27. Carnaval
Carly
Lukas me parait contrarié depuis un moment. Ni sa voix, ni son rire ne me sont parvenus durant ma conversation avec Nick et aucun sourire n’est venu égayer son visage. Au contraire, son expression boudeuse accentuait mon malaise. Je l’ai surpris à plusieurs reprises en train de nous jeter de furtifs coups d’œil tandis que d’autres fois, songeur, il fixait mon interlocuteur.
Lorsque je lui ai demandé ce qui le chagrinait, il m’a assuré que tout allait bien. Sauf que John avait compris que Cro-Mignon est juste jaloux ! C’est vraiment cro mignon. Cette découverte m’émeut d’autant plus qu’il se retient de provoquer une scène et je dépose un baiser sur ses lèvres juste avant qu’il ne prenne la direction du Strip.
J’apprécie beaucoup Nick, pour nos échanges et l’intérêt qu’il porte à mes enfants. Il fait preuve de beaucoup d’humour et respire la joie de vivre. Ses amis et lui se réjouissent de leur réussite, et malgré les interminables heures de répétitions, aucun d’entre eux ne se déclare prêt pour une chute de succès.
« Si c’était à refaire, j’annoncerais mes véritables ambitions à mes parents des années plus tôt », m’a confié le chanteur. « Même si ça m’obligeait à quitter le domicile familial bien avant. »
Cette magnifique rencontre n’a lieu que grâce à la prévoyance dont Lukas fait preuve à mon égard, et j’ai bien conscience de sa fin proche. Il serait déçu si je n’en profitais pas pleinement. D’autant plus qu’à mon humble avis, ces deux-là ne sont pas prêt de faire copain-copain. Bref, Perfection n’a rien à craindre, les membres du groupe ne sont pas ses rivaux. Personne ne l’est, à mes yeux, d’ailleurs.
Sur le boulevard des barrières de sécurité maintiennent avec peine la foule qui s’amasse déjà. Lukas nous oblige pourtant à progresser d’un pas rapide. La parade devrait bientôt commencer.
De retour au Serenissima, nous empruntons un couloir privé pour grimper jusqu’au mur d’enceinte où nous attendent fauteuils VIP et serveuse devant son minibar.
Installée entre mes amies, téléphone en main, je suis prête à immortaliser le cortège. Il doit être merveilleux, car s’il est fascinant en Guadeloupe, les moyens ici sont bien plus colossaux.
Ah, mon Cro-Mignon se sent mieux. Près de son Fry et de Paulo, il sourit à pleines dents et va même jusqu’à rire, un verre de scotch à la main.
Le brouhaha de la rue s’éteint de manière soudaine et laisse place à un bruit de fond plus sourd, voire incertain.
Je cherche à envoyer un baiser volant à ma perfection, hélas, le vacarme en approche interpelle les trois hommes qui tournent la tête vers la rumeur grandissante. Sans me prêter la moindre attention, mon amant invite ses deux comparses à prendre place avant de s’installer à son tour. Incrédule de me savoir ainsi oubliée, j’en déduis que le départ est imminent et me pose sur l’une des confortables chaises.
Le son strident de sifflets se mêle à la clameur, puis prend le dessus. Les instruments d’une troupe de musiciens accompagnent leur lente progression au milieu de la route, sur un air de samba enredo.
Un globe terrestre, accroché à la proue d’un navire, apparait ensuite, et sa progression au ralentit nous permet d’admirer le travail minutieux des créateurs. Le plateau, ainsi que la coque qu’il supporte, est savamment habillé de plantes aquatiques, desquelles paraissent surgir de nombreux poissons multicolores.
Leandra, subjuguée, danse et tape des mains. Elle a raison, nous apprécierons beaucoup mieux le spectacle, debout, au bord du muret de protection. Sybille m’interpelle et m’invite à imiter notre amie.
Au pied du grand mat, la statue de Mama Qucha veille, telle la déesse inca qu’elle représente. Elle ouvre la cérémonie et conduira son escorte à bon port. Devant elle, des danseuses en robe de sirène bleu clair sont chargées de coiffes à l’effigie de voluptueuses anémones de mer aux nuances du feu. Les animaux marins s’agitent avec la musique et saluent la foule avec une grâce toute naturelle.
Entre la divinité et elles, trône la chanteuse, sur un podium drapé de sa propre robe. La fluidité du tissu, associé aux paillettes et sequins procure l’illusion de la surface scintillante des océans.
La femme porte une couronne dont les longues plumes brillantes s’élancent vers le ciel et des toiles bleues déployées. Tendues, elles nous permettent de lire : WELCOME TO THE 2024 LAS VEGAS PARADE.
Les hommes de la sécurité défilent, eux aussi. Ils encerclent le galion et jouent le jeu. Vêtus d’un pantalon blanc, ils sont recouverts d’un harnais étincelant qui capture aussi bien pectoraux et épaules, mais aussi la ceinture et lorsqu’ils tendent le bras pour repousser des spectateurs surexcités, ils exhibent les bracelets clinquants qui les recouvrent jusqu’aux aisselles.
Le bateau est toujours devant nous qu’une autre musique se mêle à la première dans une cacophonie peu agréable mais somme toute très rapide. Un groupe de carnaval se déhanche dans son sillage et invite quelques visiteurs à se joindre à eux. Le plaisir qu’ils dégagent est contagieux, nous gesticulons à qui mieux-mieux en applaudissant !
Un nouveau bâtiment approche déjà…
La représentation se poursuit, nous en prenons plein les yeux !
Kevin arrive avec les enfants. Les filles se dépêchent d’embrasser leur mère alors que les garçons s’agglutinent auprès des hommes. Et du bar. Seul Thomas s’installe près de moi, appareil photo en main, après m’avoir gratifié d’un sourire et d’un baiser sur la joue.
— Lukas m’a dit qu’il pourrait exposer une ou deux photos si je parviens à capturer une image d’exception, m’apprend-il, enjoué.
Mon fils a l’œil affûté et connait ses besoins pour mener à bien son projet, d’autant plus que son « client » ne lui impose aucune exigence.
Je ne vois pas le temps passer, si bien que Lukas me surprend quand il se colle à moi. Les bras autour de ma taille, il mène la danse et murmure à mon oreille :
— Ça te dirait de continuer la fête et de te mêler aux carnavaliers ?
— Oh oui !
Je réalise alors que la nuit est tombée. Quelle heure peut-il bien être ? Affolée, je consulte ma montre : dix-neuf heures trente !
— Les Enigma World doivent nous attendre ! m’affolé-je.
— Il ne faudrait surtout pas faire attendre Nick , grommelle mon prince charmant en se détournant brusquement.
Il s’écarte et vocifère, à l’intention de nos amis :
— On rentre ! Il faut se préparer pour retrouver Enigma World !
— Nous n’avons pas le temps, Lukas. Ils doivent se reposer avant le concert. Il leur reste à peine une heure !
— On va manger ! beugle-t-il encore, en m’adressant un regard de travers.
J’éprouve toujours quelques difficultés à le comprendre. Il a organisé cette rencontre pour me faire plaisir et je n’ai pas le souvenir d'avoir agi avec indécence. Alors pourquoi cette jalousie ? Que s’imagine-t-il ?
— Remballez tout ça, ordonne-t-il à la serveuse, d’un signe du menton.
Le mépris de son geste me perturbe. La jeune femme, d’abord surprise, s’exécute sans mot dire tandis que je les dévisage tout à tour, elle et Lukas. Je me tais malgré tout. La moindre remarque sur son comportement provoquera une dispute et nous manquons de temps pour ça. Je salue néanmoins l’employée d’un sourire navré avant de suivre mes amis.
Cro-Magnon s’éloigne déjà à grands pas, les autres à sa suite, et je n’ai d’autre choix que d’obtempérer.
Mon cerveau fume, bouillonne. J’accélère et dépasse tout le monde pour arriver à sa hauteur, puis m’accroche à son bras et lance avec enthousiasme, histoire de faire retomber la tension :
— Appelle Nick pour lui dire que nous avons pris du retard et qu’ils ne s’occupent pas de nous.
— Non.
— Pourquoi ? Tu n’aimes pas que je passe du temps avec lui, alors soit, passons à autre chose.
— Je t’ai dit non.
Son ton est ferme, catégorique. J’essaie encore :
— Enfin, Lukas…
— Tu es heureuse quand tu discutes avec lui, et je suis heureux quand tu es heureuse. Donc, nous allons souper avec eux. Sujet clos.
— Ah oui, tu respires la joie de vivre là, tu rayonnes de bonheur !
Le visage fermé, il tapote sur sa montre, puis sans ralentir, il lève le poignet à hauteur de la bouche.
— Nous serons là dans 10 minutes.
Lukas
— À ce soir ! gronde le chanteur, de sa voix portante, tout sourire.
Les portes se referment tandis que Carly répond à son signe de la main, l’air gêné.
— Vous avez rendez-vous ce soir ? demandé-je en feignant l’indifférence.
— Non, nous avons tous rendez-vous ce soir.
— C’est une idée à lui ?
— Oui, Lukas, et c’est très généreux de sa part. Tu vas me dire ce qui ne va pas ?
— Tout va bien, je t’assure.
Elle me jauge. J’affiche une expression cool, genre heureux, insouciant, lèvres étirées, sourcils levés en guise d’incompréhension.
—Lukas… arrête, s’il te plait. Tu as fait la tête tout le temps que nous avons passé dans leur suite. Qu’est-ce que j’ai encore fait pour te contrarier ?
— Rien.
— Il est jaloux parce que tu n’avais d’yeux que pour Nick, avoue John, adossé au miroir de la cabine.
— Ta gueule, John. N’importe quoi. Crois-moi, je ne faisais pas la tête.
Carly me fixe quelques instants puis me défie :
— Super, nous allons donc passer une très bonne soirée.
Les battants m’offrent une échappatoire quand ils s’ouvrent, et nous retrouvons notre couple d’amis dans le hall.
— Les festivités vont bientôt commencer. Ne perdons pas de temps.
Et plus vite nous quitterons Mama Qucha, plus ma poupée se trouvera loin de mon nouveau rival.
Le mur d’enceinte du Serenissima a été spécialement aménagé pour nous permettre d’assister au défilé. De là-haut, nous bénéficierons de la meilleure vue.
Je commence à m’impatienter quand les premières notes festives me parviennent. De là où nous sommes, nous apercevons en effet le char de tête, annonciateur du thème de l’année. L’idée des mers et océans pour la création des décors et costumes provient de mes équipes, mais nous ne sommes pas les seuls décisionnaires et parvenir à ce que les autres établissements nous suivent ne fut pas une partie de plaisir. Par chance, le concept convient parfaitement à Duncan & Mortan, les propriétaires de l’Hydrus, qui appuyèrent notre proposition.
Samba enredo : Style de samba qui consiste en la combinaison de paroles et d'une mélodie créée à partir d'un résumé du thème choisi comme intrigue d'une école de samba pour son spectacle de carnaval. (Source Wikipédia).

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