Chapitre 10 - Les gens seuls reconnaissent immédiatement la chaleur
Le silence dans la cuisine devint soudain énorme.
Pas gênant.
Dangereux.
Le genre de silence où deux êtres comprennent exactement ce qui est en train d’arriver… mais laissent quand même le train foncer vers le mur parce qu’ils sont fatigués de réfléchir.
Luna était toujours devant moi.
Très proche maintenant.
Je pouvais sentir :
— le vin rouge, le sel sur sa peau, son shampoing mélangé à l’odeur de peinture de sa chambre, et cette chaleur particulière des gens encore vivants malgré leurs ruines.
Elle me regardait comme si elle essayait de résoudre quelque chose.
Ou de résister à quelque chose.
Moi, honnêtement, mon cerveau avait officiellement quitté la réunion depuis plusieurs minutes.
Puis elle souffla doucement :
— Emmanuel…
— Hmm ?
— Ça finit rarement bien les histoires qui commencent à quatre heures du matin dans une cuisine portugaise.
Je souris faiblement.
— Ça dépend pour qui.
Petit rire.
Petit rire nerveux cette fois.
Puis elle regarda encore ma bouche.
Erreur fatale.
Parce qu’à partir du moment où deux adultes fatigués commencent à regarder les lèvres de l’autre au lieu de ses yeux…
l’humanité entière sait déjà comment cette histoire va finir.
Elle s’approcha encore légèrement.
Juste assez pour que nos fronts se frôlent presque.
Et soudain…
plus rien n’existait vraiment autour.
Ni Costa. Ni l’Europe. Ni les ex. Ni les kilomètres. Ni les catastrophes émotionnelles précédentes.
Juste : la chaleur. Le silence. La fatigue. L’envie absurde d’arrêter de se sentir seuls pendant quelques minutes.
Puis elle murmura :
— Dis-moi qu’on est stupides.
Je soufflai doucement du nez.
— Luna…
— Hmm ?
— J’ai traversé l’Europe pour dormir dans une voiture face à l’océan avec des Vans pleines de sable. Je la regardai.
— Je crois que le dossier “homme raisonnable” est fermé depuis longtemps.
Elle éclata doucement de rire.
Et ce rire-là…
cassa définitivement les dernières défenses.
Elle posa une main contre mon torse.
Lentement.
Comme si elle vérifiait encore si j’étais réel.
Puis elle m’embrassa.
Pas un baiser parfait. Pas un truc de cinéma.
Un vrai baiser.
Fatigué. Vivant. Presque maladroit.
Le genre de baiser qui ressemble plus à deux êtres qui arrêtent enfin de tomber qu’à une scène romantique écrite par quelqu’un qui fait du yoga à Bali.
Je sentis sa respiration trembler légèrement.
Et merde.
C’était fini.
Le problème avec certaines personnes…
c’est qu’elles donnent immédiatement l’impression d’être un endroit où votre cœur pourrait enfin arrêter de se battre contre le monde.
Puis Luna recula légèrement.
Ses yeux cherchaient encore quelque chose dans les miens.
Peut-être une preuve. Peut-être un danger. Peut-être une raison de fuir avant qu’il soit trop tard.
Mais au lieu de ça, elle eut juste un petit sourire triste.
— Joaquim va être insupportable demain.
Je partis dans un rire immédiat.
Elle aussi.
Et pendant quelques secondes…
au milieu de cette vieille cuisine portugaise, avec les tuyaux qui claquaient, le vent contre les fenêtres, et l’océan quelque part au loin…
le monde sembla enfin ralentir un peu.

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