Chapitre IV LE PENDU Partie 3
Teyriel tourna les talons afin de partir à sa recherche. Pendant un long moment, elle suivit nombre de chemins, se perdant même dans ce dédale boisé en compagnie de ses trois gardiens. Elle endura ce territoire hostile et le froid lui mordait les joues alors que la pluie frappait et tambourinait le sol. Quand les chiens s'éloignèrent du sentier, elle les perdit de vue. La voyageuse s'éloigna à son tour et avança dans la masse sombre du bois jusqu'à apercevoir, non loin de là, une petite lueur briller à travers l'obscurité. Tel un feu follet placé sur son chemin, elle la suivit et se retrouva rapidement sur un chemin de traverse. Finalement, la voyageuse atteignit une maison décrépie, abandonnée de prime abord, et pourtant une lumière chaude et accueillante, à l’intérieur, l’attirait. En sortit une ombre, et l’ombre prit la forme de la petite fille qui se trouvait là ; elle demeurait silencieuse et portait un sourire sincère aux lèvres. Sans dire un mot, elle la rejoignit, et le regard de Teyriel se porta alors sur la bâtisse dressée devant elle.
Entourée de ronces, d’orties et bâtie sur un patron unique, elle conservait un caractère d’âpreté primitive fort éloigné du monde civilisé. Il était difficile d'évaluer l'ancienneté de cette maison, car certaines provinces n’avaient jamais cessé d’élever les mêmes maisons rurales depuis l’époque des premiers hommes. Faite à l’aide des plus faibles ressources, la bâtisse n'avait pu résister à l'action du temps. La vieille maison ne présentait à l’extérieur qu’une masse de pierres amoncelées et des murs élevés en gros blocs de granit percés de petites ouvertures.
Il paraissait impensable à l'esprit de la voyageuse que quiconque puisse survivre en un tel lieu. Elle franchit le pas de la porte pour y découvrir un rez-de-chaussée très bas, lequel servit jadis de cellier ou de dépôt ; une odeur singulière s'en échappait, cependant Teyriel ne parvenait pas à discerner à quoi elle s'apparentait. Les trois chiens l'avaient rejointe, mais restaient à l’extérieur, prostrés à l'abri d'un tronc d'arbre couché à proximité.
Montant l'escalier au palier engagé dans la muraille, elle atteignit le grenier au-dessus, protégé par une lourde charpente couverte de plaquettes de pierre. Le haut plafond formé de grosses poutres s'élevait de deux ou trois mètres au-dessus du plancher craquelé. Au fond se trouvait une cheminée où l'âtre empli de bûches crépitantes offrait le seul réconfort à ce lieu sinistre.
Assis à même le sol se trouvaient une femme, un homme ainsi qu'un petit garçon, fixant le foyer. La petite fille les rejoignit sans un bruit. S'agenouillant auprès de celle qui devait être sa mère, tous persistaient dans un mutisme glaçant et Teyriel hésita même à repartir jusqu'à ce que la femme à la figure hâve de faim ne se retourne.
— Approchez, étrangère, ne soyez pas effrayée.
— Je... je ne voudrais pas vous déranger.
— Venez, asseyez-vous donc, ajouta l'homme.
— Vous avez enfin retrouvé votre fille.
— Oui, nous l'attendions depuis si longtemps, notre petite Aliana ; nous ne pouvions sortir. Merci, c'est grâce à vous. Vos chiens l'ont guidée jusqu'à nous et nous vous en serons éternellement reconnaissants.
— Ce n'est rien. Je n’ai rien fait…
— C'est beaucoup au contraire. Voyez-vous, personne ne s'est jamais soucié de nous, alors oui, c'est important, avoua l'homme tandis que Teyriel prenait place entre la petite fille et le père.
— Depuis combien de temps êtes-vous ici ? Je devine que ce n'est pas chez vous.
— Assez longtemps. Nous vivions à Gaisann mais, voyez-vous, ma femme et moi étions des Sardéniens. Nous avons fui la misère qui ronge notre pays ; nous pensions trouver un foyer ici, à Jundzill, mais comme nombre de Sardéniens, nous nous sommes retrouvés parqués dans la basse-ville de Gaisann. Nous avons troqué un enfer contre un autre.
— Alors vous êtes partis.
— Oui, nous y avons été contraints. J'ai été reconnu coupable de braconnage.
— De braconnage ?
— La chasse est interdite aux non-nobles sur les terres de Jundzill. Nous ne voulions pas perdre nos enfants, ils sont ce que nous avons de plus cher. Ils sont nos trésors, alors nous sommes partis dans la forêt, nous nous sommes cachés. Nous avons erré jusqu'à trouver cette maison et nous y sommes restés.
— Jusqu'à ce que l'on vous retrouve, n'est-ce pas ? dit-elle alors que ses traits se plissaient, le feu miroitant dans son regard changeant.
— Alors tu l'as senti, et depuis le début j'en suis sûre, marmonna la petite voix.
— Oui, seule notre fille en a réchappé. Nous l'attendons depuis lors et, grâce à vous, nous pouvons enfin partir, ensemble. C'est cet objet qui l'a attirée ; ceux comme nous sont attirés par cet objet, signifia-t-il en pointant le ceinturon de Teyriel.
— La fiole.
— Vous ne semblez pas effrayée, étrangère. Je devine que vous n'êtes pas une simple femme. Si vous possédez cette chose, alors vous êtes autre chose. Qui êtes-vous ?
— Je suis Teyriel, je suis une Asêgalan, révéla-t-elle sans ambages tout en découvrant une petite fiole sphérique dissimulée sous son ceinturon.
— Alors vous êtes comme celles que l'on décrit dans les livres. Vous descendez du ciel pour prendre les plus braves, vous les menez au séjour des défunts. Dites-nous, Asêgalan, avons-nous notre place au séjour d'Unnsid ?
— Je l'ignore. Je l’espère. Voilà bien longtemps que nous n'avons vu la Gardienne des Portes. Des événements étranges se sont produits depuis mon départ. Le monde change, il y a des choses que je ne saurais expliquer.
— C’est ce qui a motivé votre venue sur ces terres ? demanda la mère.
— Oui, assura-t-elle d'une demi-vérité. La vérité était plus égoïste et bien moins évidente à révéler.
— Alors que la lumière de Lug vous accompagne. Puissiez-vous libérer ce monde tourmenté.
— Merci… Je prie pour que vous trouviez le chemin du séjour de paix.
— Adieu.
— Repose-vous ici, Asêgalan. Que votre nuit soit douce et sans cauchemar, lui souhaita la mère.
Teyriel se coucha ; prise d'une fatigue soudaine, elle plongea dans un songe dénué de rêves. Elle fut extirpée de sa torpeur le lendemain par les rayons tentaculaires du soleil lesquels s’immiscèrent à travers les lattes fendues. Au-dehors, le ciel prenait une teinte bleu azur dont l'horizon se trouvait tranché par une colonne de fumée. Gaisann se trouvait toute proche et la voyageuse pouvait enfin reprendre sa route.
— Seule, toujours seule...
Dans sa main, la fiole, faite d'un ensemble ombreux à la fois liquide et vaporeux, se balançait. Lorsqu'elle la porta à son regard, une forme semblait s'y mouvoir ; la masse s'épaissit jusqu'à prendre la forme d'un œil unique à la pupille et à l'iris noir de geai. Teyriel fixait la petite âme dans la fiole, et la petite âme lui répondit.
— Tu n'es pas seule, gamine. Tu n'as jamais été seule.

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