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Bill n’exagérait pas en disant que le bazar régnait chez sa nièce. Des deux côtés du chemin d’accès, des objets de toutes sortes et de toutes tailles jonchaient le sol. Un bric-à-brac infernal qui s’agglutinait en montagne au fur et à mesure que le Mitshu se rapprochait de la maison. Jim eut une pensée affreuse. « Et si Shauna avait balancé son enfant au milieu de ce fourbi ! » Personne ne le trouverait, et seule l’odeur les mènerait au corps. Il se ressaisit, le shérif lui avait dit que sa nièce était une fille bien.


— Tu t’occupes de questionner Shauna pendant que je fais le tour de la maison ?

Patti opina.

Elle s’approcha de la porte d’entrée, frappa à deux reprises.

Une voix forte répondit.

— Foutez le camp de chez moi !

Patti se décala et se posta devant une fenêtre.

— Shauna, je m’appelle Patti. Votre oncle nous a demandé notre aide pour retrouver Tim. Ouvrez-moi.

Lentement, la porte pivota, laissant apparaître une femme, grande et mince, d’une trentaine d’années. Elle esquissa un sourire, mais ses traits tirés prouvaient son angoisse et ses yeux rougis, son manque de sommeil.

— C’est Bill qui vous envoie ? Vous allez retrouver mon fils ?

— Shauna, laissez-moi entrer. On va discuter.


Jim retourna à pied au début de la piste. Il releva plusieurs traces de pneus. Des larges et profondes, similaires aux roues arrière jumelées d’un pick-up, puis celles étroites de motos. Ça lui rappela de mauvais souvenirs, il espéra que ce n’était pas le même gang qu’à Amboy. Il suivit les rainures jusqu’à une zone de stationnement et remarqua que celles du pick-up contournaient la maison. Les marques s’arrêtaient devant une carcasse rouillée de bagnole des années 70 et un tas de vieilles ferrailles. Un parfait rempart en arc de cercle, impossible à franchir sans prendre le risque de se blesser. Pourtant, si le pick-up venait jusque-là, c’est qu’il y avait une raison. Il prit un peu de hauteur en grimpant sur le capot de la vieille caisse et scruta les alentours. Shauna vivait au milieu d’une décharge où bidons en plastique, machines en tous genres et carcasses de landaus trônaient en maître. Il devina un passage derrière trois fûts métalliques, mais ne discerna pas où il menait, un tas de ferraille bloquait la vue. Il décida de tenter sa chance et s’approcha des bidons. Le sable, à cet endroit, était strié, comme balayé afin d’effacer toute trace, mais le travail relevait de l’amateurisme. Pas besoin de s’appeler Holmes pour deviner par où passer. Jim déplaça un baril et suivi des traces au sol. Il s’éloigna de la maison avant d’y revenir et de trouver un bloc de refroidissement en parfait état. Le climatiseur fonctionnait, mais ne pouvait pas alimenter la maison de Shauna, distante d’une cinquantaine de mètres. D’un côté, un câble électrique s’enfonçait dans le sol, de l’autre, des conduites filaient sur le sable jusqu’à un bac en acier recouvert de béton et de bois. Jimmy s’en approcha. Un cadenas entravait la porte d’accès, deux fenêtres étaient obstruées par des grilles d’aération aux vis de fixations apparentes. Il retourna au Mitshu, revint avec un tournevis. Par l’ouverture, il distingua des ballots à l’enveloppe translucide contenant des poches de gélules vertes et jaunes. Il vit aussi des sacoches de motos.


Patti posait une question à Shauna, au moment où Jim entra. Il se présenta puis demanda s’il pouvait se servir une tasse de café. Sans attendre la réponse il se dirigea vers la cuisine et en profita pour jeter un coup d’œil aux pièces. À l’inverse de l’extérieur, la maison respirait la propreté et l’ordre. Tout était à sa place, rien ne dépassait. Shauna tenait son intérieur. Jim passa dans la chambre de Tim. Il ouvrit la commode, examina les peluches entassées sur un fauteuil, fit tourner le mobile clipsé à un montant du lit à barreaux. Au-dessus de la table à langer, des boîtes de médicaments et deux photos du petit ornaient une étagère. Il se saisit de son téléphone et prit un cliché des médocs puis de la bouille souriante de Tim. Il inspecta ensuite la chambre parentale. Murs blancs sans cadre, petite armoire, lit recouvert d’une couette aux motifs géométriques. Les nuits pouvaient être fraîches dans le désert. Jim ouvrit le tiroir de la table de nuit. Il ne fut pas surpris d’y découvrir un pistolet de 9 mm avec le barillet chargé et le cran de sûreté enlevé. Shauna, en cas de coup dur, n’aurait qu’à presser la détente. Plus facile à dire qu’à faire en état de panique. Après la salle de bain, il retourna à la cuisine. Ici aussi tout était bien rangé. Aucune assiette ni aucun verre dans l’évier, le grille-pain, la bouilloire et la cafetière étaient alignés au cordeau, le four micro-ondes rutilait. Dans un coin du plan de travail, Jim remarqua un stérilisateur à biberons et un lot de tétines. Trois flacons manquaient.


Patti finissait sa tasse de café au moment où Jim s’assit. Elle avait instauré un climat de confiance avec Shauna, la jeune femme parlait sans retenue.

— Non, je ne sais pas où il habite, il ne m’a jamais emmenée avec lui. Il arrive en moto en fin de semaine et repart le surlendemain dans l’après-midi.

— Il vient souvent avec des amis à lui ?

— Souvent oui ! Mais ils ne rentrent pas dans la maison, ils sentent mauvais et sont sales.

— Pas votre copain ?

— Roy vient toujours propre, bien rasé et bien habillé. Il ne sent pas les produits chimiques comme les autres.

Patti grimaça.

— Quel genre d’odeur ? reprit-elle.

— Je ne sais pas comment la décrire. Forte et acide. Ça me retourne le cœur à chaque fois.

— Il était tout seul quand il est venu avant-hier ?

— Non, ils étaient plusieurs. Il est entré comme un fou, a pris Tim et a disparu sur sa moto. Les autres sont partis plus tard avec leur pick-up. J’ai essayé de le retenir, de l’empêcher de prendre mon petit, mais il était bizarre. Il me faisait peur avec ses yeux fous.

Patti saisit la main de Shauna.

— Calmez-vous ! Ils savent que vous avez appelé votre oncle ?

— Ils me tueraient s’ils l’apprenaient ! Ces types me font peur, ils sont méchants. Je n’ai que Bill pour m’aider à retrouver Tim. Il m’a promis de ne pas mêler la police à ses recherches, je crois qu’il a peur des fuites.

Patti regarda Jim.

— Pourquoi avez-vous ouvert votre porte, Shauna ? Nous pourrions être des personnes qui vous veulent du mal.

— Ça se voit que vous ne venez pas d’ici ! Vos vêtements sont différents et vous avez un accent étranger. Et puis, vous êtes une femme. Je sens que je peux vous faire confiance.

Jim pensa que Cross avait visé juste en voulant impliquer Patti. De femme à femme, les confidences passaient mieux. Puisque Shauna parlait de confiance, il vérifia qu’elle pouvait s’inverser.

— Vous savez à quoi sert le jardin ?

Surprise par la question, Shauna baissa les yeux. Ses mains disparurent sous la table, le craquement de ses articulations se fit entendre. Après un moment de réflexion, elle parla doucement.

— À stocker de la drogue ! Je le sais depuis que je suis avec Roy, mais ne le dites pas à Bill, s’il vous plaît.

— Il m’a dit que vous étiez clean. Il ignore donc que vous trafiquez avec la bande de motards. Je pense qu’il est temps que vous jouiez franc jeu, Shauna, sinon nous laissons tomber l’affaire et vous ne retrouverez pas votre enfant.

— Non, je vous en prie !

Patti intervint.

— Shauna, aidez-nous.

La nièce de Cross se leva. Elle prit les trois tasses et les déposa dans l’évier. Jimmy et Patti la regardèrent nettoyer rageusement la vaisselle. Ils savaient que Shauna avait besoin d’un temps de réflexion avant de, peut-être, déballer une partie de sa vie. Elle revint s’asseoir. Son visage, plus relâché, indiquait son besoin de parler.

Elle indiqua que l’achat de la maison remontait à un an et demi. Un ami qui travaillait avec elle au Walmart de Barstow lui avait présenté un gars qui vendait son bien pour une bouchée de pain. Le deal concernait le chalet, pas le jardin et le fourbi. Elle avait accepté. Mieux valait un petit chez soi avec du bazar dehors qu’un deux pièces en centre-ville loué une fortune. En quelques semaines, elle avait redonné un coup de neuf à l’intérieur, et si les allées et venues de types en motos la dérangeaient parfois, elle n’y prêtait guère attention. Ce n’était pas chez elle. Six mois après son arrivée, une facture d’électricité l’avait fait bondir. Elle qui prenait garde à sa consommation et qui ne mettait en route que rarement la climatisation, ne pouvait pas utiliser une telle quantité d’électricité. Un jour, elle avait suivi le manège des motards, puis était remontée jusqu’au bloc de clim à cinquante mètres derrière la maison. Il fonctionnait sans groupe électrogène et alimentait une cache à drogue. Ce jour-là, elle avait compris que le courant venait de son compteur, que ses voisins étaient des trafiquants, et surtout, que la présence dans la maison d’une jeune femme travaillant dans un supermarché détournait les regards d’un voisinage pourtant éloigné. C’est à cette période qu’était apparu Roy. Il avait commencé à lui faire du gringue dans les rayons du Walmart, avant de l’inviter à manger dans un restaurant chic. De fil en aiguille, elle était tombée amoureuse et lui avait ouvert son refuge. Quand elle lui avait parlé des voisins et de ce qu’elle avait découvert, Roy avait commencé à laisser de l’argent. Des billets de cent dollars tous les week-ends quand il venait. Puis Tim était arrivé. Shauna avait eu peur que Roy se détourne du bébé, mais au contraire, il était heureux et prenait son rôle de père au sérieux. Ils avaient l’intention de quitter Barstow, Roy possédait une maison du côté de San Diego. Un nouveau départ, une nouvelle trajectoire, coupée nette avec l’enlèvement de Tim.

— Vous pensez qu’il était drogué ? questionna Patti.

— Je ne sais pas ! Tout s’est déroulé si vite. Il n’a même pas pris les médicaments de Tim. Il en a besoin, il est malade.

— Vous avez une photo de Roy ?

— J’en ai une dans mon téléphone. Il n’aime pas quand on le prend en photo, celle-là c’est quand il dormait sur le canapé.

Shauna montra le cliché. Roy, torse nu, roupillait du sommeil des justes, avec Tim blotti contre lui.

— Je vous donne mon numéro, envoyez-moi la photo. Quel est son nom ?

— Jones. Vous allez retrouver mon petit, n’est-ce pas ?


Cent mètres après chez Shauna, Jimmy gara le Mitshu sur le bas-côté de la route. Il avait des photos à montrer à Patti, et une décision commune à prendre. Elle le regarda tordre le nez et se douta de ce qu’il allait lui annoncer.

— Ces enfoirés, c’est le gang d’Amboy ?

— Ouais ! Regarde ça. C’est ce que j’ai vu dans l’abri à came. Des ballots de gélules vertes et jaunes, et ces putains de sacoches.

— Merde ! On devrait laisser tomber, Jim. On n’est pas de taille à les affronter.

— C’est ce que je me dis depuis tout à l’heure, mais le shérif, Shauna et Tim ont besoin de nous. Tu sais ce que je crois ?

— Ton instinct t’a encore raconté une histoire ?

Ils rigolèrent.

— Je pense que l’envie de déménager de nos tourtereaux est remontée aux oreilles de l’employeur de Roy, et que, sous la pression, il a mis Tim à l’abri. T’as vu, ce mec n’est pas comme les autres motards. Ceux que j’ai eu la chance de croiser étaient couverts de tatouages, pas lui.

— Et donc, soit il n’appartient pas au gang, soit il occupe une place importante dans la hiérarchie de l’organisation.

— J’aime quand tu devines dans mes pensées !

Patti sourit. Elle reprit.

— Ça se tient ! Le boss de Roy apprend qu’il veut se tirer, et pour le retenir, il le menace de s’en prendre à son gosse. Mais alors, Shauna risque d’être dans le collimateur maintenant.

— Pas sûr ! Elle l’a dit, sa présence dans la maison est un écran, même son oncle ne se doute pas que le jardin sert de planque. Ces types ont tout calculé depuis le début, jusqu’à vendre, pour des miettes, le chalet à la nièce du shérif. Si elle bouge, elle s’expose, mais elle expose aussi Bill. Sa seule famille. Imagine, si cela vient à se savoir, Cross peut faire une croix sur sa carrière. Et d’un autre côté, si ces salopards font du mal à Shauna, ce sont eux qui se retrouvent avec les flics, le FBI et toute la clique, à leurs trousses.

— C’est un peu tiré par les cheveux !

— Je suis d’accord, mon raisonnement est bancal. J’espère ne pas me tromper.

— Tu devrais avertir Cross.

Jim grommela.

— Si je le fais, on perd toute chance de retrouver Tim.

— Tu viens de me dire qu’il était en sécurité avec son père !

— Le gosse est malade et Roy peut changer d’avis.

— Nous n’avons aucune piste, Jim ! Je pense à un truc. Quelle heure est-il ?

— 16 h 12 !

— Tu crois que si j’appelle Magda, elle peut venir à l’agence ? Le fichier des identités n’a aucun secret pour elle.

— Tu ne trouves pas que Jones Roy fait nom d’emprunt ?

Patti retint un juron.

— On a vraiment que dalle, alors !

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