Chapitre 27 - Les histoires inachevées reviennent toujours au pire moment
Luna resta silencieuse.
Pas le silence passif-agressif des gens qui veulent punir. Pas le silence dramatique des films romantiques écrits par des gens qui n’ont jamais payé un loyer.
Non.
Le silence intelligent.
Le silence des adultes qui comprennent immédiatement qu’il existe des zones fragiles chez quelqu’un.
L’océan roulait doucement devant nous maintenant. Le ciel était presque noir. Quelques lumières de bars clignotaient derrière les dunes.
Je regardais toujours le téléphone dans ma main.
- cactus et feu
Deux symboles ridicules.
Et pourtant…
j’avais l’impression qu’un morceau entier de ma vie venait de remonter brutalement à la surface.
Luna finit par souffler doucement :
— Tu l’aimes encore ?
Ah.
Question simple. Réponse impossible.
Je regardai les vagues.
Puis mon téléphone.
Puis le sable.
— Je crois… je cherchai mes mots,
— que certaines personnes ne quittent jamais complètement notre système.
Luna hocha lentement la tête.
Comme si elle connaissait déjà cette réponse.
Puis elle regarda l’océan.
— Elle t’a brisé ?
Je soufflai doucement du nez.
— Non. Petit silence.
— C’est plus compliqué.
Et c’était vrai.
Parce que Rolina n’était pas un monstre.
C’était justement ça le problème.
Elle était brillante. Drôle. Vivante. Dangereusement vivante même.
Elle travaillait avec moi à Vilnius pour la Banque Nationale de Paris.
Moi l’avocat français fatigué. Elle la femme impossible à ignorer.
Au début, c’était juste des regards. Des blagues. Des messages. Des pauses café trop longues.
Puis un jour…
les émotions avaient commencé à devenir réelles.
Et les gens adultes paniquent très vite quand les émotions deviennent réelles.
Surtout quand il y a déjà des vies construites autour.
Luna m’écoutait sans parler maintenant.
Le regard calme.
Je continuai doucement :
— Elle avait quelqu’un. Moi aussi. Et malgré ça… Je soufflai du nez.
— plus on essayait d’arrêter ce truc, plus ça devenait fort.
Le vent soulevait doucement le sable autour de nous.
— Et après ?
Je souris tristement.
— Après on a joué au jeu préféré des adultes modernes : faire semblant de contrôler une situation déjà complètement foutue.
Petit rire chez Luna.
Fatigué.
Compréhensif.
— Ah oui… Elle regarda l’océan.
— ce jeu-là finit toujours très mal.
Je hochai doucement la tête.
— Elle devait venir avec moi.
Silence.
Luna tourna lentement la tête vers moi.
— Au Portugal ?
— Oui.
Le bruit des vagues semblait plus fort maintenant.
— Et ?
Je regardai le téléphone encore allumé dans ma main.
- cactus et feu
Puis je répondis doucement :
— Elle a eu peur au dernier moment.
Pas de colère dans ma voix. Pas de haine.
Juste cette fatigue particulière des gens qui ont compris qu’on ne force pas quelqu’un à sauter dans le vide avec vous.
Luna resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle murmura :
— Donc toi… t’as sauté quand même.
Ah.
Voilà.
La phrase qui résumait probablement toute ma vie récente.
Je souris faiblement.
— Ouais.
Elle me regarda longtemps maintenant.
Très longtemps.
Et ce regard avait changé.
Avant, elle voyait :
— un surfeur,un type drôle, un homme fatigué.
Maintenant…
elle voyait aussi les ruines.
Les vraies.
Puis elle demanda doucement :
— Et là ? Elle désigna le téléphone.
— Pourquoi elle t’écrit maintenant ?
Je regardai encore le cactus et le feu.
Et honnêtement ?
Je connaissais déjà la réponse.
Parce qu’il existe un moment très cruel dans certaines histoires :
le moment exact où quelqu’un comprend trop tard qu’il était peut-être en train de laisser partir quelque chose de vrai.
Mais avant que je réponde…
Luna se rapprocha légèrement.
Puis elle prit doucement le téléphone de ma main.
Le verrouilla.
Et le posa dans le sable derrière nous.
Je la regardai.
— Luna…
— Non. Elle secoua doucement la tête.
— Pas maintenant.
Silence.
Le vent soufflait dans ses cheveux.
Puis elle ajouta plus doucement :
— Je veux pas me battre contre un fantôme sur une plage portugaise, Emmanuel.
Et bordel…
cette phrase me toucha beaucoup plus que je ne voulais l’admettre.

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