Chapitre 13 - Les matins portugais commencent toujours trop tôt
Ricardo commença effectivement à hurler sous la fenêtre à six heures vingt-sept.
Comme prévu.
— LUNAAAAAAAA !
Silence dans l’appartement.
Puis :
— LES VAGUES SONT DÉBILES !
Deux secondes plus tard :
— ET JOÃO DIT QUE LE VENT TOURNE !
Puis encore :
— ET JOAQUIM M’A INSULTÉ DEPUIS LA FENÊTRE !
Depuis le salon, la voix de Joaquim explosa immédiatement :
— PARCE QUE TU RESSEMBLES À UN SURFEUR SANS EMPLOI FIXE !
— C’EST LITTÉRALEMENT LE CAS !
Le Portugal entier semblait fonctionner comme une dispute de famille permanente.
Luna ouvrit lentement un œil contre mon épaule.
Ses cheveux étaient dans un état relevant maintenant de l’intervention humanitaire internationale.
Elle leva la tête vers moi avec cette expression magnifique des gens qui viennent de dormir exactement quarante-sept minutes mais essayent malgré tout d’avoir l’air vivants.
— Dis-moi que tout ça est une hallucination due au manque de sommeil.
— Mauvaise nouvelle… Je regardai vers la fenêtre.
— je crois que ton pays est réellement construit comme ça.
Petit rire fatigué.
Puis elle réalisa soudain quelque chose.
Très soudainement.
Ses yeux descendirent vers moi. Puis remontèrent immédiatement.
Ah.
Oui.
Nous étions effectivement endormis enlacés dans une cuisine portugaise après s’être embrassés quatre heures plus tôt.
Détail technique non négligeable.
— Bon… Elle passa une main dans ses cheveux.
— soit on assume cette situation comme des adultes…
— Hmm ?
— Soit on saute par la fenêtre et on recommence une nouvelle vie au Pérou.
— Honnêtement le Pérou me semble très solide actuellement.
Elle éclata doucement de rire.
Puis Ricardo recommença à hurler dehors.
— LUNAAAAAA !
— QUOI ENCORE ? cria-t-elle enfin.
— LE FRANÇAIS IL SURFE OU IL FAIT JUSTE DES CITATIONS TRISTES EN REGARDANT L’OCÉAN ?
Silence.
Je regardai Luna.
Luna me regarda.
Puis elle eut ce petit sourire.
Le sourire dangereux.
Celui des gens qui viennent d’avoir une idée.
— Emmanuel…
— Hmm ?
— T’as intérêt à vraiment savoir surfer.
Ah.
Voilà.
Le problème avec les communautés de surf locales…
c’est qu’elles détectent immédiatement les touristes mythomanes.
Et quelque chose me disait que Ricardo attendait exactement ce moment.
Luna se leva finalement et ouvrit la fenêtre.
Le vent envahit immédiatement l’appartement avec l’odeur du sel et des vagues.
Ricardo leva les yeux depuis la rue.
Grand. Bronzé. Planche sous le bras. Énergie générale de type ayant probablement été expulsé de plusieurs relations sérieuses pour excès de liberté.
Puis il me vit apparaître derrière Luna.
Long regard.
Très long regard.
Le scan complet encore une fois.
Les épaules. Les bras. Les mains. La posture.
Puis il sourit légèrement.
Pas un sourire méchant.
Un sourire de local.
Le sourire de quelqu’un qui venait de comprendre qu’il allait enfin pouvoir vérifier quelque chose dans l’eau.
— Sept heures parking nord, cria-t-il.
— Ricardo…
— Non non. Il pointa mon torse du doigt.
— Lui je veux voir.
Puis il repartit en skateboard dans la rue comme un labrador sous cocaïne.
Silence.
Luna referma la fenêtre lentement.
Puis elle se tourna vers moi.
— Bon.
— Bon quoi ?
— Si tu surfes mal… Elle croisa les bras.
— je vais devoir déménager au Brésil par honte sociale.
Je soufflai du nez.
— Ça tombe bien.
— Hmm ?
— Moi aussi j’ai envie de voir quelque chose.
Elle plissa légèrement les yeux.
— Quoi donc ?
Je regardai les planches dans sa chambre.
Puis elle.
— Si la meilleure surfeuse de Costa da Caparica mérite vraiment sa réputation.
Petit silence.
Très petit.
Puis Luna sourit lentement.
Pas vexée.
Pas surprise.
Juste…
intéressée.
— Ah… Elle hocha doucement la tête.
— Donc toi aussi tu sais jouer finalement.
Et là…
pour la première fois depuis mon arrivée…
je vis apparaître dans son regard autre chose que de la fatigue.
De la compétition.

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