29. Les caméras

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Lukas

La chanson et les acclamations du public terminées, Kevin ramene Carly et les jeunes jusqu’à nous. Ma sœur remonte un peu plus tard avec le groupe, le dernier rappel achevé. Un ultime verre partagé avec les musiciens, puis vient le moment des adieux. Entre embrassades, accolades et étreintes, ma belle se confond en remerciements et me force écourter leurs effusions.

Pourquoi avoir mis si vite un terme à ces actions de grâces mielleuses ? Pour une très bonne raison : un programme encore plus chargé pour ma poupée, et ce, dès demain matin ! De toute façon, quand nous avons pris congé, Angie minaudait déjà à l’oreille de Nick, visiblement pas le moins du monde dérangé.

La soirée aurait pu se prolonger, c’est vrai, mais , à mon sens, Nick a rempli sa part du contrat avec brio avec cette journée magique offerte à ma chérie. Elle m’amuse, me fait rire. Ses doigts se glissent entre les miens, quand ses bras n’entourent pas ma taille, avant qu’elle ne m’arrête et dépose un tendre baiser sur mes lèvres. Ses yeux brillent d’excitation, son sourire radieux illumine son visage.

Telle une gamine, ma belle saute partout depuis notre départ. Elle se précipite de ses enfants émerveillés à moi, nous raconte sa soirée, ses souvenirs, ses impressions, ses sentiments… Ils sont tous trop excités pour mettre fin à la soirée et insistent pour poursuivre chez moi. Carly ne se doute pas des réjouissances qui l’attendent dès le réveil, et ne semble pas vouloir se coucher, vu le regard suppliant qu’elle m’adresse. Alors, pourquoi pas ?

Vu les révélations que j’ai à lui avouer… elle ne va pas apprécier… moi non plus, mais je dois lui en parler. La présence des autres atténuera peut-être la crise. Cependant, comment aborder le sujet ?

Je la retiens avec des gestes d’affection, le temps de passer à l’arrière du groupe. Le couloir de ma suite atteint, je me râcle la gorge et l’interpelle avec sérieux. Si j’attends encore, il sera trop tard.

— Carly, avant d'aller plus loin, il y a quelque chose que j'ai oublié de te dire.

Ma belle s'écarte légèrement, les mains toujours jointes dans mon dos, intriguée et suspicieuse.

Par où commencer ? Peu importe, je vais encore passer un sale quart d’heure.

— Nos précédents ébats ont tous été filmés. Que ce soit à Lyslodge, ou ici.

Elle recule tandis que la stupéfaction se lit sur son visage. Le silence de mort qui nous entoure est pire que tous les reproches dont elle va m’accabler. Le calme avant la tempête. Sa colère prend du terrain, se reflète sur ses traits tantôt incrédules, tantôt douloureux. Ses yeux me transpercent tandis qu'elle respire de plus en plus fort. Je comprends aujourd'hui le sens de l'expression « fusiller du regard ».

Je baisse la tête et me balance d'un pied sur l'autre, à la recherche d'une excuse valable pour avoir omis cette petite précision. Elle est encore immobile et me scrute avec intensité quand je me décide enfin à affronter les deux boules de canon qui me menacent.

Trouve un truc pour atténuer sa fureur, fry, n’importe quoi.

— Elles sont là de jour comme de nuit, déclaré-je, au même titre que le lustre ou la climatisation. Je t'assure que je n'y pensais plus.

— Qui les voit ?

Tel une lame, son ton est glacial, tranchant.

J'esquisse un pas vers elle, mains tendues. Elle se dérobe, tendue comme un arc, poings serrés.

— Personne en réalité. Elles ne servent qu'à prouver mon innocence si on vient un jour à m'accuser de viol ou de harcèlement, tout comme elles révéleraient l'identité de mon agresseur le cas échéant.

— Où se trouvent-elles ?

— Partout dans l'appartement, dans mon bureau, dans le ...

— Dans la douche ?

J'acquiesce et baisse la tête, oppressé par un sentiment de honte.

— Qui les détient ?

— Le service de sécurité en a la charge, au Serenissima. À Lyslodge, ce sont Ryan et Kevin qui s'en occupent.

— Comment peux-tu être certain qu'aucun d'entre eux ne les visionne ???

Le volume augmente, elle n’accepte pas mes explications.

— Parce qu'ils ont d’autres priorités ! Quand bien même ils se montreraient curieux, ils perdraient leur emploi s'ils les copiaient ou les divulguaient !

— Ne me prends pas pour une idiote, Lukas, le cachet qu'ils toucheront pour ces vidéos couvrira la perte de leur emploi ! De plus, je n'ai aucune envie de montrer mon cul aux agents !

— Tu crois que c’est mon kif ?

— Peut-être bien, vu les jeux que vous pratiquiez John et toi. Si tu ne changeais pas de gonzesses tous les soirs, tu n'aurais pas besoin de te protéger ainsi !

— J'aurais surtout mieux fait de me taire, tu ne l'aurais jamais su.

— Lukas !!!

Elle me fixe quelques instants, en pleine réflexion, les bras croisés sur sa poitrine. L'atmosphère n'a plus rien de sensuelle, au contraire, son regard assassin me donne froid dans le dos. D’ailleurs, il faudra que je fasse régler la climatisation car la température a baissé. Je frissonne. Une cigarette me réchaufferait le cœur, mais j'ai arrêté ça aussi quand je suis sorti de ma période saoulard. Un sentiment de profonde solitude s’empare de moi.

— Ordonne-leur d'effacer toutes celles où j'apparais, décide-t-elle, intransigeante. Depuis mon arrivée.

J'obtempère et sors mon téléphone de ma poche, soulagé à l'idée qu'elle s'apaise si simplement. J'omets de lui révéler qu'ils n'en feront rien puisqu'ils ont ordre de désobéir à cette demande pour au contraire, dupliquer les enregistrements. Non pas qu'ils me seront utiles aujourd'hui, mais je veux juste apaiser ma poupée furieuse. Hélas, elle est trop maligne pour que mon plan fonctionne.

— N'appelle pas. Allons les trouver, déclare-t-elle en se dirigeant vers l’ascenseur.

— Carly ! Ils ne te permettront pas d'entrer. Ce sont les bureaux de la sécurité du casino. Aucun étranger n'y est admis.

— C'est toi le boss, non ? Ou tu fais en sorte que je les regarde effacer toute trace de ma nudité sur leurs vidéos, ou tu peux dire adieu à nos ébats.

Dans l'ascenseur qui nous mène à l'étage sécurité, l'ambiance est tendue, l'air saturé. Kevin regarde droit devant lui, comme à son habitude. Il ne pipe mot. Aucun réconfort de ce côté. Carly est profondément en colère, je n'ai jamais vu son visage si fermé. Je m'en fous, qu'on supprime ces films. J'ai une totale confiance en elle. Pourtant, je suis déçu, très déçu que mon sentiment ne soit pas réciproque.

Sur le palier, mon I Phone toujours en main, je sélectionne le nom du chef et enclenche le haut-parleur avant d’envoyer l'appel.

— Lukas Sullivan. Je suis devant la porte. Ouvrez-moi.

Quelques secondes passent sans que nous ne percevions le moindre son, puis la voix de l'homme se fait entendre :

— Impossible. Vous n'êtes pas seul.

Je regarde Carly, qui me foudroie toujours du regard. Soudain, elle m'arrache le téléphone et s'adresse à notre interlocuteur :

— Carlyanne Bertrand. Vous possédez des images de mon corps nu que je veux récupérer ou vous voir détruire. Accédez à la demande de votre patron, je vous prie.

— Monsieur Sullivan, soupire l’agent, vous connaissez la procédure.

— Ainsi que le protocole, marmonné-je. Elle ne vous demande pas de tout effacer. Uniquement les passages où elle apparait en tenue d’Eve ou très peu vêtue.

À ce moment, l’appareil émet un signal de double appel. John. Je suis obligé de lui répondre, sans quoi il insistera jusqu’au moment où il va s’imaginer le pire.

— Pas maintenant, John.

Je coupe la communication.

— Ceux où l’on voit mes enfants aussi, précise alors ma poupée. Ils sont mineurs et je ne pense pas que vous ayez le droit d’agir ainsi sans mon autorisation.

— Bryan, ouvrez, s’il vous plait. Elle ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas obtenu gain de cause et je n’ai pas envie d’attendre toute la nuit. Nous avons un programme chargé.

— Je suis désolé, Monsieur Sullivan.

Le chef de la sécurité met fin à la discussion. Je fixe ma tête de mule durant plusieurs secondes, à la recherche d’une hésitation qui me permettrait d’espérer un abandon de sa part. Hélas, l’expression de son visage reste impitoyable, son regard, autoritaire, et sa bouche, plissée.

Le portable rangé dans ma poche, je compose mon code sur le boitier de verrouillage et me penche au niveau de la serrure à reconnaissance rétinienne. Carly me lance des regards furieux, horripilée par mes tentatives pour la faire renoncer.

Alors que nous pénétrons dans l’immense salle aux murs couverts d’écrans, Bryan, l’armoire à glace, s’interpose.

— Monsieur Sullivan ! me réprimande-t-il. Je suis désolé, Madame, vous n’êtes pas autorisée à…

J’interviens avec agacement et précipitation :

— Je l’autorise. Faites ce qu’elle vous demande.

— Monsieur, si vous ou le public courrez un quelconque danger…

— Nous ne courons aucun danger, Bryan ! Souhaitez-vous que je signe une décharge pour accéder enfin à notre requête ?

— Oui, Monsieur. De plus, seuls vous et Madame êtes en mesure de déterminer quels passages effacer. Par conséquent, il serait préférable que vous vous en chargiez vous-même.

Après avoir profondément inspiré et soufflé, je m’assure que Carly n’a pas changé d’avis. Hélas, elle se montre plus résolue que jamais.

Le visionnage nous prend plusieurs heures, plus de temps qu’il ne nous en faut pour supprimer de manière définitive toute trace de notre sélection de vidéos indésirables.

Notre labeur achevé, j’interpelle une nouvelle fois le chef de la sécurité :

— Coupez les caméras dans les chambres de mon appartement.

— Dans les salles de bain aussi, ainsi que dans les logements de Léandra et Sybille, ordonne ma belle d’un ton ferme.

Une vraie patronne. Avant que l’imposant personnage ne proteste, je l’assure de la présence de Kevin ou Ryan, à proximité immédiate durant toute la durée nécessaire avant le rétablissement des caméras. Tête de mule en profite pour ressortir, et claque même la porte. Je soupire, remercie et salue le personnel puis emprunte le même chemin.

Elle a bloqué l’ascenseur et m’attend. Forcément, il faut le code magique pour atteindre les étages privés.

— Carly…

— Stop Lukas, m’interrompe-t-elle. Je sature, là. J’en ai vraiment assez de toutes tes cachoteries. Tu veux qu’on aille de l’avant, toi et moi ?

— Evidemment ! Pourquoi prendrais-je le risque de provoquer ta colère, Carly ? Ce serait mettre notre relation en péril. Je… je ne veux pas te perdre.

Belle soupire, lèvres pincées. Elle ferme les yeux et secoue la tête.

— Y a-t-il autre chose que je devrais savoir, Lukas ? Que tu aurais encore oublié de m’avouer ?

— Non !

J’ignore pour quel genre d’homme elle me prend et sa façon d’interpréter certaines situations ou autres évènements m’agace profondément.

— Qu’est-ce que j’ai oublié de confesser, à part les caméras destinées à ma protection ?

— Les femmes qui te paient, par exemple. Tu les as oubliées ?

Les portes s’ouvrent alors et ma femme me précède dans le couloir , avec la permission de de mon garde du corps.

— Tu es incroyable ! Jalouse de ma vie d’avant ! Passe à autre chose ! Nous ne construirons jamais rien sans ça. Merde, Carlyanne ! J’avais quand même le droit de choisir avec qui coucher, non ?

À l’arrêt devant ma suite, elle me fait face et demande des explications, d’une voix un peu plus calme.

— Comment un homme tel que toi, avec ton statut, ton physique, qui séduit toutes les femmes sans lever le petit doigt, en particulier les bombasses, peut choisir de s’envoyer en l’air avec des femelles en chaleur qui pourraient être ta mère ? Qu’en penserait-elle ? Tu te l’es déjà demandé ?

Cette fois, c’est moi que la colère gagne. Bon sang, elle va trop loin !

— Mes défunts n’ont rien à voir dans cette histoire et je n’autorise personne à parler d’eux, si ce n’est mes proches qui les ont connus. Même John prend des gants les rares fois où il les évoque.

Son visage se décompose peu à peu, mais loin d’apaiser mon irritation, la détresse que j’y lis attise encore mon désir de la faire souffrir. Elle me fait mal ? À mon tour. Juste revers des choses.

— Ne mêle pas ma mère à cette histoire, Carlyanne. Tu ne sais rien d’elle, et tout ce que j’ai pu faire avant de te connaitre ne te concerne pas. Je t’offre mon présent et mon futur. Accepte-les, oublie mon passé et nous pourrons peut-être, alors, aller de l’avant.

Je déverrouille la porte et entre sans aucune marque de galanterie. Moi aussi, je peux faire la gueule !

— Ah bah quand même ! s’écrie l’ourse avant que je n’atteigne la terrasse où ils se sont tous réfugiés pour faire la fête.

— Dehors !!! hurlé-je, les deux index en direction de l’entrée de l’appartement.

Par chance, personne ne moufte. Tout le monde prend la direction de mes doigts, sauf Thomas et Cyril qui montent vers leur chambre. Carly, perplexe, se tient à côté de moi et m’observe.

— Je te laisse ma chambre. Je vais dormir dans une chambre d’amis.

Sans un regard, sans un salut, je file au même étage que les deux garçons et m’étends, habillé, sur le couvre lit.

J’émets de sérieux doutes sur la viabilité de notre relation.

En France, j’ai été très dur avec elle, par peur de ce sentiment inconnu et de tout ce qu’il déclenchait, des changements qu’il engendrerait, de manière inévitable. Il, elle, bouleversait toute ma vie et je n’y étais pas préparé.

Pourtant, je n’ai pas tenu une semaine loin d’elle. Sa voix, son sourire, son odeur me manquaient. Mais les souvenirs de nos moments de complicité, de ces instants où je me laissais aller et me découvrais en même temps qu’elle, tout comme l’évocation de nos corps unis, tous ces rappels me tordaient le cerveau et les boyaux. J’avais mal à en crever.

Il y avait ce putain de rêve aussi, reflet de mon désir de la revoir. Lui me filait mal au crâne. À moins que l’alcool ne soit la véritable cause de ma douleur. Mon fry m’a sauvé. Il a été moins con que moi en acceptant cette bourrasque nommée amour. Car je crois bien qu’il l’aime, son ourse. Je ne devrais pas tarder à le perdre lui aussi.

Bref, mon frère m’a relevé, mais pas seulement. Il m’a permis de grandir, également. Il m’écoutait, me poussait à réfléchir et me poussait à chercher mes émotions ou sentiments les plus profonds. Il m’a obligé à ouvrir les yeux, à analyser notre comportement, en particulier le mien.

Grâce à lui, je suis devenu celui que j’avais raté. Un PDG digne, avec un avenir, des ambitions, des rêves et des espoirs. Le premier s’appelait Carlyanne. Je devais aller la chercher, la convaincre de me pardonner et de nous redonner une chance d’être heureux ensemble.

Nous y sommes parvenus.

Presque.

J’ai beau faire abstraction de mon passé, il ressurgit sans que je ne puisse l’en empêcher. Je veux jouer la carte de la transparence, mais ma vie est si riche… de merdes, que je ne parviens même pas à garder pour moi ! Pourquoi lui ai-je parlé de ses putains de caméras ?

J’ai conscience que mes révélations, en plus de l’étalage de ma fortune représentent une lourde charge pour Carly. Ce séjour dans mon univers devait se dérouler sans anicroche. Absolument tout était prévu. Mis à part de subit besoin d’honnêteté.

Elle a besoin de temps. Et d’espace. Je comprends.

En fait non, je ne comprends pas. Dix jours avec moi seraient-ils trop lourds pour elle ? Pour moi, ils sont insuffisants. Cette femme doit coûte que coûte faire partie de ma vie.

Il lui reste quelques heures pour refléchir. Quoi qu’il en soit, cette fois-ci, je ne ferai pas le premier pas. Sauf si elle s’obstine… D’un autre côté, en quelque sorte, si, je vais le faire, ce premier pas.

En attendant, je n’ai pas envie de dormir. Un verre au bord des canaux me rafraîchira surement les idées.

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