La Femme Terne

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Elle contempla ses mains squelettiques et parcheminées. Elle scruta ses ongles. Ces ongles d’un rose translucide qu’elle n’avait jamais fardés, elle les avait courts, limés avec une minutie obsessionnelle. Les éclats d’ongles gisaient, presque invisibles, sur le tissu aux fleurs bleues étendu au sol. Pour éviter que ces débris ne contaminent la maison, elle replia le linge avec une infinie précaution. Elle ouvrit la fenêtre pour libérer les miettes et secoua le drap d’un geste lent, mesuré. Elle se gardait bien de frôler le verre ; elle venait d’en effacer la moindre trace. Elle refit le pli du tissu et le rendit à sa place immuable.

Dans cette pièce, elle traquait chaque jour la poussière sur des meubles séculaires qu’elle interdisait de déplacer. La fenêtre restait close pour que rien ne vienne troubler cet ordre figé. Elle redressa un guéridon qui avait dévié d’un millimètre et en fit disparaître une tache imperceptible.

Le couple s’enorgueillissait de cette vie réglée comme un métronome : un réveil immuable, deux repas par jour. Le petit-déjeuner ouvrait la marche ; le dîner sonnait à dix-seize heures trente précises. Le café turc de dix heures, le thé de vingt heures escorté de quelques fruits. Ce rituel, presque sacré, ne vacillait que face à l’extraordinaire. Chaque repas s’achevait par une purification de la cuisine ; la vieille femme en défendait l’accès à quiconque, sauf pour une gorgée d’eau.

Il était environ six heures. Fidèle à l’habitude, elle posa l’eau du thé sur le feu. Tandis qu’elle installait la théière, elle épongea une goutte avec un linge sec. Elle avait l’horreur des traces d’eau. Elle déposa deux œufs dans un poêlon et les laissa frémir sur le brûleur le plus lointain, craignant que les éclaboussures ne ternissent l’éclat du métal.

Cette théière, étincelante et immaculée, trônait sur le feu à la même seconde depuis un quart de siècle.

Elle extirpa du réfrigérateur une petite tomate et deux piments. Après les avoir purifiés sous l'eau, elle les disposa sur une assiette. Comme chaque matin, elle compta scrupuleusement les olives, vertes et noires, avant de les servir.

Par la fenêtre de la cuisine, elle observa le jardin. Un chien errant s’était infiltré et rôdait parmi les massifs de fleurs.

— « Les voisins ont encore négligé la porte », lança-t-elle à son mari. Ses oreilles défaillantes lui laissaient croire qu’elle criait, alors qu’elle ne faisait que murmurer.

Aucun écho ne vint de l’homme, qui semblait s’être affaissé, presque dissous, dans le fauteuil du salon.

— « Combien de fois ai-je répété de clore ce portail ? Ces bêtes saccagent mes fleurs. Ils souillent tout. Je ne les aime pas, et après tout, y suis-je obligée ? » quémanda-t-elle, mendiant un acquiescement.

L’homme devina qu’elle parlait sans saisir le sens de ses mots. Il ne s’enquit de rien.

— « C’est prêt ? » demanda-t-il simplement, en faisant claquer ses lèvres d’un geste grotesque qu’il croyait séduisant.

— « Patience, le thé infuse », répliqua-t-elle. Il restait cinq minutes de silence à respecter.

Au petit-déjeuner, ils évoquèrent les enfants comme on évoque des souvenirs lointains.

Vers midi, son café amer avalé, elle descendit au jardin. Elle y étirait le temps, feignant de soigner les plantes pour mieux guetter les passages. Ces échanges de voisinage, bien que d’un ennui mortel, étaient son seul lien avec le dehors. Une fois de plus, elle prit au piège un voisin qui fuyait manifestement vers ses affaires.

Bien qu’elle ait soif de parler, elle n’avait rien à livrer. Elle cherchait chez les autres un souffle de vie réelle, une bribe d’existence. Elle entama sa litanie contre les chiens errants. Le jeune homme hochait la tête avec une politesse lasse, avant de s’éclipser par une excuse maladroite. Elle continua de parler dans le vide, habituée à ce qu’on lui tourne le dos, insensible à l’affront.

Lorsqu’elle regagna le salon, son mari voguait d’une chaîne à l’autre, le doigt rivé sur la télécommande, tel un automate. Pour lui, elle était devenue un élément du décor, aussi insignifiante qu’un buffet.

Pour préparer le dîner, elle s’imposa un long lavage de mains. À ses yeux, la cuisine était un art de la lenteur. Par la fenêtre, son regard heurta de nouveau le portail : ouvert.

Après avoir lavé des fraises choisies avec une rigueur chirurgicale, elle nota le persil flétri. Il fallait ressortir. Elle en profiterait pour nourrir le chat de la voisine, une promesse faite sans conviction. Elle quitta l’appartement sans bruit, laissant derrière elle son mari assoupi devant le défilement des images.

Au marché, elle s'attarda. Elle sacrifia vingt minutes de son temps compté à sélectionner quelques brins de persil. La voisine vivait à deux pâtés de maisons. Bien qu’elles se connaissent depuis toujours, elle n'avait franchi ce seuil que deux fois. Elle tourna la clé. Dans le vestibule, elle inspecta l'intimité d'autrui. Elle remplit l'écuelle et changea l'eau.

En vérité, elle détestait les bêtes. Elle imaginait les poils comme des vecteurs de maladies.

Le tintement des croquettes fit surgir l'animal. Elle ne vit pas qu'il l'observait. Le chat, pétrifié, feula en hérissant son échine. Dès qu’elle lui tourna le dos, il fondit sur sa jambe.

Elle tressaillit de douleur. Dans sa panique, elle prolongea son geste vers la porte du balcon. L’animal, oppressé par la solitude, s'engouffra vers l'air libre. Tel un acrobate, il franchit le premier étage et s'évapora dans l'ombre.

Elle s'examina. La morsure du regret n'était rien face à celle de la griffe. Elle n'irait pas le chercher. Elle laissa la porte béante. Après tout, il reviendrait s'il le voulait.

Elle s'assura que personne ne la voyait sortir. Elle inspecta les alentours avec une méfiance de coupable.

En marchant, son esprit revint à la cuisine. Une compote de prunes serait parfaite. En approchant de chez elle, elle vit un camion de déménagement. Elle ralentit, affichant ce sourire de vieille dame qu'elle savait être une clé. Elle obtint ce qu'elle voulait.

En s'éloignant, elle aperçut dans le panier d'une jeune femme une ombre noire, recroquevillée. Deux yeux d'émeraude la fixèrent, menaçants.

Chez elle, le mari était sorti de sa torpeur.

— « On emménage à côté », annonça-t-elle. « Au troisième, chez les Neslihan. Une jeune femme seule, je crois. »

— « Comment le sais-tu ? »

— « Elle portait un panier. Et dedans... Dieu nous en préserve, un chat noir comme la nuit. »

— « Hmm », grogna l’homme, l’intérêt déjà retombé.

Pendant le repas, elle sentit la brûlure sur sa peau.

— « Ça va laisser une cicatrice », murmura-t-elle.

— « Quoi donc ? » fit-il sans lever les yeux.

— « Rien », trancha-t-elle.

Elle garderait pour elle le secret du chat évadé dans le crépuscule.

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