Chapitre III

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L'atelier de Germaine Voss se trouvait au fond d'une cour pavée de la rue des Francs-Bourgeois, derrière une porte verte dont la peinture s'écaillait avec la dignité particulière des choses qui n'ont pas besoin de faire bonne impression pour être excellentes. Pas d'enseigne. Juste un interphone avec une étiquette manuscrite — G.V. Couture — et en dessous, au stylo bille, une mention ajoutée après coup : Sur rendez-vous uniquement.

Cameron avait appelé Germaine la veille. Elle lui avait dit demain quatorze heures, pas de retard avec le ton de quelqu'un qui n'accorde pas de faveurs mais qui en fait une.

Ils arrivèrent à quatorze heures moins deux.

Tatiana portait ce jour-là un manteau camel qu'elle avait acheté elle-même depuis qu'elle avait un salaire correct — le premier vêtement un peu cher qu'elle se soit jamais offert, Cameron l'avait deviné à la façon dont elle l'ajustait parfois distraitement, comme pour vérifier qu'il était encore là. Ses cheveux châtain foncé étaient détachés, tombant jusqu'aux épaules en vagues légères, et elle marchait à côté de lui dans la cour pavée avec cette allure droite et économe qu'elle avait toujours, les mains dans les poches, le menton légèrement relevé — une posture qui n'était pas de l'arrogance mais de la vigilance ancienne, transformée par le temps en quelque chose qui ressemblait à de la grâce.

Cameron sonna. Un bourdonnement, la porte verte s'ouvrit.

Germaine Voss était une femme d'une soixantaine d'années, volumineuse et solide, avec des cheveux blancs coupés très court, des lunettes à monture rouge sang et des mains remarquables — larges, précises, les mains d'une femme qui avait passé quarante ans à sculpter du tissu. Elle portait une blouse gris perle couverte d'épingles et un mètre ruban autour du cou comme d'autres portent des colliers.

Elle regarda Tatiana pendant quatre secondes complètes, sans un mot, de la façon dont un peintre regarde un paysage avant de décider comment il va l'attaquer.

— Tournez-vous, dit-elle.

Tatiana la regarda, puis regarda Cameron.

— Faites ce qu'elle dit, dit Cameron. C'est elle qui commande ici.

Tatiana se tourna lentement. Germaine s'approcha, lui prit le menton entre deux doigts pour lui faire relever le visage, étudia la ligne de sa mâchoire, la chute de ses épaules, la courbe de sa taille. Tatiana supporta l'examen sans ciller — elle avait l'habitude d'être regardée, Cameron le savait, mais il y avait quelque chose de différent dans le regard de Germaine, quelque chose de professionnel et de presque respectueux, comme le regard d'un médecin qui évalue non pas une apparence mais une structure.

— Vert, dit finalement Germaine. Pas émeraude, pas forêt. Quelque chose entre les deux. Avec ce teint et ces yeux, autre chose serait un gâchis. — Elle se tourna vers Cameron. — Carte blanche, vous avez dit ?

— Carte blanche.

— Bien. Revenez dans dix jours. — Elle sortait déjà un carnet, traçait des lignes rapides au crayon. — Et pas de talons aiguilles. Des talons moyens, stables. Elle a une démarche naturelle, on ne va pas la gâcher avec des échasses.

Tatiana ouvrit la bouche.

— Elle a raison, dit Cameron.

— Je n'ai encore rien dit, dit Tatiana.

— Votre expression suffisait, dit Germaine sans lever les yeux de son carnet. Asseyez-vous là, on prend les mesures.

La séance de mesures dura quarante minutes. Germaine travaillait en silence, le mètre ruban courant sur les épaules, la poitrine, la taille, les hanches, les bras de Tatiana avec une précision quasi chirurgicale, notant chaque chiffre dans son carnet d'une écriture minuscule et serrée. Tatiana se laissait faire avec une patience que Cameron ne lui connaissait pas — ou peut-être était-ce simplement qu'elle avait compris que Germaine Voss était une autorité d'un type particulier, le genre qu'on ne discute pas parce qu'il est manifestement légitime.

Cameron s'était assis sur un tabouret dans le coin de l'atelier et regardait. Il ne regardait pas souvent les gens — il les observait, ce qui est différent, plus analytique, moins présent. Mais là il regardait, simplement, Tatiana debout dans la lumière blanche de l'atelier, les bras légèrement écartés pendant que Germaine mesurait son buste, le visage dans ce vague particulier qu'elle avait quand elle pensait à autre chose.

Il se demanda à quoi elle pensait. C'était une question qu'il ne s'était pas posée souvent à propos de quelqu'un.

— Vous pouvez vous rhabiller, dit Germaine. Elle se tourna vers Cameron. — J'ai besoin de savoir le contexte. Le type de soirée.

— Dîner de gala. Hôtel particulier, premier arrondissement. Des gens qui s'habillent bien.

— Des gens qui s'habillent cher, dit Germaine. Ce n'est pas la même chose. Elle aura l'air de quoi, à côté d'eux ?

— De la personne la plus élégante de la pièce, dit Cameron.

Germaine le regarda par-dessus ses lunettes rouges avec quelque chose qui ressemblait à de l'approbation.

— Dans ce cas j'ai ce qu'il me faut, dit-elle.

Ils ressortirent dans la cour pavée vingt minutes plus tard. Le ciel au-dessus du Marais était d'un gris nacré, doux, presque printanier malgré la saison. Tatiana marchait à côté de lui en bouclant sa ceinture et il y eut entre eux quelques mètres de silence qui n'avait rien d'inconfortable.

— Elle est terrifiante, dit finalement Tatiana.

— Elle est excellente, dit Cameron.

— C'est souvent la même chose.

Il sourit à ça — un vrai sourire, pas le sourire fonctionnel qu'il distribuait professionnellement, quelque chose de plus petit et de plus sincère qui lui venait sans prévenir en sa présence.

— Il y a autre chose, dit-il en s'arrêtant au milieu de la cour. Il sortit de la poche intérieure de son manteau un écrin plat, noir, sans logo.

Tatiana s'arrêta. Elle regarda l'écrin, puis lui.

— Ouvrez-le, dit-il.

Elle le prit — ses doigts frôlèrent les siens une demi-seconde — et souleva le couvercle.

La parure était sobre et absolue à la fois : un collier en platine dont les maillons fins alternaient diamants blancs et émeraudes d'un vert profond et légèrement sombre, avec des boucles d'oreilles assorties, deux gouttes courtes qui n'auraient pas l'air de vouloir attirer l'attention mais qui, sous la lumière, ne pourraient pas faire autrement. Pas ostentatoire. Pas discret non plus. Le genre de bijou qui suppose qu'on n'a rien à prouver.

Tatiana ne dit rien pendant un moment.

— C'est un prêt, dit Cameron. Pour la soirée. Vous me le rendrez après.

— D'accord, dit-elle. Sa voix était parfaitement neutre mais elle ne quittait pas les bijoux des yeux, et Cameron vit quelque chose passer sur son visage — pas de la convoitise, rien d'aussi simple, plutôt une sorte de mélancolie rapide, comme si la beauté de la chose lui rappelait une distance.

Elle referma l'écrin et le lui rendit.

— Je le garderai la nuit de la soirée, dit-elle. Merci.

Il prit l'écrin. Il savait déjà, avec une certitude tranquille et légèrement surprenante, qu'il ne le lui redemanderait pas.

Trois jours avant le gala, Cameron reçut un message de Marcus. Court, sans formule : Joanna Szymańska confirmée pour le 14. Passage prévu 20h, résidence du 7ème.

Il lut le message deux fois. Le referma. Regarda par la fenêtre de la suite du 16ème le gris régulier du ciel parisien.

Joanna Szymańska. Quarante-sept ans, polonaise, opérant depuis Varsovie avec des ramifications à Budapest, Belgrade et Riyad. Une des rares femmes à s'être imposée dans le commerce de l'armement lourd, ce qui supposait une dureté particulière ou une intelligence particulière — dans son cas, manifestement les deux. Elle avait le soutien discret mais solide de plusieurs diocèses catholiques conservateurs de Pologne, qui lui servaient de réseau de légitimité sociale et, plus concrètement, de couverture fiscale dans plusieurs juridictions. Ce soutien lui avait permis d'étendre ses opérations en Europe centrale à une vitesse qui empiétait sur les territoires de Cameron depuis dix-huit mois.

L'information concernant ses préférences — recueillie par Dov auprès d'une source à Varsovie dont la fiabilité était établie — était simple : Joanna Szymańska avait des liaisons féminines régulières, conduites avec une discrétion absolue, et dont la révélation dans les milieux cléricaux qui la soutenaient aurait des conséquences immédiates et sévères.

Cameron n'aimait pas ce type de levier. Il l'avait utilisé deux fois dans sa carrière, dans des situations où l'alternative était pire, et il avait chaque fois rangé la chose quelque part dans sa mémoire sans y revenir souvent.

Il appela Tatiana.

— J'ai besoin de vous pour une mission avant le gala, dit-il. Jeudi soir. Un client particulier.

— Quel type de client ?

— Une femme. — Il marqua une pause. — Je vous envoie les détails par message. C'est important pour moi professionnellement. Je vous expliquerai pourquoi après.

Un silence bref.

— D'accord, dit Tatiana.

Il raccrocha et resta immobile, le téléphone dans la main, avec dans la poitrine quelque chose d'inhabituel et de légèrement désagréable qu'il choisit, pour l'instant, de ne pas examiner.

Il ne lui dit pas que le client était Joanna Szymańska.

Il ne lui dit pas que la rencontre serait photographiée — discrètement, depuis l'extérieur, par Dov — et que ces photographies constitueraient un levier qu'il utiliserait lors du gala pour neutraliser une concurrente qui lui coûtait des marchés depuis dix-huit mois.

Il ne lui dit rien de tout ça.

Et c'était la première fois depuis leur rencontre dans la pluie du boulevard de Clichy qu'il lui mentait par omission, délibérément, avec pleine conscience de ce qu'il faisait.

Il ne dormit pas bien cette nuit-là. Ce qui, pour Cameron Reeves, était en soi une forme d'information.

La robe était prête le huitième jour.

Germaine les reçut dans l'atelier avec la mine de quelqu'un qui a travaillé dur et le sait, et qui attend qu'on le confirme sans en avoir besoin. La robe était suspendue à un cintre sur un portant, protégée par une housse blanche.

Germaine retira la housse.

Le tissu était un crêpe de soie d'un vert qui tenait effectivement entre l'émeraude et la forêt, légèrement plus sombre que l'un, plus lumineux que l'autre — une couleur qui semblait changer imperceptiblement selon l'angle de la lumière. Manches longues, col légèrement dégagé, une coupe qui épousait les épaules et la taille avant de tomber droit jusqu'au sol avec une fluidité qui donnait l'impression que le tissu était simplement posé là, sans effort, sans artifice. Pas un centimètre de broderie, pas un ornement. Juste la coupe et la matière.

— Essayez-la, dit Germaine.

Tatiana disparut derrière le paravent. Il y eut quelques minutes de silence, puis elle réapparut.

Cameron avait l'habitude des femmes habillées pour des soirées. Il en avait vu des centaines, dans des contextes qui allaient du sobre au spectaculaire. Il avait une appréciation esthétique développée et peu d'émotivité à ce sujet.

Il ne dit rien pendant peut-être cinq secondes.

Tatiana dans cette robe n'était pas transformée — ce n'était pas le mot juste, et le mot juste avait de l'importance. Elle était simplement, pour la première fois depuis qu'il la connaissait, exactement à sa place. La couleur faisait ce que Germaine avait prédit — elle révélait quelque chose dans le teint, dans les yeux sombres, dans les pommettes hautes — et la coupe laissait voir ce que la veste bordeaux et le jean cachaient depuis des mois : une façon d'occuper l'espace qui n'avait rien à envier à quiconque.

— Alors ? dit Tatiana. Elle n'était pas coquette. Elle voulait savoir.

— Germaine, dit Cameron, vous avez fait un travail remarquable.

Germaine haussa les épaules avec la modestie des gens qui n'en ont pas besoin. — C'est la matière première qui est remarquable, dit-elle. Moi j'ai juste évité de la gâcher.

Tatiana croisa le regard de Cameron. Quelque chose passa entre eux — rapide, presque imperceptible, comme un accord tacite sur quelque chose qu'aucun des deux n'aurait su formuler.

Elle baissa les yeux la première.

— Elle me va bien, dit-elle simplement.

Et Cameron pensa à Joanna Szymańska, et à Dov, et aux photographies qui existaient maintenant quelque part sur un serveur crypté, et sentit le quelque chose de désagréable dans sa poitrine se faire un peu plus précis, un peu plus lourd.

— Oui, dit-il. Elle vous va très bien.

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