MARCY 

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« Elle va me manquer, je réalise maintenant. »
Elle emporte ses secrets.
Les derniers témoins se taisent.
Aucun sanglot.
Ni même une larme.

« Il y a quelques jours, Nadia, l’aide-soignante, t’a dit avec un grand sourire :
“Madame B, vous êtes une guerrière.” »

(Elle l’a dit quand elle était déjà en train de mourir.)

C’est vrai, tu as toujours été une combattante mais… toujours pacifique.

(Tu as raison papa, et je sens ta souffrance, la guerre n’est jamais tout à fait un chemin vers la paix.)

Cette force de caractère, elle était là pour construire des projets de vie avec ton entourage :
Créer un club de gym féminine dans un village encore bien rural ;
emmener des novices traverser les névés et les éboulis de l’Oisans sauvage ;
se lancer dans la danse à haut niveau… Rien ne t’arrêtait.

(Tu aurais dû nous le raconter, à tes enfants.)

La famille, c’était d’ailleurs l’essentiel.
Celle où tu as grandi avec tes frères et sœurs unis autour de tes parents,
et celle que tu as construite avec Papa.

Des points d’ancrage qui nous ont tous permis de grandir et de nous construire aussi.

(Vraiment ?)

Maman, tu étais aussi Marcy : une femme coquette, belle et élégante quand il fallait,
mais toujours simple.
Ouverte et généreuse vis-à-vis des autres, quels qu’ils soient…

(Elle était si belle, même morte.)

Ainsi, à Champoléon, dans ce hameau de montagne où nous passions toutes nos vacances,
tu avais avec papa su nouer avec les quelques habitants restants, aux vies si différentes des nôtres,
une amitié forte et durable.

(Pourquoi n'en as-tu jamais parlé ?)

Je ne suis pas sûr d'avoir hérité de ta force de caractère,
mais j'espère avoir gardé cet esprit de simplicité et de tolérance.

(Tu l'as.)

Je suis sûr que la vie t’a donné beaucoup de joie, mais aussi son lot d’épreuves.
La mort de papa

(Le suicide de ton père et le suicide de son mari.)

et la solitude qui s’en est suivie, une situation pour laquelle tu n’étais pas faite,
toi qui as toujours eu besoin des autres, cela t’a profondément marquée.

(J'aurais aimé mieux l'a connaître.)

Mais doucement, tu as su surmonter cette mélancolie et retrouver une joie de vivre avec Roger auprès de toi.

L’épreuve de la maladie est arrivée, brutale et difficile.
Mais tu as gardé ton humanité.

Il y a quelques jours encore, ton regard a brillé à nouveau
et tu as demandé des nouvelles de tes petits-enfants.

(J'étais là, je lui ai parlé de moi, ses yeux brillaient.)

Tu as prié la Vierge Marie, qui sans aucun doute t’a aidée,
comme elle a aidé nos grands-parents pépé et mémé Chavanon et toute la famille.

Ce sont ces moments de vie qu’il nous faut retenir.
Ceux où ta présence nous a rendus heureux.

________________________________________________________________________________

Tu es restée distant, encore.
Tu n’as pas pleuré en sanglotant, tu as retenu ta respiration et tu as attendu.
Les pleurs ne s’observaient que par la marque qu’ils avaient laissés sur ton visage.
Pourtant je ne t’ai pas quittée, j’ai voulu tout savoir de toi et de ce que tu sentais.

La temporalité de la perte possède une mystérieuse dimension :
le choc provoque un temps étiré, large, et il s’épaissit.
Tout devient plus intense et plus profond.

Le matin, la mère ouvre la porte de la chambre,
un malaise artificiel accompagnait sa voix :
« Marcy est décédée. Ce matin, à 7h, ton père est déjà parti. »
Dans sa maladresse déconcertante, elle ajoute :
« Bon… je pense qu’aujourd’hui on ne fera rien, on est un peu coincé ici. »

J’ai aimé cette temporalité urgente,
un ciel bas où se joue une multitude de sensibilités qui s’entrecroisent.
Il faut gérer le choc de chacun.

Au centre, Marcy, ma grand-mère décédée.
Le besoin urgent d’être présente près de lui,
de le soutenir,
d’être cette enfant devenue adulte, capable de comprendre les difficultés et les épreuves.

« Je réalise que le plus difficile c’est de perdre les générations,
savoir que désormais ils ne seront plus là.
Plus de parents, les prochains c’est nous.
Perdre les repères d’une génération. »

« Enfin... tu sais qu’elle se raconte cette génération. »

Hésitation.
Je poursuis délicatement
(Parfois les mots les plus durs sont plus audibles lorsqu’ils se prononcent avec délicatesse.)

« En un sens, nous pouvons continuer à faire vivre une génération en la racontant.
Tu penses pas ?
Si tu n’as jamais parlé de ton père, c’est en cela qu’il s’efface. »

Silence.
Se défile alors tous les mots gardés secrets, tous les souvenirs qui n’ont pas été racontés.

« C’est vrai que j’ai peu raconté combien mon enfance a été heureuse près d’eux, combien nous étions unis tous ensemble. »

J’assemble les photographies, je les laisse se succéder dans ma mémoire.
Une femme, en short court. Les montagnes enneigées, les lunettes de ski, le bonnet, sa taille fine.
Ses cheveux blonds ébouriffés.
Du vent.
Un sourire.

Une première partie, une sorte de piste d’écriture : la mort comme commencement.

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