Chapitre 20 - 2
Une rue paisible un soir d’hiver. Rien d’extraordinaire. Juste du calme — trop calme, trop sage. J’aurais voulu te dire tout ça, même en vrac, avec mes mots poussiéreux, mes mots abîmés. Ils ont perdu de leur éclat à force de rester coincés dans ma gorge. Le courage me manque toujours. Plus rien ne me retient ici. Je veux retourner à ma vie. Demain, je verrai. Je suis prêt à braver l’inconnu.
Adieu, Hélène. À moi l’air frais. À moi la voiture. À moi l’avenir.
Mes clés sont dans ma poche. Je me casse de cette maison.
Ma manche.
Quelque chose tire.
Mon corps s’arrête.
En équilibre sur le trottoir.
Mon estomac se retourne.
Tu me retiens — tu me réponds.
Je pivote, lentement. Que vais-je voir dans tes yeux ? Quelque chose remue en moi : un espoir fragile, un animal blessé que je croyais mort.
Tu me souris.
Pour la première fois.
Je suis au bord d’un gouffre. Tu m’empêches de sauter, de mourir. Je te souris à mon tour. Je crois. Ma bouche ne suit plus. Mon corps non plus. Alors je t’écoute respirer. Je t’écoute être là. Je t’écoute me faire face.
Jusqu’au bout, écoute-moi. Regarde-moi bien.
Je vais tout t’avouer.
Tu es partie un matin avant que je ne me réveille. Deux jours sans nouvelles. Quand j’ai su pour Irène, pour son coma, j’ai voulu venir. Être là. T’aider. Tu as refusé. Tu m’as dit que tu devais affronter ça seule. C’est là que j’ai compris : tu n’avais jamais eu besoin de moi.
Alors j’ai cédé. J’ai revu Lucie. Elle m’a dit les mots que j’attendais de toi — et j’y ai cru. Par faiblesse. Par orgueil. Pour punir ton silence. Pour combler le vide.
Et j’ai eu honte.
Tu es revenue plus tard. Tu voulais me voir. Je t’ai dit non. Pas par désamour. Par lâcheté. Tu t’étais trompée sur moi : je n’avais pas les qualités que tu me prêtais. Le parfum de Lucie flottait déjà dans mon appartement. Il avait remplacé le tien.
Je t’en voulais de m’avoir laissé croire que je ne comptais pas. Et quand je t’ai avoué m’être remis avec elle, tu m’as félicité. Pas une larme. Pas un mot de trop. Ton rire avait changé. Plus grave. Plus loin. J’aurais dû comprendre. Nos messages se sont espacés. Nos voix se sont éteintes.
Tu étais déjà partie.
Ton dernier mot m’a achevé : “La vie change. Les gens changent. Notre histoire était une belle histoire mais il faut tourner la page. Consacre-toi à Lucie. Mon rôle s’arrête là.” J’ai essayé. Mais comment tourne-t-on la page d’un fantôme ? Je n’étais pas prêt à être lâché au milieu d’une rue. Personne ne pouvait comprendre pourquoi un type marchait, le visage trempé de larmes.
J’ai morflé. Ma bêtise. Ton abandon. Je n’ai pas su interpréter les signes. Je n’ai rien su faire avant qu’il ne soit trop tard. Je porterai ces regrets toute ma vie.
Lucie a répondu présente. Elle m’a aimé avant que je ne l’aime à mon tour. Elle m’a fait découvrir de nouvelles sensations. Être père déjà. Avoir une vie simple. Confortable. Rassurante. Elle avait besoin de moi, et moi d’une femme à qui je pouvais manquer. Elle a pris la place qui te revenait. Je pensais avoir fait le choix de la raison.
Dix ans à lancer des bouteilles. À chaque fois : “lu”. Et un poignard de plus. Tu règnes au jeu du silence. Je m'incline. Tu n'as pas voulu de moi. Tu m'as refusé tous les rôles. J'aurais accepté n'importe lequel, même figurant. Même ombre. Sans texte, sans scène, mêlé à d'autres, au milieu d'une foule, même loin, au dernier plan. J'aurais signé sans réfléchir. Des miettes sont préférables au "rien" qui ronge. Tant que je pouvais te voir, te parler, savoir que tu allais bien. J'ai gardé pour moi les mots interdits pour que tu ne te sentes pas mal à l'aise. Je pouvais les refouler, les taire, les ignorer pour avoir la chance de te garder près de moi.
Tes bras ont manqué à l'appel pour porter ma fille, Sophie. Tu restes la chaise vide à mon mariage. Tu restes le 6 Juin, jour de ton anniversaire, jour silencieux, où toutes mes pensées te sont consacrées. Les as-tu reçues ? Tu restes l'absente des photos de soirées entre amis. Tu restes le numéro manquant dans ma liste d'appel. Je voulais juste un minimum. Un presque rien. Ce n'est que le néant qui m'attendait. Un espace vide que mon esprit a comblé pour avancer. Ton fantôme est né de ce manque. Je l’ai aimé faute de t’avoir. Je n’arrivais même pas à te haïr.
Te voilà. En chair et en os. Je peux te toucher. Je peux te voir. Je peux sentir ton parfum. J'espère que mon cerveau ne me joue pas un tour cruel. Sous la lumière du réverbère, je doute d’avoir fait un seul bon choix depuis que tu m’as quitté au petit matin. Sensation de déjà-vu. Toi, moi, une rue déserte, une nuit épaisse et l’envie irrépressible d'un rapprochement. Te prendre à nouveau dans mes bras. Orphelins. Te serrer contre moi. Oublier. Sentir ton parfum. Te retrouver. M’enfouir dans tes cheveux.
Ressusciter.
Et te dire à l’oreille que je regrette. Et t’entendre me répondre : moi aussi.
Tu m'entendais ? Je crois que je t’embrasse. Toi ou ton fantôme. Moi ou le jeune homme que j’étais… je ne sais plus qui, je ne sais plus quand, mais nos lèvres sont scellées.

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