75. Les roses de Sylvaria
La nuit enveloppait le palais de Sylvaria d’une douceur veloutée, comme une couverture tissée d’étoiles et de murmures. Les jardins, baignés par la lueur argentée de la lune, exhalaient le parfum enivrant des roses, leurs pétales délicats frémissant sous la brise nocturne. Les fontaines, sculptées dans le marbre le plus pur, chuchotaient des mélodies anciennes, tandis que les lanternes suspendues aux branches des arbres centenaires projetaient des ombres dansantes sur les allées pavées.
Dans un des grands salons privés, éclairé par la lueur chaude des bougies, cinq amis chers s’étaient réunis. Ils étaient là, unis par des liens plus forts que les frontières et les conventions, partageant des moments précieux dans l’intimité de ce palais majestueux. Les rires, les confidences et les silences complices tissaient une toile invisible, une promesse d’amitié éternelle.
Mais cette nuit-là, sous le ciel étoilé de Sylvaria, un amour caché allait être révélé.
***
Le Salon Privé du Palais – Nuit Tardive
Un des salons privés du palais de Sylvaria était baigné d'une lumière douce et chaleureuse, les bougies dans leurs chandeliers en cristal projetant des ombres dansantes sur les murs tapissés de soie. Les meubles en acajou luisaient sous la lueur tamisée, créant une atmosphère intimiste. La Princesse Sylvie, Olivier, la Damoiselle Sibylle, Margot et Mei-Ling étaient rassemblés autour d'une table basse, où une collection de petits fours, apportés par la princesse, gisait abandonnée. Les pâtisseries, délicates et variées, témoignaient de l'incapacité de Sylvie à les terminer, malgré leur appétissante apparence.
Mei-Ling, toujours attentionnée, avait fait préparer un assortiment de thés délicats et parfumés pour aider à digérer le dîner copieux servi lors de la réception à laquelle ils venaient tous d’assister. Les tasses fumantes, remplies de thés verts, noirs et fleuris, ajoutaient une touche de sophistication à la soirée.
Flamme et Long, les deux petits dragons, jouaient dans un coin, leurs écailles luisant faiblement dans la pénombre. Leurs éclats de rire et leurs grognements amusés interrompaient de temps en temps les conversations sérieuses, ajoutant une touche de légèreté à l'ambiance.
***
La Révélation d’Olivier
Le Prince Olivier, toujours élégant malgré l’heure tardive, se pencha en avant, son verre de thé à la main.
— Les résultats finaux de l’expertise du smartphone impérial sont tombés, annonça-t-il d’une voix grave.
— Contrairement à ce que nous pensions, les fonctionnalités d’espionnage n’ont pas été installées en usine. Elles ont été ajoutées bien plus tard, après un piratage complet du système.
Il poursuivit, expliquant que toutes les mémoires et leurs informations de toutes natures avaient été copiées du smartphone.
— Cela va permettre à Mei-Ling de l'apporter aux services de contre-espionnage de Cathay. Et le travail se poursuivra ici grâce aux copies faites des données.
Un silence pesant s’installa. La Princesse Sylvie, les joues légèrement roses à cause des cocktails de la réception, cligna des yeux.
— Donc… Cathay n’est pas responsable ?
Olivier hocha la tête.
— En effet. Les autorités cathayennes collaborent d'autant plus étroitement avec Sylvaria qu'il est apparu que ceux qui ont monté toute cette opération malveillante tentent de leur en faire porter la responsabilité.
Mei-Ling, assise près de Flamme, hocha la tête.
— Cela confirme nos soupçons. Dans le cadre de cette collaboration renforcée entre Cathay et Sylvaria, j’agirai en tant qu'agent de liaison. Mes activités culturelles seront encore une fois une parfaite couverture.
***
L’Annonce de Mei-Ling
Mei-Ling prit une profonde inspiration avant d’ajouter :
— D’ailleurs, j’ai une nouvelle à vous annoncer. J’ai été contactée pour le tournage d’un nouveau c-drama. Je dois partir demain pour Cathay et y rester entre cinq et six mois.
À ces mots, Flamme cessa immédiatement de jouer avec Long. Le petit dragon nain, d’ordinaire si espiègle, se leva et vint se blottir aux pieds de Mei-Ling, son regard brillant d’inquiétude. Long, quant à lui, se roula en boule dans un coin, l’air mélancolique.
La Princesse Sylvie, touchée par la réaction de Flamme, tendit la main pour caresser ses écailles.
— Mei-Ling, tu vas nous manquer.
Mei-Ling sourit doucement, ses yeux trahissant une certaine tristesse.
— Vous aussi, vous allez me manquer. Mais je reviendrai. Et en attendant, j’ai confié la direction de la collaboration artistique avec le ministère des affaires culturelles de Sylvaria à mon premier secrétaire, Monsieur Chen. Il est au courant de tous mes dossiers, sans exception. C’est mon bras droit, et il sera toujours en contact direct avec moi. Donc, en cas de besoin… vous pourrez toujours compter sur lui.
***
Les Inconforts de Sylvie
Pendant ce temps, Sylvie cherchait constamment une position plus confortable, se tortillant légèrement sur son siège. À un moment donné, elle soupira et dit :
— Je me sens trop serrée dans mon corset. Margot, tu pourrais m’aider ?
Margot, toujours fidèle à son rôle de servante, s’empressa de l’aider.
— Bien sûr, princesse. Laissez-moi ajuster cela pour vous.
Elle commença à desserrer délicatement les lacets du corset de Sylvie, tout en jetant un regard inquiet vers la Damoiselle Sibylle.
A son grand étonnement, la Damoiselle Sibylle ne réagit absolument pas à cet énième manquement à l’étiquette de la Princesse Sylvie, qui normalement aurait dû lui valoir de se faire vertement tancer par la Damoiselle. Elle semblait perdue dans ses pensées, les yeux fixés sur un point invisible devant elle. Mei-Ling remarqua cette absence de réaction et fut troublée. Cela ne cadrait pas avec le comportement habituel de la damoiselle.
***
Les Adieux
Ils échangèrent encore un moment, et Mei-Ling finit par se lever, son regard passant sur chacun d’eux avec affection.
— Merci à tous pour votre soutien. Je sais que je peux compter sur vous pour prendre soin de Flamme et Long en mon absence.
Flamme émit un petit grognement, comme pour promettre de se comporter correctement.
Olivier sourit.
— Nous veillerons sur eux. Et prends soin de toi aussi, Mei-Ling. Bon voyage.
La Damoiselle Sibylle, d’ordinaire si réservée, s’approcha et serra brièvement Mei-Ling dans ses bras.
— Prenez soin de vous. Et… merci pour tout.
Mei-Ling sentit à nouveau une étrange émotion l’envahir en entendant ces mots. Pourquoi avait-elle encore cette impression que Sibylle cachait quelque chose ? Elle ne voyait pas. Pour l’instant, elle se contenta de sourire en se tournant vers la porte.
***
La Main Tendue de Mei-Ling
Juste avant de quitter la pièce, Mei-Ling se ravisa. En s’adressant à tous, elle dit quelque chose que seule Sibylle pourrait comprendre s’il y avait réellement quelque chose. Elle se mit à dire à tout le monde que cela lui ferait une impression étrange de retrouver la routine des sociétés de production après ces mois riches et mouvementés à Sylvaria.
— Les caméras, les plateaux, les séances de maquillage, les prises de vue, les techniciens et les consultants..., énuméra-t-elle avec un sourire nostalgique.
Puis, en regardant discrètement mais attentivement la Damoiselle Sibylle, elle ajouta :
— Mais au sein de cette grande agitation lors des tournages, mes moments privilégiés sont mes séances avec les consultants en littérature et culture classiques. J’aime tellement la beauté et la justesse de ces choses anciennes.
Sibylle la regarda fixement et avec intensité, ne disant absolument rien. Mais Mei-Ling venait de percer à jour le secret de Sibylle.
— À bientôt, mes amis.
***
La Fin de la Soirée
Après ces adieux, le groupe se dispersa lentement. Sylvie, soutenue par Margot, se dirigea vers ses appartements, tandis qu’Olivier et Sibylle échangèrent un dernier regard avant de se retirer.
Flamme et Long, restés seuls dans le salon, regardèrent la porte se fermer derrière eux. Flamme émit un petit soupir, comme s’il sentait que quelque chose avait changé.
Long, toujours sage, murmura en mandarin :
— Elle reviendra, Flamme. Et en attendant, nous avons nos amis pour nous protéger.
Flamme hocha la tête, ses écailles brillant faiblement dans la lumière des bougies. Il savait que l’avenir était incertain, mais il avait confiance en ceux qui l’entouraient.
Et tandis que le palais s’endormait, les deux petits dragons se blottirent l’un contre l’autre, prêts à affronter les défis à venir.
***
Les Couloirs du Palais
Mei-Ling quitta l’immense aile des réceptions, ses pas résonnant doucement sur les dalles de marbre poli. Le palais de Sylvaria, dans toute sa splendeur, semblait endormi, plongé dans une quiétude solennelle. Les couloirs s’étiraient et s’entrecroisaient à perte de vue, bordés de colonnes sculptées représentant des scènes mythologiques, et des fresques murales racontaient l’histoire millénaire du royaume. Les lustres en cristal, éteints pour la nuit, laissaient filtrer une faible lueur lunaire à travers les hautes fenêtres et les verrières des plafonds, projetant des ombres dansantes sur les murs tapissés de soie et de brocart.
Elle gravit un escalier monumental, ses mains effleurant la rampe en or ciselé. A chaque palier d’autres immenses couloirs s’ouvraient, à droite et à gauche, vers des endroits inconnus du palais. Chaque marche semblait porter le poids des siècles, usée par les pas de générations de souverains et de courtisans. Les halls qu’elle traversait étaient vastes, ornés de statues de marbre blanc et de tapisseries représentant des batailles légendaires et des traités diplomatiques. Les portraits des anciens rois et reines la regardaient avec une gravité silencieuse, comme s’ils gardaient les secrets du passé.
Mei-Ling respira profondément, savourant la paix de ces lieux. Elle savait que cette atmosphère unique allait lui manquer, ce mélange de grandeur et de mystère d’une culture qui n’était pas la sienne. Mais son esprit était ailleurs, occupé par les révélations de la soirée et les soupçons qu’elle avait confirmés.
La Damoiselle Sibylle…
Elle avait vu la réaction de la jeune femme, son absence de jugement face au grossier manquement à l’étiquette de la Princesse Sylvie avec son corset. Elle sourit en y repensant. Elle avait aussi surpris son regard perdu dans le vide. Tout cela confirmait ce que Mei-Ling avait pressenti depuis longtemps. La Damoiselle Sibylle cachait un amour secret, et Mei-Ling était désormais certaine que cet amour était lié à Cathay.
***
La Rencontre Inattendue
Arrivée dans l’aile abritant ses appartements, Mei-Ling entendit soudain un bruit de pas rapides derrière elle. Elle se retourna lentement, et son cœur fit un bond en apercevant la Damoiselle Sibylle qui approchait, visiblement en grand émoi. La jeune femme avait les joues pâles, ses yeux brillants trahissant une profonde tristesse. Elle ne cherchait pas à cacher son trouble.
Elles se regardèrent un long moment en silence, les ombres des candélabres dansant sur leurs visages.
La Damoiselle Sibylle brisa enfin le silence, sa voix tremblante.
— Tu sais, n’est-ce pas ?
Mei-Ling hocha lentement la tête, ses yeux emplis de compassion.
— Oui, Sibylle. Je crois que oui.
La Damoiselle ferma les yeux un instant, comme si elle rassemblait tout son courage.
— Comment… comment as-tu deviné ?
Mei-Ling sourit doucement, son regard se perdant dans les détails architecturaux du couloir.
— Plusieurs choses. Ta connaissance du mandarin, bien sûr. Ta sensibilité à la culture cathayenne, tes réactions lors des discussions sur Flamme et les légendes. Lorsque Long nous expliquait la gravité de la maladie de Flamme en mandarin, tu as posé des questions précises et pertinentes sans attendre que moi ou le Prince traduisions pour toi. Et il n’est pas rare en t’observant en sa compagnie de voir que tu comprends et réagis sans avoir besoin de traduction. Et ce soir… ton absence de réaction quand Sylvie s’est plainte de son corset. Tu étais ailleurs, perdue dans tes pensées. Tu pensais à mon départ, là-bas et à si je le verrai…
La Damoiselle Sibylle baissa les yeux, ses mains serrées nerveusement devant elle.
— Je ne voulais pas que cela se sache. Pas encore.
— Pourquoi ? demanda Mei-Ling avec douceur.
La Damoiselle hésita avant de répondre, sa voix à peine plus qu’un murmure.
— Parce que… parce que c’est compliqué. Il y a des raisons pour lesquelles je ne peux pas en parler ouvertement. Des raisons politiques, familiales…
Mei-Ling posa une main réconfortante sur l’épaule de la jeune femme.
— Je comprends. Et je ne te jugerai pas. Mais sache que tu peux compter sur moi, même de loin. Si un jour tu as besoin d’aide ou simplement de parler…
La Damoiselle Sibylle leva les yeux, un éclair de gratitude traversant son regard.
— Merci, Mei-Ling. Cela signifie beaucoup pour moi.
***
La Question de Sibylle
C’est alors qu’elle prit une profonde inspiration, comme si elle se préparait à poser une question difficile.
— Mei-Ling… Sa voix était presque un chuchotement. Est-ce que… est-ce que tu le verras, une fois là-bas ?
Mei-Ling sentit son cœur se serrer. Elle réfléchit un instant, puis un souvenir lui revint. Li Bai. Le seul érudit à avoir accompagné l’équipe de production à Sylvaria lors du tournage. Un homme profond au nom prédestiné, poète et savant, dont la réputation dépassait les frontières de Cathay. Elle l’avait rencontré à plusieurs reprises lors de collaborations artistiques, et elle savait qu’il était respecté pour sa sagesse et sa gentillesse.
— Sibylle… Je connais Maître Li Bai. C’est un homme bon, intelligent et plein de poésie. S’il est celui que tu aimes, alors je suis sûre qu’il mérite ton affection, dit doucement Mei-Ling en lui souriant avec tendresse.
La Damoiselle Sibylle resta muette, ses yeux brillants de larmes contenues. Elle écoutait, absorbant chaque mot comme une promesse.
Mei-Ling continua, de sa voix douce et rassurante.
— Li Bai est un homme de cœur. Il a passé des années à étudier les textes anciens, à enseigner, à partager sa passion pour la culture cathayenne. S’il ressent la même chose pour toi, alors rien ne pourra vous séparer, pas même les frontières ou les conventions.
***
Le Poème de Li Bai
À ces mots, la Damoiselle Sibylle réagit. Elle savait qu’il l’aimait. Ce qu’il lui avait écrit le lui avait prouvé. D’un geste délicat, elle sortit une lettre de Maître Li qu’elle gardait constamment contre son cœur. Ses doigts tremblèrent légèrement en dépliant le parchemin jauni par le temps.
— Écoute, Mei-Ling… murmura-t-elle, sa voix chargée d’émotion. Il m’a écrit ceci :
Elle lut en mandarin, sa prononciation était douce et mélodieuse :
— 《将进酒》 君不见,黄河之水天上来,奔流到海不复回。 君不见,高堂明镜悲白发,朝如青丝暮成雪。 人生得意须尽欢,莫使金樽空对月。 天生我材必有用,千金散尽还复来。
(« Ne vois-tu pas que les eaux du Fleuve Jaune descendent du ciel, Et se précipitent vers la mer sans jamais revenir ? Ne vois-tu pas que les vieillards devant leur miroir clair Se lamentent de voir leurs cheveux blancs ? La vie est courte, il faut en profiter, Ne laisse pas ta coupe d’or vide face à la lune. Le Ciel m’a donné des talents qui doivent servir, Même si je dépense mille pièces d’or, elles reviendront. »)
Mei-Ling écouta attentivement, ses yeux s’écarquillant de surprise. Elle connaissait ce poème, bien sûr. C’était un classique de Li Bai, un hymne à la joie de vivre et à la confiance en soi. Mais elle n’avait jamais imaginé qu’il puisse être adressé à quelqu’un comme un gage d’amour.
— Sibylle… murmura-t-elle, émue. Ce poème… c’est une déclaration d’amour. Il te dit qu’il veut profiter de la vie avec toi, qu’il croit en votre avenir ensemble.
La Damoiselle hocha la tête, ses yeux brillants de larmes.
— Oui. Et il y a ajouté quelque chose…
Elle tourna le parchemin et lut une autre ligne, écrite de la main de Li Bai :
— 「吾爱汝如生命。」(« Je t’aime comme ma propre vie. »)
Mei-Ling sentit son cœur se serrer. Elle prit doucement la main de Sibylle, ses yeux emplis de sincérité.
— Sibylle, tu es réellement aimée de cet homme. Li Bai est un poète, mais aussi un homme d’honneur. S’il t’a écrit ces mots, c’est qu’il les pense de tout son cœur.
***
Les Adieux Silencieux
Un silence apaisé s’installa entre elles, chargé de non-dits et de promesses tacites. Mei-Ling savait qu’elle devait partir, que son voyage commençait dès l’aube. Mais elle voulait laisser la Damoiselle avec une dernière parole réconfortante.
— Prends soin de toi, Sibylle. Et souviens-toi que la poésie et la beauté des choses anciennes peuvent souvent nous guider dans les moments les plus sombres.
La Damoiselle Sibylle leva les yeux, un éclair de gratitude traversant son regard.
— Je m’en souviendrai. Et toi, prends soin de toi aussi.
Mei-Ling hocha la tête, puis se détourna pour continuer son chemin vers ses appartements. Elle sentit le regard de Sibylle la suivre jusqu’à ce qu’elle disparaisse au tournant du couloir.
En marchant, elle ne put s’empêcher de réfléchir à la complexité des sentiments humains, à la manière dont l’amour pouvait transcender les frontières et les cultures. Elle savait qu’elle emporterait ce secret avec elle, comme un fardeau et une promesse.
Et tandis que les couloirs du palais s’étiraient devant elle, Mei-Ling se promit que lorsqu’elle reviendrait, elle aiderait la damoiselle à trouver la paix.

Annotations
Versions