chapitre 5

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Février commence mal. Les souvenirs ressurgissent du confins de mon âme. Je me noie, et le passé m’entraîne au fond de l’océan. Cruel. Les rires passent en boucle dans ma tête. Et le reste aussi. C’est quoi le reste ? Je décide de te le raconter. J’ai comme ce sentiment que je peux tout te dire, mais prends garde : si tu ne te sens pas de lire ça, zappe ce passage, tu risques de te faire du mal. Je ne t’en voudrais pas de ne pas lire ça, ou de ne rien lire de ce livre.

Les rires. Les voix.
« Déjà le matin et elle casse la tête. » Brune, lunettes rondes. Charline Lavenir. Deuxième rang, en mathématiques-chinois, en cinquième.
« T’es super grosse. » Chinoise, cheveux lisses. Églantine Leong Kam Po ; un nombre incalculable de fois. En CM2, sur le banc humide de pluie, devant les salles des CM1, je m’étais assise sur elle.
« Tu me saoules avec tes trucs débiles. » Petite, chinoise, lunettes argentées. Nina Chane Won In. En sortant d’un cours de maths, plein été, on était assises au premier rang.
« C’est une pute. » Métisse, lunettes hexagonales. Mikdaëlle Picard-Iva. Terrain de hand, en sixième.
« Ferme ta gueule, on s’en fout de ce que tu penses. » Cheveux noirs, bouclés. Soen Batisto Maunier. Cours de sport, au terrain Joinville, on faisait du frisbee.
« Pourquoi autant de violence ? C’est parce que t’es partie du collège que tu te sens plus forte… Écoute, tu sais très bien que tout le monde n’en a plus rien à faire de toi et qu’ils étaient contents que tu partes, mais ce n’est pas une raison pour mettre ta rage sur moi, et si je t’ai appelée, c’est par erreur, pas besoin de tout prendre à cœur comme ça. » Chinoise, lunettes. Ema Won Pin. Un message reçu en sortant du BIA en 4ᵉ.
« Mais bien sûr. J’applaudis miss parfait. Pour ce mignon petit discours. » Églantine Leong Kam Po. Pendant les vacances de juillet, avant la 4ᵉ.
« Olala, regardez elle met sa petite brassière alors qu’elle n’en a pas besoin. » Églantine Leong Kam Po. En cinquième, dans les vestiaires de la NSDR après piscine, je mettais mon débardeur noir.

Je pleure en réécrivant tout ça…

La chaleur des vestiaires en cinquième. Quand ils m’avaient tous traité de pute en cours de gym. Certains riaient. Une foule. Je retenais mes larmes et la sensation m’étouffe encore. J’avais dit au prof que Souhail m’avait traitée de pute. Il avait dit que je me prends pour une protagoniste. Ils avaient tous ri. À la fin du cours, après m’être faite bousculer à chaque fois que j’essayais de courir pour effectuer un exercice, je vais dans la douche et non dans les vestiaires. Ça résonne. Je plaque une main contre ma bouche et chuchote : « Calme-toi. » Je commence à chantonner « Allez Aurou, vas-y, t’es la meilleure, Oe Oe Oe, la meilleure. » Un hoquet de sanglot m’échappe. J’entends des voix. Je bloque ma respiration. Je ne respire plus du tout. J’entends leurs voix : « C’est vraiment une pute », « Elle est où là l’autre tchoin ? », « J’crois qu’elle chiale dans la douche mdr », « Elle est vraiment conne ».

Je m’écroule contre le sol. Je n’ai plus d’air. Les larmes ne sortent même plus. Ça sonne.
Tu dois être forte, arrête de faire le bébé.

Je me relève, essuie mes larmes et sors le sourire aux lèvres.

Le soleil qui cognait. Ils me cherchaient pour m’insulter. Je n’étais pas partie à la cantine (à Dodu, on change de collège pour manger). J’étais restée planquée dans les toilettes, assise contre le sol poisseux. Je me pince. Je me déteste. Je suis grosse. Je suis bizarre. J’entends des voix, c’est tout le 6/5 qui revient. Je sors des toilettes et cours au fond de la cour, derrière le bâtiment B. C’est interdit d’être là pendant la récré, mais je m’en fous. Je m’assois sur le rebord du mur et j’halète. Hyperventilation. Je pleure. Crise d’asthme. L’air. Pitié, où est l’air ? Je me noie. Aidez-moi. L’infirmière scolaire passe devant moi, elle sort du bâtiment. Elle me demande si ça va. Je souris franchement : « Oui très bien et vous ? » « Tu es sûre que ça va ? » J’acquiesce et lui souhaite bon appétit, mais dès qu’elle part, les larmes roulent. Je n’arrive plus à parler. Ma poitrine est bloquée et je le ressens encore.

Je vais te dire un truc… là je pleure. Je ne vois plus qu’à moitié les touches de mon clavier, mais tant pis. On continue.

Salle de classe de physique-chimie. J’entends Églantine et Antoine parler ensemble. Ils parlent de « Les Dents de la Mer ». Antoine, c’était quelqu’un de plutôt gentil… Je lui dis : « Moi, j’ai bien aimé ce film. »
« Tu l’as vu au moins ? Idiote. » La voix d’Églantine.

La balance qui indique 41kg pour 1m62...Le miroir qui reflète une fille en surpoids.Le medecin qui dit que cette même fille est en dessous de la courbe.Et putain cette fille c'était moi.

Salle d’arts plastiques. Il fait chaud. La prof a décidé que les notes, c’est les élèves qui décident pour ce travail-là. Donc, pour chaque présentation, elle demande qui vote pour telle ou telle note. Vient le tour de la mienne. Elle dit : « C’est celle d’Aurou». Quelqu'un propose.10/20. Qui vote pour 10/20 ? Toutes les mains quasiment sont levées. Humiliation. Amertume. Sois forte.

Je vais m’arrêter là… mais le pire dans tout ça, c’est que je pensais que c’était normal. J’étais arrivée au stade où je pensais que c’était normal. Il y avait des post-it du style « n’écoute pas les extraterrestres » dans ma chambre. Putain de merde.

La cerise sur le gâteau ? La journée contre le harcèlement. Debout dans la cour, toutes les classes sont là, la directrice fait un discours. Quelle putain d’ironie de se dire que j’avais honte. Je me sentais coupable, fautive. J’avais honte, car à force qu’on me dise que je la harcèle, j’y croyais. J’entendais les murmures. Je me déteste. Je suis une mauvaise personne.
 Tu es une salope, harceleuse. 

Je repense à Lïa qui me dit que j’aurais dû en parler. Qu’aurais-je dit ? Qu’aurais-je pu dire alors qu’ils étaient trente à dire que je la harcèle ? Y avait pas de solution à part encaisser. Quand je bache un cours par-ci, un cours par-là, car je pleurais dans les toilettes.

Bref. On s’arrête là. Ça devient trop… net, tous ces souvenirs dans mon esprit.

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