La porte couleur rouge sang de bœuf
Elle est du genre à vous balancer une gifle au premier regard, à vous interdire de poser vos yeux ailleurs.
C'est une porte cochère en chêne à deux vantaux dont l’un est muni d’un guichet facilitant l’entrée des piétons. De fines moulures rythment discrètement sa structure, des panneaux marquetés en losange ornent la partie inférieure et des fleurs sculptées ourlent son arrondi supérieur.
Ancrée dans une façade se voulant haussmannienne, elle semble maintenir à elle-seule l’immeuble tout entier, distribuant étages et fenêtres autour d'elle.
Elle est de couleur rouge sang de bœuf.
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Les gens que j’observe sont beaux et aériens. Je les vois se déplacer à quelques centimètres au-dessus de ce même trottoir qui plombe mes pas comme s’il voulait m’absorber. Où trouvent-ils cette légèreté ?
La fille pose une main sur la poignée de métal et l’arc de son corps qui accompagne l’ouverture de la porte rouge est juste sublime, d’une évidente simplicité même pas calculée, d’une chorégraphie parfaite.
J’ai envie de sentir son parfum, toucher ses cheveux, prendre sa main.
La lourde porte se referme sur elle.
C’est le genre de fille à monter les escaliers en sautillant, à caresser la rampe en bois du bout des doigts, à laisser sa robe voleter autour de ses cuisses.
C’est le genre de fille à se faire plaquer au mur par un corps en attente, avide et gourmand de chaleur et de caresses esquissées.
Elle est comme ça.
Moi j’ai un peu froid, la bouche remplie de sang de bœuf, jusqu’à l’écœurement, je déglutis avec peine, les yeux totalement habités par la porte cochère, ne respirant vraiment qu’à chaque entrebâillement.
La fille est ma préférée.
Elle seule a le don de rendre la porte désirable mais inaccessible. La peur de m’y brûler me retient. L’appréhension de la déception m’empêche de l'entrouvrir.
Et si des poutres et des étais maintenaient une façade de cinéma, décor factice, terrain vague, trou béant ? J’imagine la lourde porte basculer d’un bloc, avec fracas, dans un nuage de poussière blanche au seul contact de ma main.
Elle sait que je ne crois pas en elle.
J’enrage, me consume, fonds, palpite, tremble, frissonne, gèle, défaille.
Je reviens. Toujours.
C’est une porte cochère en chêne à deux vantaux dont l’un est muni d’un guichet facilitant l’entrée des piétons. De fines moulures rythment discrètement sa structure et des panneaux marquetés en losange ornent la partie inférieure. L’arrondi supérieur s’ourle de fleurs sculptées.
Elle est de couleur rouge sang de bœuf. J’en ai plein la bouche.
Elle m'attire et me rejette. Ai-je si peu confiance ?
****
Un jour je plaquerai mon corps sur celui de cette fille, son dos collé sur la porte rouge, ses doigts dans mes cheveux, mes mains à la lisière de sa robe légère.
Le souffle court. Sa bouche sur ma tempe.
La porte en a vu d'autres.
Des ouvertures, des fermetures, des claquements.
Des coups-de-pied, des coups de coude, des coups d'épaule.
Des pluies ruisselantes. Des chaleurs sèches. Des vents contraires...
Je me souviens alors que ce n'est qu'une porte.

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