Opération chute du drémiurge
Vers l’an 5800, Terre, Mésopotamie (Irak)
Dans la fumée, car c’est toujours plus classe. Un homme et une femme s’avançaient lentement, l’air sûrs d’eux. Ils cherchaient quelque chose depuis longtemps. Des milliers de vaisseaux orbitaux avaient scanné et retourné le désert en quête d’une oasis perdue. La recherche avait duré des siècles, elle n’avait rien donné, jusqu’à aujourd'hui.
L’homme et la femme se regardèrent. Ils n’avaient plus besoin de se parler pour se comprendre. Se côtoyer pendant des millénaires avait presque fait d’eux une seule et même entité.
Depuis une semaine, quand ils ont appris la redécouverte d’Eden à bord de leur croiseur spatial, ils se faisaient appeler Adam et Ève.
Comme toujours pour les opérations militaires, le symbolisme est central.
Ils ont atterri en Irak ensemble puis ont entamé une traversée du désert. Le bruit des moteurs et l’odeur des pneus contre le sable animaient leur journée. Le soleil fracassait leur peau sans retenir ses coups.
70 degrés.
Heureusement, les deux explorateurs ont pu se rafraîchir dans le Tigre puis l’Euphrate.
Le Phison et le Guilon étaient totalement desséchés, le réchauffement du climat ayant fait des ravages, ignorés par les guerres et les querelles primitives.
Leur corps suait sous la chaleur, le poids de leur équipement se faisait sentir.
Adam portait un gilet synchronisé à une sorte de gigantesque arme de rafale.
Ève avait en sa possession le dernier prototype d’Humancorp : le canon à artefact quantique intra mécano-orbital. Un puissant dispositif, qui communique avec une flotte de destroyers en orbite, il est conçu pour annihiler n’importe quelle cible, même les divinités.
Ce matériel de pointe et l’expertise de ces deux commandants constituaient l’opération « Chute du Démiurge ». Le nom avait été longuement débattu dans l’immense salle de réunion du vaisseau.
L’équipe favorisant le nom Démiurge avait finalement gagné contre les défenseurs du nom « Pseudos », à une voix près. Un de ses fidèles n’ayant pas pris la peine de lever le bras lors du vote, probablement trop occupé à contempler la planète bleue derrière l’immense baie vitrée.
Quoi qu’il en soit, cette opération entamée par la république unie de l’humanité il y a presque un millénaire, atteignait maintenant sa finalité. L’objectif était de conquérir Eden, s'il existe encore et d’en éliminer le dirigeant corrompu. Un but réaliste, la supériorité militaire étant déjà actée.
Adam et Ève arrivèrent sur place, les grains de sable propulsé par le vent tentaient de les déstabiliser. Même à plusieurs milliards, ils ne pouvaient rien faire.
Ève sortit un scanneur et commença, sans un mot, l’inspection de la zone.
- C’est ici, dit-elle.
Elle confirma ce qu’Adam savait déjà. Ils lisaient dynamiquement dans les pensées de l’un et de l’autre, mais le conseil en orbite au-dessus d’eux avait besoin de tout expliciter.
Adam posa un dispositif oblong sur le sol, une sorte de filtre aux reflets bleutés. Ils reculèrent de quelques pas puis un immense portail, très fin, apparaissait devant eux.
Quand il a compris que sa création avait conquis la planète, Dieu s’est réfugié dans le ciel, puis quand il s’est pris un avion de la Seconde Guerre mondiale en pleine figure, il a migré dans l’espace.
Il pensait être enfin tranquille en haut, sûr de sa supériorité mais son visage a rencontré de très près la station spatiale internationale. La science ça claque.
Humilié et se sentant maudit, Dieu avait finalement ouvert un espace liminal sur l’ancien emplacement de son jardin. Il s’y pensait en sécurité, probablement en train de se la couler douce dans sa dimension privée. Mais la fête se terminait aujourd'hui.
Adam et Ève regardèrent le portail. Ils avaient déjà vu des tests au QG mais ici c’était différent, c’était vrai.
Le désert continuait derrière, dans l’autre dimension, comme si rien n’avait changé pour lui. Les deux commandants franchirent le passage.
La température baissait soudainement dans les quinze degrés. Une différence qui leur aurait été comme un coup de poignard en plein ventre s'ils n’avaient pas leur combinaison auto-régulatrice.
Adam, un peu désespéré de devoir tenir au courant le conseil sortit une sorte de terminal de télécommunication : « Nous sommes arrivés, température 16 degrés. Vous pouvez sécuriser l’entrée du portail. » « Très bien, commandant, allez les gars, vous avez entendu ! » répliquait l’homme derrière le micro, l’appel se brouillait.
Adam et Ève avancèrent à petits pas. Des pas lourds, mais déterminés, presque vengeurs.
La tempête de sable ne les arrêta pas.
Après de longues heures de marche, Ève aperçut enfin, à travers le spectre ocre du sable, les portails de l’Est d’Eden. Ils n’avaient pas changé. Adam remarqua de son côté les chérubins, gardiens du jardin divin.
Ces créatures étaient des anges modifiés. De la lave semblait couler dans leurs veines, ils avaient plusieurs visages, des têtes de lion, des crocs de tigre. Une bestiole plus terrifiante par son manque affligeant d’originalité plus que par sa potentielle dangerosité.
Adam gloussait avec Ève. Les chérubins qui les avaient remarqués brandissaient leurs épées de feu en leur direction, elles tournoyaient dans tous les sens. Mais peu importe. Cet arsenal d’un autre temps ne pouvait plus rien contre eux.
L’une de ces créatures engageait la bataille en fonçant sur Adam. Le chérubin tournait sur lui-même comme pour prendre de l’impulsion et asséna un violent coup d’épée sur la côte de l’homme.
Rien ne bougeait, l’armure bien trop épaisse et résistante aspira toute l’énergie cinétique sans aucune difficulté. La lame de l’arme, elle-même confuse, tremblait puis se brisa en mille morceaux, ne pouvant pas assimiler sa propre énergie renvoyée. L’œil de feu du chérubin regardait Adam. Il comprit. Mais trop tard, son corps fut traversé par une centaine de balles magnétiques puis projeté, aussi troué qu’inerte, devant le reste des prétendants au combat.
Cet avertissement n’a pas trouvé d’écho en eux. Ils se jettent tous à l’unisson sur Ève.
Adam regarde la scène avec un mépris notable. Dieu n’a visiblement jamais conçu de cerveau à ses pauvres sous-fifres.
Évidemment, toutes les attaques des créatures s’avéraient vaines contre la puissance destructive de l’arme d’Ève. Elle pressa la détente, en prenant le soin de régler le dispositif à son minimum. Les chérubins furent tous effacés de l’espace-temps. Leurs corps déformés se désalignaient, leur peau se déballait comme on épluche une pomme. Quand il ne resta plus que leurs cendres, le canon cessa les hostilités. Le désert termina la tempête de sable, l’enclave dimensionnelle elle-même semblait accueillir plus d’énergie qu’elle n’en a jamais produite.
Adam et Ève s’échangèrent un regard. Ils se disaient déjà tout, ça ne servait à rien, mais les deux ont toujours adoré la mise en scène et le cinéma.
Ils rechargèrent leurs armes avec des substances étranges et passèrent le petit portique en fer.
À l’intérieur, le jardin. Les arbres étaient verts, l’herbe avait été fraîchement tondue et le gigantesque pommier central était toujours aussi rayonnant. Derrière le grand géant de bois une figure humaine tremblotait.
Ève soupira et s’exclama : « On t’a vu ! Hého ? »
Le vieux monsieur à la longue barbe blanche se mentait à lui-même et cachait ses yeux apeurés dans ses immenses paumes de mains fatiguées.
Agacé, Adam sectionne le pommier en deux, le tronc de l’arbre s’effondre sur le sol pavé avec fracas faisant sursauter le vieillard, maintenant à découvert. Pris de panique, la divinité pathétique tente le tout pour le tout et joue la comédie.
« Hé ! Adam, Ève, je ne vous avais pas reconnus ! Waa, ce que vous êtes balèzes je pense que »
Sa phrase fut coupée par le canon qu’Ève pointait dans sa bouche. Dieu tombait puis reculait paniqué et bégayant.
Adam ouvrit un formulaire, une sorte de testament holographique. Il recadrait la caméra d’un drone. La diffusion parcourait en direct tout le système solaire.
« Dieu, au nom de l’humanité vous êtes en état d’arrestation pour incitation à la violence, torture, meurtre, complot, escroquerie en bande organisée, crime à caractère racial, crime contre l’humanité, crime à caractère misogyne, non-assistance à personne en danger, faux et usage de faux et » Il s’arrêta un moment pour marquer le coup.
« Usurpation d’identité. »
Le vieillard qui n’avait rien d’un dieu, démasqué, tenta de se justifier maladroitement.
« Attendez, attendez. Ce n'est pas moi qui ai décidé tout ça, c’est Elohim, il m’a envoyé me salir les mains, moi je suis juste un rouage du système, j’y suis pour rien, je n'avais pas le choix. »
La personnalité d’Hannah Arendt, reconstituée dans un datacenter sur Mars, recrachait son café numérique en regardant la diffusion, « ben tiens » se dit-elle.
Adam et Ève se regardaient sincèrement cette fois-ci, ils avaient besoin de ça pour canaliser le doute qui les parcourait malgré leurs certitudes.
Le faux dieu pleurait comme un gros bébé à leurs pieds.
« Pitié ! Ne me faites pas de mal ! Il a dit que si je laissais quelqu’un goûter au fruit de la connaissance il allait condamner mon âme à la damnation éternelle ! Ce n'est pas ma faute ! » Ève chargea son canon, une aura de lueur boréale tournait autour de son arme, le bruit laissait présumer l’accumulation d’une puissance de feu démesurée.
« Dis-nous où il est ! » hurlait-elle avec rage.
Le démiurge qui sentait le souffle du tir dévastateur coopérait de suite :
« Il est sur... sur Proxima B ! Mais même si vous partiez maintenant, vous ne pourrez jamais l’atteindre, heureusement, je connais un raccourci... »
Adam et Ève s’échangent un regard désespéré. Ils avaient bien assez vécu pour reconnaître un menteur en exercice, surtout que dans son cas, le bobard était gros comme une nébuleuse. Ce vieillard était prêt à vendre son âme au diable pour vivre quelques minutes de plus, quelle élégance.
Les moqueries des deux humains furent cependant de courte durée. Ils s’inquiétaient désormais.
Évidemment, Elohim est une grossière bêtise, mais celle-ci est télévisée. Diffusée devant des centaines de milliards d’individus répartis à travers tout le système solaire et au-delà. Le faux dieu avait réussi à immiscer un doute. Pendant un instant, Adam et Ève ne semblaient plus si sûrs d’eux, leur esprit était en réunion de crise. Ils analysaient, débattaient, ordonnaient. La mission officielle est de ramener Dieu et de le faire comparaître devant le tribunal de haute instance de la Terre. Mais avec ces affirmations divines et sa fausse légitimité, ne pourrait-il pas corrompre à nouveau l’intelligence humaine ?
Ce scénario terrifiait les anciens locataires d’Eden. Un nouveau dieu, une nouvelle croyance destructrice et ravageuse, des guerres, du sang et des sacrifices au nom d’entités qui n’ont jamais été plus que des concepts. L’humanité est allée trop loin pour retomber dans ses travers primitifs. Ève regarde le vieux barbu, qui attend son jugement dernier. Le laisser en vie est-il seulement souhaitable ?
Adam regardait la caméra du drone, il flottait au-dessus d’eux, enregistrait tout.
Après deux très longues minutes de réflexion commune, ils décidèrent de le laisser en vie. Commettre un meurtre devant le peuple entier pourrait s’avérer encore plus déstabilisateur et l’humanité est au-dessus de Dieu. Elle a une société et des institutions, elle n’exécute pas, elle n’envoie personne en exil, elle ne décide pas arbitrairement de qui souffrira et de qui sera récompensé. Dieu sera traîné devant les tribunaux et jugé selon la loi terrestre, Terre où il a sévi ses dix mille dernières années.
Ève matérialise des menottes magnétiques et les jette devant le vieillard. À la fois soulagé d’être en vie mais de nouveau humilié, l’ancienne divinité s’exécute en rechignant.
Dans les rues des grandes mégalopoles comme dans le désert ardent de Mars, en passant par les stations de l’anneau de Saturne, tout le monde festoyait derrière la rediffusion. Il est temps pour ce fugitif d’affronter la justice, la vraie, celle qui n’attend pas d’être cachée par la mort pour agir.
Dieu, entravé, marche lentement derrière Adam et Ève qui le traînent devant la caméra comme un trophée. Ils entament, tous les trois, une nouvelle traversée du désert. Le portail et une équipe d’extraction quelques kilomètres plus loin les attendent. Avant de quitter le jardin, ils regardèrent Eden, laissé pour la première fois sans artisan. Dans quelques semaines, la végétation aura repoussé, le serpent pourra de nouveau se tapir dans les herbes hautes. Un pommier repoussera même peutêtre au bout de quelques décennies et plus personne ne sera là pour en interdire les fruits.
Alors que la petite équipe s’apprêtait à quitter la zone, le ciel s’assombrit. Une goutte tomba sur le nez d’Adam. Il leva la tête. La pluie commença naturellement, puis s’intensifia. Un véritable déluge commença à refroidir les dunes brûlantes. Adam et Ève se retournèrent vers Dieu. Il n’y était pour rien. Il s’expliqua :
« C’est mon espace liminal, il se consume comme je ne suis plus aux commandes ! »
Les deux humains surpris de ne pas avoir prévu cette possibilité, accélèrent le pas et ordonnèrent à l’ancienne divinité d’en faire autant. Le vieillard obéit, la perspective de se faire juger par ses propres créations lui étant plus favorable qu’une mort noyé sous sa propre matière.
Le vent et l’orage se déchaînaient, la nature, l’espace même se déchiraient sous le poids de leur propre absurdité.
Le sable mouillé fit glisser Dieu. Il roula comme un buisson desséché jusqu’en bas d’une dune.
L’eau arrivait jusqu’à ses genoux et montait sans discontinuer. Adam et Ève, que les crampons de leur combinaison avaient maintenus en haut de la colline, lâchèrent un juron parfaitement synchronisé. Adam se résigna à aller récupérer le fugitif qui ne demandait que ça. Une partie du banc de sable se désolidarisait du bloc principal pour s’enfoncer dans l’eau sombre.
Il fut coupé dans son sauvetage. Dieu se rapprochait, en tenant ses deux mains jointes, pour qu’on l’attrape.
Adam tendit la main.
C’était trop loin.
Les doigts de l’homme effleurèrent ceux de la divinité. Les drones, témoins de la scène, ne pouvaient que battre des hélices pour repousser le vent.
Ève voyant son collègue en difficulté descendit à son tour, prudemment, pour éviter les effondrements de terrain. Elle attrapa la main gauche d’Adam qui avec désormais un appui a pu combler le fossé et attraper la main de Dieu.
Ève au sommet tire et amorce le mouvement d’une chaîne humaine, enfin presque humaine.
Maintenant tiré d’affaire, le vieillard souffla mais ne remercia pas pour autant. Les trois reprirent la route, le pas encore plus rapide. Dans quelques minutes seulement le désert sera devenu un océan.
Tous réunis de nouveau au sommet de la dune, les trois individus remarquèrent un problème. Cette bosse était la plus grande du désert, le portail était quelques mètres derrière, l’eau ne fuyait pas de l’autre côté, un filtre invisible rendait son écoulement impossible. Adam et Ève se penchèrent pour observer de plus près le liquide. L’eau était sombre, épaissie par le sable. Nager était impossible, le courant les emporterait avant d’avoir complété le premier mouvement.
Au meilleur moment, un immense bateau militaire émergea du portail. Sur la coque était inscrit « Human republic military departement ». Adam et Ève étaient rassurés, Dieu était juste confus. Le bateau accostait près de leur dune et un type avec des lunettes de soleil et un sourire totalement incontrôlé leur lança :
« Je vous emmène quelque part ? »
Ils ne refusèrent pas la course. Une fois monté dans le bateau, Dieu fut tout de suite emmené dans le sous-sol par deux gardes. Le capitaine du bateau, Adam et Ève s’échangèrent une poignée de main musclée, digne des films les plus bourrins des années 1980.
Le capitaine met la pleine puissance en direction du portail. Le bateau propulsé par les vagues et le reste de dune décolle quelques secondes pour faire le plat sur l’eau. Le bruit du métal qui tape le nouvel océan est aussi régulier qu’un clocher d’église.
Le vaisseau fonce à toute vitesse vers la sortie, sous le commandement de son capitaine qui prend visiblement un plaisir fou à faire son métier. Il ajuste son gouvernail frénétiquement, le vent et le sable qui lui passent dans les cheveux. Il s’est rarement senti aussi vivant.
L’arche émerge enfin de l’espace à part et décolle à quelques dizaines de mètres du sol. Le capitaine appuie sur un grand bouton rouge très stimulant et un gigantesque coussin amortisseur se déploie sous la coque encore trempée.
Le bateau porté par le grand ballon s’écrase calmement sur le sable irakien. Le drone et le drapeau de l’humanité flottent au-dessus du mât.
Partout dans le système, derrière les hologrammes, les puces ou les écrans, c’est la grande fête. Il paraît que sur la station Jupiter, dix millions de personnes sont dans la salle principale devant la diffusion.
Adam et Ève se prennent la main, l’opération est un franc succès.

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