Chapitre 22 - Les gens qui ont trop souffert reconnaissent immédiatement les phrases vraies
L’ambiance sur la terrasse changea légèrement après ça.
Subtilement.
Personne n’en parla directement. Évidemment.
Les adultes émotionnellement cabossés ne disent jamais :
“Cette phrase m’a touché.”
Non.
Ils :
— allument une cigarette,
— regardent l’océan,
— changent de sujet,
— ou mangent un donut avec une intensité philosophique inhabituelle.
Alex choisit clairement la quatrième option.
— Bro… Il secoua lentement la tête en mâchant.
— That line was illegal.
— Merci je crois.
— Non vraiment. Il leva son sachet de bonbons.
— You dropped emotional nuclear warfare on a surfboard.
Lara éclata de rire.
Même Sofia souriait discrètement maintenant derrière son livre.
Puis Tiago leva sa caméra vers moi comme un documentariste découvrant enfin son personnage principal.
— Emmanuel… Il plissa les yeux.
— T’es soit un écrivain…
— Hmm ?
— soit un homme qui a pris beaucoup trop de dégâts critiques dans sa vie.
Je soufflai doucement du nez.
— Les deux ne sont pas incompatibles.
Petit silence.
Validation collective immédiate.
Luna regardait toujours la phrase sur la board.
Et quelque chose chez elle semblait soudain beaucoup plus calme.
Comme si cette simple phrase venait de confirmer une intuition qu’elle avait depuis le parking.
Puis elle murmura doucement :
— Les gens passent leur vie entière à courir après ceux qui veulent partir.
Personne ne répondit immédiatement.
Le vent traversait doucement la terrasse maintenant. Le soleil commençait à descendre lentement sur Costa.
Et soudain…
Villa Maria sembla devenir plus silencieuse.
Pas triste.
Juste honnête.
Puis Sofia referma brutalement son livre.
— Bon. Elle pointa Luna du doigt.
— Vous allez clairement finir amoureux et écrire des trucs insupportablement beaux sur l’océan.
— Sofia…
— Non non. Elle alluma une cigarette.
— Je veux juste savoir combien de temps avant le premier drame psychologique.
Alex leva immédiatement la main.
— Three weeks.
— Deux maximum, répondit Lara.
Tiago réfléchit très sérieusement.
— Je donne quatre jours et demi. Il tira sur son joint.
— Les Colombiennes tristes vont toujours plus vite.
Luna leur lança immédiatement un coussin.
Toute la terrasse éclata de rire.
Puis Joaquim se réveilla soudain dans sa chaise de camping.
— HEIN ? Il regarda autour.
— Qui meurt ?
— Personne Joaquim, souffla Luna.
— Ah bon. Le vieux prit une tranche de saucisson.
— Continuez alors.
Je riais encore quand Luna se leva finalement.
Elle attrapa son verre de vin.
Puis me regarda.
— Viens.
— Où ça ?
— Marcher.
Alex explosa immédiatement de rire.
— BROOOOO. Il leva les bras.
— It’s over for you.
Même Tiago applaudissait maintenant.
Luna leva les yeux au ciel.
— Vous êtes tous insupportables.
— Oui, répondit Sofia.
— mais on a raison.
Le soleil descendait lentement maintenant sur l’Atlantique.
La lumière devenait orange. Douce. Presque irréelle.
Et pendant que Luna avançait déjà vers la plage sans regarder derrière elle…
je réalisai soudain quelque chose de très simple :
je n’avais plus pensé à mon ancienne vie depuis plusieurs heures.
Pas une seule fois.
Et honnêtement ?
Ça me faisait presque peur.

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