Chapitre 18

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La jeune Lucie rassemble son courage pour aller voir son père qui regarde son jeu télévisé. C’est quitte ou double. L’attention de son paternel est focalisée sur le petit écran et, avec un peu de chance, il dira oui sans s’en rendre compte. Lucie mise tout sur le pouvoir hypnotique de la télévision. Elle sait que ce n’est que dans ces moments-là qu’elle peut soumettre ses requêtes. Elle l’a appris en observant sa mère. Elle aussi profite du dérèglement cognitif de la télé : un achat compulsif, une facture élevée, une contravention, un examen médical — tout passe, tant que le père garde les yeux rivés à l’écran. Il acquiesce presque automatiquement et reporte aussitôt son attention sur le jeu.

— Je peux faire du judo cette année, papa ?

— La deuxième ! Mais qu’il est bête ! Tout le monde sait ça !

— Ça me plairait beaucoup, tu sais.

— Non. C’est pas un sport pour une fille.

— Mais les copines vont en faire…

— J’ai dit non. Tu iras à la danse. Point final. C’est clair ?

Pour la première fois, son père quitte l’écran des yeux. Son regard est sans appel. Lucie sait à quoi s’en tenir. Habituellement, il n’a pas besoin d’élever le ton : un simple « non » suffit à refermer toutes les issues.

— Je n’ai rien entendu.

Lucie serre son poing le long de son corps, la tête baissée. Elle n’ose pas relever les yeux : elle redoute d’y croiser un deuxième refus, plus sec encore, mais elle craint aussi que son père ne voie, dans son propre regard, l’injustice brûlante qui monte en elle.

— Oui, papa.

Elle quitte le salon, laissant derrière elle le rire gras de son père et les applaudissements du public. Ce n’est pas son premier refus, ni le dernier. Elle ne laisse rien paraître. Elle ajoute un échec de plus à sa collection. Retour à la case « jeune fille modèle », cette jolie boîte dorée qui l’enferme dans un rôle qu’elle n’a jamais choisi. Une prison propre, ordonnée, où l’on étouffe lentement. L’individu s’efface au profit d’une image docile, façonnée pour servir l’orgueil d’un patriarche qui cherche à réparer en elle ses propres frustrations.

Lucie ne sait pas dire non. Elle a bien essayé, une fois. À voix basse. Personne ne l’a entendue. Depuis, elle se tait plus fort encore.

On ne lui a jamais dit qu’elle avait le choix. Devenue adulte, elle ne sait toujours pas ce que ce mot signifie vraiment. Son esprit est resté prisonnier de la boîte.

Elle se souvient avoir tenté plusieurs fois de résister, avant d’abdiquer. Ses arguments, répétés maintes fois, n’ont jamais fait le poids. Son père sait briser ses rêves en deux phrases. Quand les mots lui manquent, son regard noir finit le travail. Lucie n’aura jamais le dernier mot. Pire : elle n’aura jamais un mot à elle.

Ce que le père veut, le père obtient.

Ce que Lucie désire, disparaît.

Au quotidien, elle n’a qu’un modèle sous les yeux : sa mère. Une femme effacée, toute entière consacrée à servir un époux autoritaire. Une femme qui se tait, prépare le repas à l’heure exacte où la voix du père résonne sur le palier, s’occupe du ménage comme si la paix du foyer dépendait de la brillance du carrelage. Et un père qui décide de tout : le programme télé, les sorties, les humeurs du soir. Un homme qui s’achète des vêtements de marque et habille sa fille comme une poupée coordonnée — chaussures vernies, serre-tête assorti, jupette impeccable.

Une enfant plus exposée qu’aimée.

Lucie observe. Se tait. Apprend.

Le bonheur, selon eux, c’est ça : l’un qui exige, l’autre qui s’exécute.

Elle n’a pas à réfléchir. Juste à correspondre.

Cela lui semble être une vision un peu terne de ce que le mariage peut offrir. Elle doit juste exaucer les vœux de son père. Et il en a beaucoup dans sa poche. Lucie sera sa vengeance sur la vie. Elle réussira là où il a échoué. Elle sera érudite, là où lui n’a obtenu qu’un CAP de conducteur d’engins. Lucie sera lui en mieux.

Une jeune fille doit savoir se comporter correctement en tout instant. Lucie apprend très tôt à prendre soin de ses affaires, à ne pas les tacher, ne pas sauter dans les flaques et ne pas courir inutilement. On ne dit pas de grossièretés. Ce n’est pas beau dans la bouche d’une fille. Alors Lucie ne dit jamais un mot plus haut que l’autre. Elle ignore ses camarades qui veulent lui apprendre des blagues salaces. Elle se concentre pour tourner ses phrases de la plus jolie des façons.

Une jeune fille doit connaître son pays. Lucie, à peine âgée de huit ans, connaît déjà Louis XIV, Louis XVI, Napoléon. Son père, tel un professeur, l’abreuve d’anecdotes, lui montre des films, lui impose sa lecture : la Révolution française, la bataille de Waterloo, le château de Versailles n’ont plus de secrets pour cette petite fille. Il se charge de combler sa culture. « Ce n’est pas à l’école que tu vas apprendre ça ! »

Très tôt, Lucie est initiée à la musique classique : Mozart, Debussy, Beethoven, Vivaldi. Ah, Vivaldi ! Le père aime dire que « ça, au moins, c’est de la vraie musique ». La preuve qu’on peut s’élever, même depuis un canapé. Il se croit mélomane, répète que « Mozart, c’est pour les cerveaux bien faits », tout en s’endormant sur le canapé avant la fin du disque. Il veut donner l’illusion d’une maison instruite. L’illusion seulement.

Elle ignore tout du Top 50, se demande qui sont Charlie et Lulu que ses camarades adorent.

Un jour, un camarade de 5ᵉ lui pose cette question :

— Tu es pucelle ?

Pétrifiée, ne comprenant pas le sens, Lucie fournit un effort démesuré pour répondre. C’est un piège. Elle le pressent. Avec le temps, la jeune fille a appris à se méfier de tout le monde. Lucie n’a donc aucune spontanéité. Elle calcule, pèse et soupèse chaque mot qu’elle sort en respectant la charte de la fille modèle à la lettre. Elle se rappelle Jeanne d’Arc, la Guerrière, la Pucelle. Alors elle répond par la seule réponse qu’elle connaît :

— Oui.

Le garçon ricane, visiblement fier de lui, puis l’abandonne. Il est parti, elle a gagné. Ce jour-là, l’Histoire et son père l’ont sauvée. Jeanne d’Arc l’a protégée. Depuis, la culture devient son armure.

Lucie est une bonne fille. Une fille docile, facile à vivre. Elle ne cause jamais de problème, ne reçoit jamais d’avertissements ou d’heures de colle, ramène de bons bulletins scolaires, ne réclame jamais rien en allant faire les courses avec sa mère, ne fait pas de bêtises. Lucie est sage comme une image.

C’est bien ce qu’elle est : une image. Trop polie, trop souriante. Suspecte, presque.

Une version filtrée, loin de ce qu’elle pourrait être si elle goûtait un jour à la liberté d’être soi.

Les inconnus s’émerveillent de ses jolies phrases, de sa politesse. Elle glane des chouquettes supplémentaires pour un s’il-te-plait et un merci. Ça ne coûte pas grand-chose.

La jeune fille comprend très tôt que savoir rester à sa place lui ouvre des portes. Ses parents se targuent d’avoir une si bonne petite. Les autres les jalousent. Le père se rengorge d’exhiber sa fille-à-réciter : la Marseillaise, les poésies, les tables de multiplication, à l’endroit, à l’envers, au pif. Les prouesses de son singe savant, répétées soir après soir, deviennent l’animation centrale des repas dominicaux.

Ah ! Qu’elle est bien cette petite !

Tout le monde l’envie. Mais personne ne l’invite.

Qui voudrait jouer avec une enfant qui craint de se salir ? Qui ne comprend pas les blagues ? Qui ne connaît pas le Club Dorothée ? Personne. Lucie, on aime la voir, mais de loin. Comme une poupée qui dit oui.

L’adolescence ne change rien : elle reste la fille à papa. Plus elle grandit, plus elle craint les garçons. Sa méfiance se décuple. L’extérieur ressemble à un traquenard. Son père alimente ses peurs avec chaque fait divers sordide. Lucie surveille ses arrières, évite les ruelles sombres, se déplace accompagnée. Elle ne voit le monde qu’à travers ses livres, la télévision et l’angoisse paternelle.

Inexpérimentée, elle ignore ses jolis traits fins. Sa blondeur, son regard timide, ses joues qui trahissent ses émotions, attirent le sexe opposé. Alors que les autres filles expérimentent les jeux de l’amour, Lucie cherche déjà le garçon parfait — celui qui plaira à son père.

Elle n’a pas le droit à l’erreur.

Elle dresse sa liste : belles études, situation convenable, non-fumeur, poli, présentable. Mais aucun garçon autour d’elle ne correspond à ce portrait. Le voisin ? Fumeur de cannabis. Son père le tuerait.

Lucie ne cherche pas vraiment, mais elle examine chaque homme qu’elle croise comme un potentiel mari.

Et puis, un jour, il y a ce garçon, seul comme elle. À la bibliothèque de la fac. Toujours à la même table.

Elle commence par l'observer de loin. Il ne sourit jamais et ne parle à personne. Lucie remarque pourtant un détail insignifiant : la manière dont il fait tourner son stylo entre ses doigts, comme s’il cherchait un équilibre qu’il n’atteindra jamais. Ce petit geste la touche sans qu’elle comprenne pourquoi.

Alors seulement elle regarde son visage : des traits fins, et cette façon de plisser le front quand il lit, comme si le monde entier était trop bruyant.

Lucie lui adresse un sourire. Il met une seconde de trop à réagir. Une seconde où quelque chose passe dans son regard — un étonnement, peut-être.

— Tu as l’air passionné par ton bouquin.

— Mouais…

— Tu étudies quoi ? L’ingénierie ? J’en serais incapable !

— Si tu le dis.

— Mon père me dit souvent de laisser les choses sérieuses aux hommes, que les femmes sont la mémoire de chaque homme, ainsi chacun sait le rang qu’il a à tenir.

— Il dit ça, ton père ?

— Oui, alors quoi de mieux que devenir professeur d’histoire ?

— Oui, c’est sûr, pour le coup, tu as de quoi archiver !

Lucie rit. Martin reste immobile, comme si ce son venait d’un endroit où il n’a pas accès.
Puis, lentement, ses épaules se détendent.

Ils se revoient. Ils se découvrent.

Un jour, Lucie lui propose de venir dîner chez ses parents. Les doigts rongés jusqu’au sang, elle attend la réponse.

Oui.
C’est un oui.

Elle rayonne.

Trois jours plus tard, Martin rencontre le père. Le repas se déroule sans accroc. Martin est poli, respectueux, réservé, cultivé — tout ce qui plaît au paternel. Même s’il ne comprend pas qu’il passe un examen d’entrée.

En fin de soirée, seule avec son père, Lucie ose enfin poser LA question.

— Alors, papa, comment tu le trouves ?

Le père retient son souffle. Fronce les sourcils. Puis livre son verdict.

— Il m’a l’air d’être un bon garçon, intelligent, fiable, bien éduqué… Tu l’aimes bien, Lucie ?

Les larmes montent.

— Oui, papa.

Ce soir-là, à l’arrêt du bus 52, Lucie croit embrasser Martin. En réalité, elle embrasse l’approbation de son père.

Mais il se passe autre chose, minuscule, presque invisible.

Quand elle se détache de lui, Martin reste immobile une seconde de trop. Il la regarde comme si quelque chose venait de bouger — en elle, peut-être, ou entre eux. Rien d’appuyé. Rien de romantique. Juste un regard clair, sans attente, sans jugement.

Un regard qui ne demande rien. Un regard qui ne prend rien. Un regard qui ne lui impose pas de rôle.

Pour la première fois, Lucie sent qu’elle peut respirer un peu plus librement à côté de quelqu’un.
C’est infime, ça ne ressemble encore à rien. Mais c’est là.

Elle pense qu’elle embrasse Martin. Elle ne sait pas encore qu’elle vient d’embrasser, pour la première fois, un espace hors de la boîte.

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