Chapitre 15 - Les vrais monstres ne parlent presque jamais

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L’eau était froide.

Pas “oh c’est vivifiant” froide.

Non.

Le genre de froideur atlantique qui vous rappelle immédiatement que l’océan portugais respecte très peu l’existence humaine.

On passa la barre tranquillement.

Enfin “tranquillement”…

Ricardo prit déjà deux séries sur la tête en hurlant des insultes en portugais contre la planète entière pendant qu’un Brésilien perdait sa board avec une dignité très relative.

Moi, je ramais.

Silencieux.

Calme.

Et plus j’avançais…

plus quelque chose revenait.

Cette vieille sensation.

Le monde qui disparaît doucement.

Plus de problèmes. Plus d’ex. Plus de fatigue mentale. Plus d’Europe traversée.

Juste : le spot, le vent, les lignes à l’horizon, et l’instinct.

On arriva enfin au line-up.

Quelques locaux étaient déjà là.

Ça discutait. Ça observait. Ça jaugeait discrètement le Français.

Classique.

Luna s’installa à côté de moi.

Elle surfait exactement comme elle vivait : instinctive, fluide, sans peur apparente.

Même assise sur sa board, elle semblait appartenir à l’océan plus que les autres.

Ricardo prit une première vague.

Propre.

Bon niveau. Très bon même.

Snap. Petit cut-back. Sortie clean.

Le groupe cria immédiatement.

— VAMOOOOS !

Luna prit la suivante.

Et là…

ok.

Je compris immédiatement pourquoi tout le monde parlait d’elle.

Take-off ultra tardif. Bottom violent. Lecture parfaite. Style naturel.

Pas le surf TikTok propre et scolaire.

Non.

Le vrai surf local. Le surf des gens qui ont grandi avec des vagues dans les poumons.

Même moi je souris.

— Ah ouais…

Elle revint au peak en riant.

— Quoi ?

— Rien. Je hochai lentement la tête.

— T’es vraiment dangereuse en fait.

Petit sourire satisfait.

Puis elle regarda l’horizon.

Et là…

ça arriva.

Le set.

Le vrai.

Les lignes énormes apparurent au loin.

Tout le monde se repositionna immédiatement.

Le line-up changea d’énergie en une seconde.

Silence.

Même Ricardo arrêta de parler.

Parce que certaines vagues imposent naturellement le respect.

La première série passa.

Grosse. Creuse. Violente.

Personne ne bougea.

La deuxième aussi.

Puis la troisième arriva derrière.

Encore plus massive.

Et là…

tout le monde comprit immédiatement qu’elle allait fermer.

Sauf peut-être une trajectoire.

Une seule.

Je tournai doucement ma board.

Calme.

Sans un mot.

Luna me regarda immédiatement.

Ricardo aussi.

Puis leurs regards changèrent.

Très légèrement.

Parce que les vrais surfeurs reconnaissent instantanément certaines choses.

La position.

L’angle.

Le timing.

Je commençai à ramer.

Pas vite.

Pas nerveusement.

Profondément.

Et soudain…

plus rien n’exista.

Le bruit. Le groupe. Le monde.

Juste la vague.

Elle se leva derrière moi comme un immeuble liquide.

J’entendis quelqu’un hurler au loin.

Puis :

take-off.

Violent.

Tardif.

La board accrocha immédiatement la face.

Bottom turn énorme.

Et là…

le mur s’ouvrit.

Parfaitement.

Tube.

Le vrai.

Le gros tube portugais lourd et sale qui transforme normalement les touristes en statistiques médicales.

L’eau rugissait autour de moi.

L’obscurité. Le bruit. Le sel.

Et ce silence étrange à l’intérieur du chaos.

Je tenais la ligne.

Calmement.

Comme si mon corps connaissait déjà l’endroit.

Puis la sortie s’ouvrit devant moi.

Je ressortis clean.

Propre.

Net.

Et toute la plage explosa immédiatement.

Hurlements.

Klaxons.

Des gars levaient les bras depuis le parking.

Même Joaquim était debout sur sa chaise en hurlant son café à moitié renversé.

— CARALHOOOOOO !

Je remontai tranquillement vers le peak.

Sans célébrer.

Sans rien dire.

Juste respirer.

Puis j’entendis Ricardo derrière moi.

Silence.

Long silence.

Puis :

— Ah ouais…

Je tournai légèrement la tête.

Le gars me regardait maintenant comme on regarde quelqu’un ayant caché une arme nucléaire dans un sac Decathlon.

Luna, elle…

ne disait absolument rien.

Et honnêtement ?

Son silence était encore plus violent que les cris des autres.

Parce qu’elle venait de comprendre un truc très précis :

Emmanuel n’était pas juste un type un peu perdu arrivé d’Europe avec une voiture fatiguée.

C’était un monstre calme.

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