrure grisâtre, striée d'argent. Teyriel scrutait la créature à travers le miroitement orangé des flammes. Elle ne parvenait pas à dissimuler le sentiment intimidant provoqué par le féerique. Veken Virmund, lui, frissonnait à la seule vue de ses mains énormes surmontées de griffes. La vue de ses jambes semblables à celles d'un faune le répugnait. Elles étaient affublées de sabots démesurés, recouverts de poils courts. Son corps était massif, imposant et voûté. Ses épaules, anormalement larges, avaient déchiré la robe anthracite qu'il arborait. Son visage apparaissait sous une forme vaguement humaine. Tout dans sa physionomie particulière rappelait à Teyriel la vignette d'un vieil ouvrage, Un siècle de féerie, où le Cénégaul y était décrit comme un monstre cruel et lubrique. Le Cénégaul était considéré comme un ravisseur de jeunes vierges se délectant de leur chair. Une définition quelque peu poussive de la créature.

Il y avait quelque chose dans ses traits, au fond de ces yeux sombres, dans sa posture maladroite, quelque chose qui le différenciait de ses congénères qui, eux, se rapprochaient plus de l'animal.

Le roi reprit place, assis sur son trône ; il dardait sur les deux humains un regard mortel avec une patience monstrueuse. Son regard froid se portait sur Teyriel. Son torse velu se gonflait à chaque inspiration ; il vibrait de colère à la vue de l'Asêgalan.

— Je recherche un homme, un chevalier de Lyre. Il enquêtait sur les événements sévissant ici. Son enquête l'a mené jusqu'à toi et, depuis lors, il a disparu sans laisser la moindre trace.

— Un comme celui qui t'accompagne ? dit-il en jetant un regard froid sur le Grand-Duc. Je n'ai pas vu de chevalier depuis la Grande Chasse. Le seul que je connaisse, c'est ce Veken Virmund... Toi qui voulais me défaire de mon trône, n'est-ce pas ? Tu ne le sais pas, pourtant c'est par ma grâce que tu respires encore. Je t'accorde une chose cependant : le courage de venir ici même me confronter ! Mais l'aurais-tu fait seul, sans la Fille du Dieu de l'Orage ? écuma-t-il en gonflant son torse immense.

— Je ne te crains pas, lui apprit Veken. S’il le faut, nous ferons parler le sang ici même.

— Oh, crois-tu ? Si le sang coule ce soir, ce sera le tien, chevalier.

Ses yeux lançaient des éclairs.

— Réponds ! lui intima Veken. Je sais qu'il est venu à ta rencontre. Quel sort lui as-tu octroyé ?

L'Asêgalan s'avançait sans peur et elle le fixait non sans véhémence.

— Un homme est venu à ma rencontre, avoua-t-il enfin. Talrik Thalhammer. Il travaillait pour un homme, le fils du duc Olrik. Il avait découvert qu'il était de connivence avec le culte des Ishtaris, et le culte, quant à lui, est de connivence avec de bien étranges personnes. Des cavaliers porteurs d'une maladie étrange. Il est venu à ma rencontre afin de conclure un marché : je devais m'assurer de sa protection à lui et des siens... En contrepartie, il jouait double jeu et nous informait des moindres faits et gestes des Ishtaris. Ils veulent me faire endosser le rôle de sorcier releveur de cadavres, et je suis le coupable idéal après tout. Cette maladie est un prétexte peu futile pour les Ishtaris à prétendre que les hérétiques sont frappés par le sort de leur déesse. C'est pourtant bien leur forfait. Ils ont fait venir les cavaliers noirs. — Les cavaliers noirs ?

— C'est grâce à Talrik que nous leur avons échappé. Lui a été capturé, mais pas par mes hommes : par la garde, pour finir dans la tour de Gaisann. On m'a dit qu'il s’était échappé ; heureusement pour lui, il connaissait bien cette triste tour.

— Alors il est en vie ? s'enquit Veken Virmund.

— Oui, pour le peu que j'en sache.

— Où exactement ? interrogea Teyriel.

— Je l'ignore. Peut-être à la poursuite des cavaliers. Sa vraie cible, c'était eux. Mais si tu veux plus d'informations, Asêgalan, il te faudra en payer le prix.

— Qu'il s'estime heureux d'avoir encore sa tête, grogna la voix.

— Que désires-tu en échange ?

— Le petit être dans la fiole que tu dissimules habilement. Voilà mon prix.

Teyriel serra les dents, ses tempes enflèrent et, après une hésitation, elle soupira.

— J'aurais dû me rappeler : vous avez un lien très fort avec les âmes sacrées... Elles vous attirent comme elles attirent les créatures de la nuit.

— Oui. Et celle-là est particulière.

— Tu exiges l'impossible, Cénégaul.

— De quoi parle-t-il ? demanda Veken Virmund.

— Qu'en ferais-tu ? demanda-t-elle à son tour, sous le regard circonspect de son ami.

— Avec cette fiole, c'est le pouvoir que je posséderais, le pouvoir d'asseoir mon autorité par-delà ces murs !

— Je pensais que tu aiderais les « tiens », ironisa-t-elle, voyant une lueur se dessiner dans les yeux sombres du Cénégaul.

— Ces hommes, ces pygmées, ils donnent leur sang et leur argent dans le seul but qu'on les mène. Ils ne savent penser par eux-mêmes, il leur faut un guide qui soit force et volonté. Ce ne sont que des ignorants, Asêgalan. Je suis leur roi et sais-tu pourquoi je me complais à ce qu'ils soient des ignorants ? Parce qu'il faut qu'ils le soient et qu'ils le demeurent. Et pour cela, il me faut ce pouvoir !

— En fin de compte, tu es semblable aux humains, souffla-t-elle à son encontre.

— Peu importe ce que tu penses ! Je sens que tu ferais tout pour ce chevalier. Alors, ta réponse ?

— Veken, j’aimerais être seule.

Le chevalier hésita, et puis il vit dans les yeux de Teyriel ce qu'il redoutait et, sans dire un mot, il quitta la salle, peu soucieux des conséquences prochaines.

— Les êtres féeriques, bien que tout vous oppose, vous partagez un trait similaire à celui des monstres. Vous êtes attirés par les fioles sacrées. Leur pouvoir vous fait perdre raison, alors inutile de parler plus.

— L'heure n'est plus au marchandage, alors. Tu vas me la remettre, Sœur du Fer. Sache que je suis Arsgorin, l'un des plus anciens fils des bois de fer, et tu ne quitteras pas ce lieu en vie.

— Je ne peux accéder à ta requête, « roi ». En revanche, je réitère ma demande : où se trouve le chevalier de Lyre ?

— Tu n'es rien ! Ne crois pas que j'ignore qui tu es réellement, Asêgalan sans ailes ! La guerre t'a rendue faible, tu reviens d'un monde où tu n'as trouvé que la mort. Tu as été répudiée ! Tu n'es plus rien désormais, tu es seule ! Tu n’es qu’un spectre !

— Comment ?!

— Ha ! gloussa le Cénégaul. J'en sais bien plus que tu ne pourrais l'imaginer, Sœur du Fer. Je sais que tu fuis depuis des années celles que tu considérais hier comme les tiennes. Tu n'as ta place nulle part, tu es la maudite, la déchue... alors obéis !

— De toutes les créatures de ce monde, les féeriques sont ceux que je répugne le plus à occire. Cependant pour toi, faux roi, ce sera un véritable plaisir, avoua-t-elle d'un air placide.

Ses yeux brillaient maintenant comme deux flammes.

— Fais ton office, gamine...

— Tu te mesurerais à moi ? Pour un humain ?

— J'ai fait une promesse, dit-elle en dégageant son épée Næfling de son fourreau. Certains humains se plaisent à prêter des serments qu'ils brisent à la moindre occasion, mais pas moi...

— Fais chanter l'acier !

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