CAVALIER DES ÉPÉES II

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Frontières des monts de Vendomair.

Une pluie torrentielle frappait depuis l'ouest et se déversait sans cesse du ciel gris et glacial. À travers les cordes d'eau, le ciel mauve se mouvait au gré de la foudre ramifiée, frappant tel le poing du géant du gel. Au même instant, bien à l’abri, des mineurs dioscures se voyaient offrir une vision à la fois imposante et envoûtante. Ce qui paraîtrait à un œil novice un dédale de décombres de marbre blanc apparaissait à leurs yeux telle une superbe cité oubliée. En ce lieu se dessinait une forêt de tours blanches faites de cristal, ou de verre transparent, plantées les unes devant les autres à quelques pieds de distance. Le mur de glace s’élevait si haut qu'on l'aurait cru titiller les étoiles. Piégés en son sein, les débris retraçaient, à qui savait l'imaginer, une ville antique dont les palais détruits par le temps se laissaient contempler dans leurs ruines entassées, brisées par leur chute. Acheminés là, une vingtaine de nains s'attelaient et frappaient, taillaient dans le silence seulement rompu par l’écho des pioches et des masses. Mains serrées dans le dos, un elfe dérivait dans le dédale aux mille reflets et scrutait, notait chaque pilastre renversé, chaque corniche, chapiteau, pont rompu et toute autre configuration semblable. Tandis que ses yeux fixaient ces étonnantes productions, l'elfe fut surpris par la chute de quelques-unes de leurs parties. Une tour s'écroula à quelques mètres de lui, puis à une distance de plus, une pyramide se brisa et tomba ; ailleurs, un dôme s'ébranla.

Sans ciller, l'elfe se contenta de prendre note. Il s'en retourna peu après à ses appartements afin de se réchauffer un peu. Le froid était mordant. Là, les flammes d'un brasero contenu dans un récipient en métal offraient une chaleur appréciable. Alors qu'il eut relevé sa capuche, son souffle se coupa net et ses tempes enflèrent. Devant lui, sur une table, avaient été placées trois têtes appartenant à ses compagnons nains. Il dégaina son poignard dans la seconde, en vain. Un violent coup à l’arrière de la tête le frappa sans qu'il ne pût réagir.

Il s’effondra pour mieux reprendre ses esprits quelques instants plus tard, ligoté à une chaise. Les têtes des nains ornaient toujours la table et, face à lui, se tenait un homme en armure dont le visage était masqué par un casque qui lui couvrait complètement la tête.

— Celyn Karl Yahnvin, je présume, le nomma l'homme d'une voix étouffée. — ….

L’elfe ne répondit rien, alors l’homme revêtu de métal s'approcha, laissant admirer son armure généreusement décorée. Une aura de mort se dégageait de cet étrange personnage. Il s’avança pour mieux lui faire face. La lueur des flammes brillait sombrement sur l'acier poli de son casque, et une flamme encore plus funeste étincelait au fond de ses yeux.

— Êtes-vous bien Celyn Karl Yahnvin, l'envoyé du roi nain, Dagda ?

— Qui le demande ?

— Mon nom importe peu. Puis-je ? demanda-t-il d'une voix à la fois calme et effroyable, tout en indiquant une chaise rangée sous la table.

— Bien sûr.

— Extraordinaire, cette expédition que vous menez là. Qui pourrait croire que les grands glaciers recelaient de tels mystères.

— Merci, nous n'imaginions pas une telle découverte en nous rendant ici. Pardonnez-moi, lança-t-il en esquivant son regard, mais vous n'êtes pas venu ici afin de deviser archéologie, je me trompe ?

— Non, en effet.

— Alors puis-je vous demander pour quelle raison vous êtes venu en ce lieu ?

— Pour vous, Celyn Karl Yahnvin, pour vous.

— Et en quoi pourrais-je vous être utile ?

Les mains et la voix de Celyn Karl Yahnvin tremblaient contre sa volonté.

— Il y a près d'un mois, un incident s'est produit non loin de Glendahal, vous en avez certainement entendu parler.

— Une échauffourée dans une auberge, à Teubern. Oui, j'ai... j'en ai eu vent.

— Une échauffourée, oui. Eh bien, lors de cette "échauffourée", j'ai perdu plusieurs de mes hommes et une Stannias dont j'avais payé cher les services.

— Vous m'en voyez navré, dit-il d'un ton insincère. — Vous étiez présent ce jour-là.

— Je...

— Inutile de mentir, vous n'avez rien à craindre de moi pour l’instant. Je recherche activement la responsable de ce bain de sang, et toute aide serait la bienvenue.

— Que voulez-vous savoir ?

— Où est-elle partie ?

— Je l'ignore ; lorsqu'elle en a eu fini avec ces hommes, elle a disparu dans la nuit comme un fantôme l'aurait fait.

L'homme sous le casque soupira.

— Je me dois d'insister. Encore une fois, vous n'avez rien à craindre de moi. Quoi que vous puissiez penser, je ne suis pas votre ennemi. Elle est en revanche un véritable danger pour nous tous.

— J'ai vu de quoi elle est capable, je sais qu'elle peut être dangereuse. J'ai été témoin de sa fureur.

— Alors vous comprenez pour quelle raison elle doit être neutralisée.

— Avant de vous répondre, j'aurais une question.

— Je vous écoute.

— Comment vous êtes-vous immiscé ici, si ce n'est au prix de la mort de quelques gardes lesquels, certainement, gisent à l'instant même où nous parlons ? Il est impossible pour qui n'y est pas invité de se rendre sur ce site.

Alors qu’ils devisaient, une femme sortit de l'obscurité et passa ses bras souples autour du cou de l'elfe. Ses yeux étincelaient à la clarté des flammes tels des joyaux noirs. Elle leva les yeux vers l’homme en armure, son visage tout proche de celui de Celyn.

— J'ai donné de lourdes pièces d'or afin de l'obtenir.

— Une changeante, remarqua l'elfe en fixant les ongles pointus de la femme.

La femme était souple, sa peau blanche et pâle contrastait avec ses cheveux rouges lesquels tombaient en une cascade écarlate sur ses épaules claires et nues. Elle n'était vêtue que d'un chemisier cintré de lanières de cuir laissant paraître ses formes.

— Tu devrais parler, elfe, l'invita la changeante.

— Mes hommes ne tarderont pas à venir et là...

— Et là... mima-t-elle en lui serrant un peu plus la gorge.

— Le sang coulera inutilement, sermonna une voix dans l'ombre des flammes.

Un homme s'avança ; il était clair de peau et avait des cheveux noirs et courts, coupés à la manière d'un soldat. Ses yeux, perpétuellement en mouvement, étaient aussi noirs que ses cheveux et ajoutaient encore à l'air sombre qui se dégageait de son large visage. Il était grand par la taille, avec un torse imposant et des membres puissants confinés dans une armure de plaques de métal noirci. L'armure, quant à elle, se trouvait flanquée d'un écu représentant un renard. Une large ceinture sur son épaule soutenait une épée aussi imposante que le personnage.

— Je vous présente Virgil Almasy, annonça l’homme paré d’acier, et je vous invite à ne pas le provoquer.

— Virgil... Ce nom, je le connais, et pas pour de bonnes raisons. Alors vous êtes Clarus Claver.

— Alors vous comprenez qu'il vous faut parler.

— Laisse-moi lui ôter quelques phalanges, Clarus, lui suggéra Virgil. Il sera plus coopératif après ça.

— Je sais que l'Asêgalan est partie vers l'est. Il vous suffit de nous aiguiller un peu plus, et nous disparaîtrons. Pas de conclusion funeste pour vous.

— Où est donc passé le chevalier au griffon ? Réduit à un vulgaire limier.

Clarus soupira.

— Clarus Claver était autrefois le bras armé de son pays, le grand chevalier de Lyre. J'entends reprendre ce titre, elfe. Aujourd'hui, je suis celui qui soulage de leur vie ceux qui sont habités par le mal.

— Vous parlez comme si vous étiez le juge et le bourreau, railla Celyn, ligoté et impuissant face à lui. Vous n'êtes que des exécutants, des chiens au service de leur maître.

— Les dieux sont mes maîtres, répondit sombrement Clarus. J'agis pour le bien de tous. J’agis en leur nom.

Une atmosphère lourde s'installait et le silence régna l'espace d'un instant interminable. Celyn le fixa et finit par abdiquer.

— Elle a parlé de Jundzill et d'un ami qu'elle avait là-bas. C'est tout ce qu'elle a révélé, avoua-t-il, pourpre de honte.

— Bien, je tiendrai parole, l’elfe, dit-il en se relevant.

À son ordre, ses acolytes repartirent dans les ombres d’où ils venaient, et Celyn souffla à grande peine, honteux mais en vie.

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