Chapitre VI — L’idée de ne plus être là

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C

Il y a des pensées qui n’arrivent pas d’un coup.

Elles s’installent.

D’abord, ce n’était qu’une fatigue. Pas celle du corps, mais celle de devoir encore expliquer, encore exister, encore être présent dans un monde qui avait déjà décidé de se passer de moi. Je continuais à marcher, à répondre, à faire ce que l’on attendait, mais tout cela se faisait avec un léger retard, comme si je n’étais jamais tout à fait là.

Puis l’idée est venue.

Pas comme une urgence.

Pas comme un cri.

Plutôt comme une question calme, presque polie.

Et si je n’étais plus là ?

Elle ne m’a pas effrayé immédiatement. C’est cela qui m’a surpris. Elle s’est posée en moi avec une étrange douceur, comme une chaise que l’on tire pour s’asseoir après une longue marche.

Je n’ai pas pensé à la mort.

J’ai pensé à l’absence.

À ce que cela ferait de ne plus être observé.

De ne plus être interprété.

De ne plus être réduit à un récit qui m’échappait.

La poussière claire couvrait tout l’appartement. Je ne la nettoyais plus. À quoi bon rendre l’endroit habitable, si je n’avais plus envie d’y rester ? Je marchais lentement, en faisant attention à ne pas glisser, comme si même tomber aurait été un effort inutile.

Je me suis assis près de la fenêtre.

En bas, la ville continuait. Les gens allaient quelque part. Ils avaient des raisons, même mauvaises, même confuses. Moi, je n’en trouvais plus aucune qui tienne assez longtemps pour justifier le lendemain.

Je me suis demandé si quelqu’un remarquerait mon absence.

Pas tout de suite, bien sûr.

Mais après.

Quand mon nom cesserait de circuler.

Quand le récit aurait besoin d’un autre visage.

Cette pensée n’a pas apporté de paix. Seulement un calme vide.

J’ai pensé à Lina.

À ce qu’elle dirait.

À ce qu’elle ressentirait.

Et aussitôt, un autre sentiment est venu : la honte.

L’idée de lui laisser ce poids m’a serré la poitrine. Pas assez pour m’arrêter complètement, mais suffisamment pour compliquer la chose. Même dans cette pensée-là, je n’arrivais pas à être entièrement libre.

Je me suis vu tel qu’ils me voyaient maintenant.

Froid.

Opaque.

Difficile à aimer.

Peut-être avaient-ils raison. Peut-être que je n’avais jamais appris à être quelqu’un que l’on garde. Cette idée m’a traversé sans violence, mais avec une précision cruelle. Le mépris que je sentais dehors avait fini par trouver un chemin vers l’intérieur.

Je me suis levé.

J’ai fait quelques pas, puis je me suis arrêté. J’ai compris alors que je ne voulais pas vraiment mourir. Pas encore. Ce que je voulais, c’était que tout s’arrête. Les regards. Les suppositions. L’effort constant de tenir debout dans une histoire écrite par d’autres.

Je me suis surpris à regretter.

Pas une faute précise.

Pas un acte identifiable.

Mais une manière d’avoir vécu. Trop en retrait. Trop silencieuse. Comme si j’avais laissé trop d’espace pour que l’on m’y remplace.

La nuit est tombée sans que je m’en rende compte.

Dans l’obscurité, la poussière claire brillait faiblement. Elle donnait à la pièce un air irréel, presque paisible. J’ai pensé que, vue de l’extérieur, cette scène aurait pu sembler calme. Supportable. Presque belle.

Elle ne l’était pas.

Je me suis allongé sans dormir. L’idée était toujours là, quelque part, immobile. Elle ne demandait rien. Elle attendait simplement. Et cette attente était peut-être la chose la plus inquiétante.

Avant de fermer les yeux, une pensée m’a traversé, faible mais persistante :

Si je reste encore un peu… peut-être que quelque chose changera.

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