XXII. Le ciel de Namu
Le Conseil se réunit un mardi. Hina prit place dans la salle aux lambris. Le fauteuil d'Alis Ra'hi n'avait pas été retiré. Personne ne s'y asseyait. Le secrétaire général adjoint présidait depuis la chaise qu'il avait fait apporter à la session précédente, à côté du fauteuil vide, et cette fois personne ne faisait semblant de croire que c'était provisoire.
Nohiti prit la parole le premier. Les sessions précédentes, il était resté assis ; cette fois il se leva, les mains sur la table, le menton relevé. Il ne contesta plus les preuves. Il posa une question.
Si le programme Hayabusa n'avait pas vocation à menacer ses voisins, pourquoi Pomon l'avait-il gardé secret pendant sept ans ? Un programme défensif, on le partage. Quand on le cache aussi longtemps, c'est qu'on le destine à autre chose. La République des Sakoa avait découvert l'existence de l'Hayabusa et avait tenté de développer sa propre capacité azurite, dans l'urgence, avec les moyens dont elle disposait. La pollution était un accident industriel. Pas un acte de guerre. L'acte de guerre, c'était le silence de Pomon.
Le délégué pomonien répondit sans se lever. Pomon avait développé l'Hayabusa pour survivre. Enclavé dans les eaux de la République, sans profondeur stratégique, Pomon n'avait que son avance technologique pour exister. Partager l'Hayabusa revenait à s'en remettre à la bonne volonté d'un voisin qui n'en avait jamais fait preuve. La République avait espionné Pomon, copié des éléments du programme et empoisonné deux territoires souverains. Les regrets ne compensaient rien.
Temauri tenta une médiation. Il parla de commission d'enquête, de calendrier, de mesures conservatoires. Nohiti le coupa.
Le délégué du Comté Gonémiaïque prit la parole pour la première fois en deux sessions. Sa voix était basse, lente. Le Comté considérait que le programme Hayabusa représentait une menace pour l'équilibre de la Monésie et soutenait la position de la République. Le Comté suspendait sa participation aux institutions confédérales.
Le secrétaire du Comté de Bas-Vent ne dit rien.
Hina nota dans son carnet : dernier Conseil.
La séance fut levée sans résolution. Personne ne prononça le mot de guerre. Les délégations quittèrent la salle. Hina resta assise un moment. Elle regarda les chaises vides et le fauteuil d'Alis Ra'hi. Le secrétaire général adjoint ramassa les documents. L'huissier ferma les portes.
Jonas était dehors, le matin, assis sur le muret devant la maison de Teui. La maison était fermée depuis dix jours. Miri avait été emmenée à Mataroa, confiée à une tante dont Jonas n'avait appris l'existence que par un message de Temauri.
L'île était plus calme qu'avant. Les ravitaillements avaient cessé. Le dernier dirigeable commercial avait déposé du riz et du pétrole une semaine plus tôt, et le pilote avait dit que c'était le dernier vol pour un moment. Shirō avait quitté Namu le lendemain, par le dernier vol de Pomon. Il avait serré la main de Jonas sur le chemin de terre et dit : « Faites attention à vous. »
Jonas regardait la mer.
Il entendit quelque chose. Un bourdonnement bas, lointain, qui enflait du côté du nord-est. Il leva les yeux. Le ciel était dégagé, la lumière du matin rasante. Le bourdonnement grossit. Les oiseaux se turent.
Ils apparurent au-dessus de la ligne des arbres. Des dirigeables. Des dizaines. En formation serrée, cap au sud-ouest, des coques militaires, longues et sombres, à l'éclat mat du blindage de combat. Ils passèrent au-dessus de Namu sans ralentir. Ils allaient quelque part. Jonas savait où.
Il se leva. Le ciel se remplissait de machines. Le bruit des hélices couvrit le vent, puis la mer. Pour la première fois depuis qu'il vivait sur cette île, Jonas n'entendait plus la mer.

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