Chapitre 49 - Rapport psychiatrique sur une Colombienne dangereusement vivante
Le restaurant était plein.
Bruyant. Chaud. Vivait fort.
Un groupe jouait des reprises rock portugaises près de la terrasse pendant que les vagues explosaient doucement derrière les rambardes face à l’océan.
Toute la bande de Villa Maria était là : Alex, Tiago, Lara, Sofia, Nikki, Jonas, Ricardo, et Luna bien sûr.
Les verres circulaient. Les burgers arrivaient. Quelqu’un avait commandé des calamars beaucoup trop épicés. Alex transpirait déjà dramatiquement.
— BRO. Il buvait son Coca.
— Portugal trying to kill me tonight.
— Enfin une bonne décision politique européenne. souffla Sofia.
Explosion de rire générale.
Et au milieu de tout ça…
Emmanuel regardait Luna.
Pas de manière théâtrale.
Pire.
Comme quelqu’un qui commence à observer une femme beaucoup trop attentivement.
Elle riait avec Lara. Puis s’énervait contre Tiago. Puis parlait avec le serveur. Puis revenait dans sa conversation précédente sans perdre le fil.
Vivante.
Complètement vivante.
Le vent faisait bouger ses cheveux. Ses bracelets tintaient légèrement quand elle parlait avec les mains.
Et sans prévenir…
le cerveau d’Emmanuel partit ailleurs.
Très mauvaise habitude.
Parce qu’à force d’écrire, son esprit transformait maintenant tout en : analyse, rapport, dossier psychiatrique clandestin.
Il prit une gorgée de vin.
Puis dans sa tête :
“Rapport psychiatrique complémentaire : Les âmes avec de la poussière.”
Le regard d’Emmanuel resta posé sur Luna pendant que Tiago racontait probablement un mensonge international impliquant : une surfeuse, un bateau et une chèvre émotionnellement disponible.
Mais Emmanuel n’écoutait déjà plus.
Dans son cerveau, le faux procès avait commencé.
“Par Maître Emmanuel, avocat au barreau des tempêtes existentielles de Caparica.”
Il regarda Luna rire.
Puis mentalement :
“Après lecture des textes portugais fournis par la suspecte Luna Reyes, le tribunal constate immédiatement plusieurs éléments inquiétants.”
Emmanuel sourit légèrement tout seul.
Nikki le remarqua immédiatement.
— Pourquoi tu souris comme un méchant français de cinéma ?
— Rien.
Toujours le même mensonge.
Puis son cerveau continua.
“Premièrement : la prévenue souffre manifestement d’une allergie sévère à la médiocrité humaine.”
Validation immédiate.
Parce que oui.
Luna détestait : les faux-semblants, les conversations vides, les gens morts intérieurement et probablement les coachs LinkedIn.
Le serveur posa les burgers.
Alex regarda son assiette comme un homme découvrant Dieu.
— Oh my God…
Pendant ce temps, Emmanuel continuait son délire intérieur.
“Les symptômes incluent : rejet des conversations inutiles, intolérance chronique aux êtres artificiels, crises aiguës de lucidité poétique, et capacité à détecter les âmes poussiéreuses à plus de quatorze kilomètres.”
Luna parlait maintenant avec Sofia de peinture et de poésie.
Et Emmanuel réalisa quelque chose d’assez rare :
cette femme ne jouait jamais un personnage.
Jamais.
Puis son cerveau reprit immédiatement :
“Deuxièmement : la suspecte semble profondément traumatisée par les êtres humains fonctionnant en mode automatique.”
Il regarda autour de lui.
Les gens sur les autres tables : manger, filmer, scroller, poser, séduire mécaniquement.
Puis il regarda Luna.
Et honnêtement…
elle observait le monde comme un vieux loup mystique regarde un centre commercial un samedi après-midi.
Avec fascination. Et légère déception philosophique.
Emmanuel riait maintenant discrètement tout seul.
— Bro… Alex plissa les yeux.
— He’s writing mentally again.
— Oui. souffla Sofia.
— Ça se voit à sa tête de sociologue sous alcool.
Puis Emmanuel regarda encore Luna.
Et là…
la partie dangereuse arriva.
Parce que derrière les blagues…
il savait que ce faux rapport disait vrai.
“Troisièmement : l’analyse démontre un besoin extrêmement dangereux de : vérité, intensité, profondeur, et authenticité émotionnelle.”
Touché.
Directement.
Parce qu’au fond…
c’était exactement ce qui l’avait détruit et sauvé en même temps.
Puis son cerveau termina calmement :
“Autrement dit : la prévenue préfère probablement : une tente qui prend l’eau, un burger froid, une tempête atlantique, et un surfeur français mentalement instable… plutôt qu’un dîner ennuyeux avec un homme émotionnellement mort.”
Emmanuel baissa légèrement les yeux vers son verre de vin.
Et soudain…
Luna le regarda.
Directement.
Comme si elle avait senti quelque chose.
Petit silence suspendu entre eux malgré le bruit du restaurant.
Puis elle plissa légèrement les yeux.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Merde.
Toute la table tourna immédiatement la tête.
Alex souriait déjà comme un démon américain.
— OHHHHH.
— Court is now in session.
Emmanuel souffla du nez.
Puis il répondit calmement :
— J’étais en train de faire un rapport psychiatrique sur toi dans ma tête.
Silence.
Puis explosion générale.
Même le serveur riait sans comprendre pourquoi.
Luna posa une main sur son front.
— Mon Dieu…
— Tu vois ? hurla Tiago.
— JE VOUS AVAIS DIT QUE LE FRANÇAIS ÉTAIT POSSÉDÉ.
Mais Emmanuel regardait toujours Luna.
Et derrière l’humour…
il savait maintenant une chose avec certitude :
cette femme-là avait réussi quelque chose de rarissime.
Elle avait rallumé chez lui une partie du monde qu’il croyait définitivement éteinte.

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