Chapitre 35 - Costa da Caparica ressemblait à une ville construite par des surfeurs n’ayant jamais vraiment accepté le concept d’autorité
Le lendemain matin, Luna décida officiellement de me “faire visiter Costa”.
Ce qui, avec Luna, signifiait surtout :
— marcher énormément, boire beaucoup trop de cafés, croiser des gens étranges toutes les trois minutes, et probablement finir impliqué dans un conflit absurde avant la fin de la journée.
Le vrai tourisme portugais.
On descendit vers la plage à pied pendant que la ville se réveillait doucement sous le soleil.
Costa da Caparica avait quelque chose de bizarre.
À première vue, c’était juste une ville de surf un peu fatiguée : des immeubles blanchis par le sel, des vieux cafés, des scooters, des touristes en claquettes, des planches partout.
Mais dès qu’on regardait un peu mieux…
on comprenait que cet endroit fonctionnait sur une fréquence totalement différente.
Les gens ici vivaient plus lentement. Plus fort aussi.
Comme si l’océan avait progressivement dissous une partie des névroses modernes.
Luna avançait devant moi avec ses lunettes de soleil noires et son skate sous le bras.
Et honnêtement ?
Elle ressemblait tellement à une locale de Caparica que j’avais du mal à imaginer qu’elle ait pu vivre ailleurs un jour.
— Premier arrêt obligatoire. Elle pointa un vieux café au bord de la plage.
— Le Café Carlão
Le bâtiment semblait avoir survécu :
— à plusieurs tempêtes, à trois faillites, et probablement à la chute de l’Empire romain.
À l’intérieur, trois vieux Portugais regardaient le vide en buvant des expressos avec la concentration de philosophes antiques sous nicotine.
Derrière le comptoir…
la patronne.
Petite. Cheveux gris. Tablier noir. Visage fermé.
Le genre de femme qui donnait l’impression :
— d’avoir connu la dictature, deux guerres mondiales, et probablement servi un galão à Jésus avant sa carrière principale.
Elle leva les yeux vers nous.
Puis regarda Luna.
— Ah. La Colombienne.
— Bonjour Teresa.
Teresa me regarda ensuite.
Long silence.
Puis :
— Français ?
— Oui.
Elle hocha lentement la tête.
— Fatigué.
— Aussi.
Validation immédiate.
Luna éclata de rire.
On s’installa dehors face à la plage pendant que Teresa préparait les cafés avec l’énergie agressive d’un ancien général portugais.
Autour de nous : des surfeurs cireaient leurs boards, des touristes cherchaient déjà de la crème solaire, des locaux parlaient météo et vagues avec plus de passion que certains parlent politique.
Le vent sentait : le café, le sel, et les pastéis de nata chauds.
Caparica, bordel.
Puis Teresa posa violemment les cafés sur la table.
— Attention c’est chaud.
Le ton exact d’une femme espérant presque secrètement qu’on se brûle pour confirmer sa théorie sur l’humanité.
Luna me regarda avec un sourire.
— Elle m’adore.
— On dirait surtout qu’elle a enterré trois maris et plusieurs gouvernements.
Teresa souffla immédiatement du nez derrière le comptoir.
Victoire sociale portugaise débloquée.
Puis Luna me traîna à travers la ville.
Les petites galeries. Les passages étroits. Les mini labyrinthes remplis de surf shops, de boutiques bizarres, de skates suspendus, de graffitis, de vieux Portugais jouant aux cartes.
On traversa le marché.
Et là…
ok.
Le vrai Portugal.
Des vieux discutaient devant les étals avec une intensité dramatique laissant penser que chaque tomate engageait l’avenir géopolitique de l’Europe.
Une femme criait sur un marchand de poisson. Quelqu’un riait. Quelqu’un fumait. Quelqu’un vendait des pastèques avec l’énergie d’un dealer international.
Luna saluait tout le monde.
Et tout le monde connaissait Luna.
Évidemment.
— Cette ville t’appartient ou quoi ? demandai-je.
— Presque. Elle sourit.
— J’ai juste survécu assez longtemps ici.
Puis elle s’arrêta soudain devant une boutique.
Le paradis.
Des bonbons partout.
Des vieux bonbons portugais. Des trucs chimiques fluo. Des sucres probablement interdits dans plusieurs pays européens.
Luna ouvrit immédiatement la porte.
— Priorité nationale.
Dix minutes plus tard, elle ressortait avec :
— trois sachets, du chocolat, et assez de sucre pour provoquer une crise diplomatique à l’OMS.
— T’as dix ans mentalement.
— Oui. Elle me donna un sachet.
— Et c’est pour ça que je suis encore vivante.
Puis on retourna finalement vers sa Jeep.
Enfin…
on essaya.
Parce qu’une énorme Range Rover noire était garée juste devant.
Collée.
Impossible de sortir.
Silence.
Je regardai la voiture.
Puis Luna.
Très mauvaise idée.
Elle leva lentement ses lunettes de soleil.
— Oh non…
— Luna…
— Non non non. Elle regarda la plaque.
— Je connais cette voiture.
Danger immédiat.
Elle tourna déjà les talons vers une agence immobilière juste à côté.
— Luna…
Trop tard.
Elle poussa la porte de l’agence comme une tempête tropicale sous caféine.
À l’intérieur : climatisation, costumes, sourires LinkedIn.
Et au fond…
un type bronzé en chemise blanche regardait son ordinateur avec l’assurance insupportable des hommes possédant :
— une Range Rover, trois bracelets en cuir, et probablement un podcast sur “l’investissement mindset”.
Luna retira immédiatement ses lunettes.
— TIAGO.
Le type leva les yeux.
Et comprit immédiatement qu’il allait passer un très mauvais quart d’heure.
— Ah…
— NON “AH”. Elle pointa dehors.
— TU PEUX BOUGER TON SUV DE NARCISSIQUE IMMOBILIER OU TU ATTENDS QUE JE LE POUSSE DANS L’ATLANTIQUE ?
Silence absolu dans l’agence.
Même la secrétaire s’arrêta de taper.
Moi ?
J’étais derrière elle.
À deux doigts du fou rire.
Le type regarda par la fenêtre.
Puis Luna.
Puis moi.
Et là…
il comprit probablement immédiatement que :
elle était sérieuse,
et qu’il n’allait absolument pas gagner cette guerre-là.

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