78. Le Mystère des Marins Perdus

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Dans le grand salon privé du palais, éclairé par la douce lueur des bougies et des lanternes, la Princesse Sylvie avait réuni ses amis pour une soirée particulière. Les murs tapissés de livres anciens et les fauteuils confortables créaient une atmosphère propice aux confidences. Le Prince Olivier, La Damoiselle Sibylle et Margot étaient assis autour d’une table basse, où des parchemins et des cartes étaient étalés.

La Princesse Sylvie, les yeux brillants d’excitation, prit une profonde inspiration avant de commencer.

— J’ai découvert quelque chose d’extraordinaire. Cela pourrait changer notre compréhension de l’histoire de Sylvaria… et peut-être même de Valoria, annonça-t-elle en posant une main sur un fac-similé d’un vieux manuscrit provenant de la salle des Archives Anciennes.

Elle déplia la reproduction d’un parchemin jauni, marqué de taches d’encre et de traces de temps.

— Voici La Légende de la Reine Éternelle. Elle mentionne que de nombreux navires de réfugiés ont disparu en mer il y a quatre mille ans. Ces navires avec à leur bord des réfugiés fuyaient on ne sait quoi de terrible dont la Légende ne parle pas. Poussés par les vents violents d’une grande tempête et des courants puissants, la Légende dit qu’un grand nombre furent engloutis par les flots, mais d’autres, plus chanceux, finirent par toucher terre quelque part dans le sud de Sylvaria, au niveau des grandes plaines verdoyantes que les licornes chérissent encore aujourd’hui.

Elle marqua une pause, laissant ses amis absorber cette information.

— Ces rescapés devinrent les ancêtres fondateurs de Sylvaria. Celle qui les menait, une femme courageuse et sage, devint la première Reine Sylvie. Sous sa guidance, ils bâtirent un nouveau foyer, établissant les bases de notre royaume.

Le Prince Olivier, toujours attentif, hocha la tête, les sourcils légèrement froncés.

— Et alors ?

La Princesse Sylvie sourit, satisfaite de son effet.

— Attendez. Des textes bien ultérieurs parlent d’un peuple de marins venus par la mer, du nord-ouest, environ mille ans plus tard. Leur langue était très similaire à celle de Valoria, leurs traditions aussi. Et la légende de leurs origines à eux… était presque identique à la nôtre à quelques différences près, ce qui en ferait plutôt une légende complémentaire.

Elle marqua une pause dramatique avant d’ajouter :

— Ils parlaient d’une héroïne qui les avait guidés et qui avait péri, emportée par une grande tempête. Elle s’appelait… Sylvia.

Margot leva les yeux au ciel.

— Franchement, Sylvie, tout ça, c’est du folklore. Laissez ça aux érudits. À quoi bon remuer le passé ?

Mais La Damoiselle Sibylle, fascinée, se pencha en avant.

— Continue, je veux entendre la suite.

La Princesse Sylvie sourit à son amie avant de poursuivre.

— Le nom de ce peuple n’est mentionné nulle part dans les archives, sauf qu’on les appelle « les marins ». Ils ont entretenu des relations commerciales avec Sylvaria pendant plusieurs siècles, ce qui explique que l’on trouve certaines informations à leur sujet dans les textes de l’époque conservés aux archives. Puis un jour… ils ont disparu. Sans explication.

Elle étala une carte ancienne sur la table, traçant du doigt une route imaginaire vers le nord-ouest.

— Et voici le plus intriguant. Environ quinze siècles après cette disparition, les premiers navigateurs de Valoria sont arrivés. Encore par la mer et de la même direction. Ils ignoraient tout de leurs origines, mais ils vivaient loin au nord-ouest de Valoria, de l’autre côté des Montagnes Encerclantes, comme l’ancien peuple des marins.

Elle se tourna vers Olivier, cherchant confirmation.

— D’après vos propres documents, l’histoire des Valoriens ne remonte pas à plus de deux siècles avant leur arrivée à Sylvaria, n’est-ce pas ?

Olivier hocha lentement la tête, confirmant ses dires.

— C’est exact. Le peuple de Valoria n’a pas d’origine claire au-delà de cette époque. Il est considéré comme s’étant formé à partir de peuplades habitant la région dans des conditions très difficiles et qui se seraient fédérées avec le temps.

La Princesse Sylvie sourit, satisfaite.

— Exactement. Et cela ouvre une piste fascinante.

Elle se leva alors et se dirigea vers un grand écran mural, où une photo satellite détaillée de presque tout le continent était affichée.

— Regardez, dit-elle en pointant un endroit précis. C’est là où se trouve aujourd’hui Valoria.

Un silence s’installa. Olivier, habituellement si calme, semblait troublé. Il fixa la Princesse Sylvie un long moment avant de parler.

— Tu suggères que les Valoriens descendraient de ces marins… qui eux-mêmes seraient des rescapés des navires perdus il y a plus de quatre mille ans ?

Il marqua une pause, regardant la Princesse Sylvie avec une intensité nouvelle, avant de tirer les conclusions de tout ce qu'elle avait dit.

— Si j'ai bien compris, les Valoriens seraient donc les descendants des navires de réfugiés emportés par cette grande tempête. Valoriens et Sylvariens seraient donc d'ascendance commune : fuyant la guerre ou une quelconque calamité, en provenance d'un pays inconnu et lointain, une tempête les aurait séparés en deux groupes au large de Sylvaria. L'un fonda Sylvaria, et l'autre, considéré comme perdu, réussit en fait à survivre. Ils fondèrent une colonie qui se développa pendant environ 15 siècles, devenant ce peuple des « marins » dont l’histoire a gardé la trace. Puis, un évènement ou une catastrophe d’une sorte ou d’une autre les anéantit presque, leur faisant perdre le souvenir de leurs origines. Mais par la suite, au fil du temps ils finirent par se relever et fonder… Valoria.

Elle croisa les bras, visiblement très satisfaite d'elle-même.

— Exactement ! s'exclama-t-elle, les yeux brillants. C'est exactement ce que je pense.

Elle se redressa, un sourire triomphant aux lèvres, avant d'ajouter :

— Et voici un dernier élément de taille : aujourd'hui, on sait que les grandes tempêtes au large des côtes sud de Sylvaria ne se produisent que durant environ quatre mois dans l'année et suivent toujours le même type de trajectoires orientées au nord-ouest. Elles remontent en longeant les Montagnes Encerclantes, infranchissables, qui séparent Sylvaria de l’océan à l’Ouest. Les montagnes les contraignent à terminer leur course bien plus loin sur les terres de Valoria au Nord-Ouest et au-delà. Tout comme les courants puissants qui suivent la même direction en longeant les côtes de Sylvaria en direction de Valoria. Des navires en perdition emportés par une telle tempête et soumis à ces courants ne peuvent qu'être emportés vers les côtes Valoriennes, environ 500 lieues plus au nord-ouest. Et vu la configuration des côtes, ils ne peuvent que s'échouer sur les grandes zones de hauts-fonds sableux de cette région.

La Princesse Sylvie hocha la tête en signe d’acquiescement à sa propre hypothèse, très fière d'elle et de ses talents d'historienne, de géographe, de climatologue, d’océanographe et d'enquêtrice.

Le Prince Olivier reconnut, après un moment de réflexion :

— Tes arguments sont très convaincants, Sylvie. Tu as fait un travail remarquable.

La Princesse Sylvie rayonnait de fierté. Olivier resta silencieux, l’air préoccupé. La princesse sentit une pointe d’inquiétude.

— Qu’y a-t-il, Olivier ? demanda-t-elle doucement.

Il hésita, puis secoua la tête.

— Rien. C’est juste… beaucoup à assimiler.

La Damoiselle Sibylle, toujours enthousiaste, sourit.

— C’est une théorie fascinante, Sylvie ! Tu devrais en parler aux historiens.

Elle se tourna alors vers le Prince Olivier, son regard brillant de curiosité.

— Prince Olivier, dites-moi, à quand remonte l’arrivée des navires Valoriens à Sylvaria ?

Olivier cligna des yeux, légèrement surpris par la question. Il savait que la Damoiselle Sibylle, Pupille du Royaume de Sylvaria et parfaitement éduquée, maîtrisait parfaitement l’histoire des deux royaumes. Pourtant, il répondit avec sérieux, comme s’il s’adressait à une élève attentive.

— Sylvaria et Valoria collaborent depuis plus de treize siècles. Les premiers contacts remontent à cette époque.

La Damoiselle Sibylle hocha la tête, feignant une ignorance qu’elle ne possédait pas.

— Et depuis lors, quelle a été la nature des relations entre nos deux nations ?

Olivier sourit légèrement, comme s’il revivait des souvenirs lointains.

— Dès l’arrivée des premiers navires Valoriens, des relations d’amitié étroites se sont nouées. Malgré la difficulté des trajets par mer, nos peuples ont échangé beaucoup. Nous avons même réalisé de grands projets conjoints. Le plus prestigieux d’entre eux fut l’aménagement des ports fortifiés, au pied des Montagnes Encerclantes tout au long des plus de 500 lieues de rochers et de falaises plongeant dans la mer, sans aucun abri naturel. Des ports capables d’accueillir et d’abriter les grands vaisseaux qui faisaient la liaison entre nos deux pays. Un projet sur plusieurs générations, dont nos peuples sont encore fiers aujourd’hui.

La Princesse Sylvie écoutait avec attention, réalisant soudain à quel point elle avait négligé l’histoire de leur royaume. Elle se sentait presque honteuse de ne pas avoir prêté plus d’attention à ses leçons durant sa jeunesse.

Mais elle remarqua que la Damoiselle Sibylle semblait jouer un jeu étrange, posant des questions dont elle connaissait déjà les réponses. Mais avant qu’elle ne puisse intervenir, la damoiselle avait déjà poursuivi.

La Damoiselle Sibylle continua, jouant toujours son rôle à la perfection.

— Y a-t-il jamais eu des dissensions, des troubles ? Je sais qu’il n’y a jamais eu de guerre ouverte entre nous.

Olivier secoua la tête, visiblement amusé par la question.

— Jamais. Bien au contraire. Au fil des siècles, Sylvaria a même dépêché à trois reprises de puissantes armadas transportant des armées entières pour venir au secours de Valoria, toujours harcelé sur ses frontières par les peuples guerriers et expansionnistes de ses frontières Nord.

La Damoiselle Sibylle sourit, visiblement émue.

— Cette paix qui règne naturellement entre nos deux nations depuis le début de leurs relations est une grande et belle chose, et surtout unique. Encore aujourd’hui, vous, Prince Olivier, prince héritier de Valoria et illustre général, vous dirigez les services conjoints de renseignement de Sylvaria et de Valoria, deux royaumes frères. Vous travaillez avec le souverain de Sylvaria comme s’il s’agissait de votre propre roi. Nos deux nations sont vraiment bénies par les ancêtres. Et nous avons tellement de choses en commun.

En entendant cela, le trouble d’Olivier devint visible. Il baissa les yeux un instant, comme s’il réfléchissait profondément.

— Sibylle, la longue histoire d’amitié, de fraternité et d’assistance entre Valoria et Sylvaria continue aujourd’hui. Quoi de surprenant et pourquoi est-ce que cela devrait cesser ?

Margot, qui avait visiblement compris qu’elle ne pourrait pas profiter d’une soirée à se détendre, leva les yeux au ciel.

— Franchement, Sibylle, tu vas finir par nous faire un cours d’histoire. On pourrait peut-être parler de quelque chose de plus léger, non ?

La Damoiselle Sibylle, toujours fascinée par le débat, ignora la remarque de Margot et se tourna à nouveau vers Olivier.

— Prince Olivier, vous semblez troublé. Y a-t-il quelque chose que nous devrions savoir ?

Olivier hésita un instant avant de répondre, son expression devenant plus sérieuse.

— Non, rien de particulier. C’est juste que… cette histoire est fascinante. Et tu as raison, Sibylle. Nos deux nations ont probablement des origines communes et une relation unique, et nous devons en être fiers.

La Princesse Sylvie, toujours aussi excitée par ses découvertes, intervint.

— Tu vois, Olivier ? Même toi, tu es impressionné. Et c’est juste le début. Je suis sûre que nous allons découvrir encore plus de choses sur les origines communes de nos deux peuples.

Olivier sourit faiblement, mais son regard restait inquiet.

— Oui, Sylvie. C’est vrai. Mais pour l’instant, mettons un terme à cette soirée. Nous aurons tout le temps d’explorer ces mystères demain.

Margot, visiblement agacée, se leva.

— Bon, eh bien, je vais me retirer. Bonne nuit à tous.

Alors que Margot quittait la pièce, la Damoiselle Sibylle se tourna vers Olivier, son regard toujours aussi curieux.

— Etes-vous sûr que tout va bien, Prince Olivier ? Vous semblez vraiment… préoccupé.

Olivier hésita un instant avant de répondre.

— Tout va bien, Sibylle. C’est juste que… cette histoire est plus complexe qu’elle n’y paraît. Mais nous en parlerons une autre fois.

La Princesse Sylvie, sentant que quelque chose clochait, décida de ne pas insister.

— Très bien, Olivier. Mais n’oublie pas que nous sommes là pour toi, quoi qu’il arrive.

Olivier sourit, reconnaissant.

— Merci, Sylvie. Je le sais.

Alors que la soirée touchait à sa fin, la Princesse Sylvie ne put s’empêcher de se demander ce qui pouvait bien troubler Olivier à ce point. Et puis, il y avait l’attitude étrange de La Damoiselle Sibylle. La princesse observa son amie, qui s’était attardée et discutait avec Margot près de la fenêtre. La Damoiselle avait toujours été brillante, cultivée, mais ce soir, elle avait joué un rôle. Elle avait posé des questions dont elle connaissait parfaitement les réponses, comme si elle voulait s’assurer qu’Olivier les confirme devant Sylvie. Pourquoi ? Était-ce simplement pour l’éclairer, elle, ou y avait-il autre chose ?

La Princesse Sylvie repassa mentalement les moments clés de la soirée. Sibylle avait semblé presque trop enthousiaste, comme si elle cherchait à guider la conversation vers un but précis. Et Olivier... Olivier avait réagi avec une certaine réserve, comme s’il mesurait chaque mot. Avait-il voulu éviter de révéler quelque chose ? Ou au contraire, avait-il laissé échapper une vérité qu’il regrettait ?

Un frisson parcourut Sylvie. Et si cette histoire d’origines communes, de navires perdus et de liens millénaires n’était pas aussi simple qu’elle en avait l’air ? Et si certains détails, certains silences, cachaient une réalité plus complexe ?

Elle se souvint des regards échangés entre Sibylle et Olivier, des pauses calculées, des mots choisis avec soin. Comme s’ils partageaient un secret, ou comme s’ils craignaient d’en dévoiler trop.

Sylvie sentit une pointe d’irritation. Pourquoi personne ne lui disait-il rien ? Elle avait découvert cette légende, elle avait assemblé les pièces du puzzle. Pourtant, il semblait qu’elle n’en voyait qu’une partie.

Elle décida de creuser davantage. Demain, elle retournerait aux archives. Elle trouverait ce que les autres ne voulaient pas lui dire.

Car une chose était certaine : cette histoire ne se limitait pas à de simples légendes. Elle touchait à quelque chose de profond, de fondamental, peut-être même à un mensonge soigneusement entretenu.

Et Sylvie était déterminée à découvrir la vérité.

***

Epilogue

Dans le grand salon privé que tous venaient de quitter, quelques flammes dansaient encore dans la grande cheminée et seuls les sons de crépitements occasionnels se faisaient entendre.

Sur la grande table basse, la Princesse Sylvie avait abandonné quelques-uns de ses documents. Sur l’un d’entre eux on pouvait lire …

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