Chapitre 28

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Quand Juliette revient avec les herbiers dans les mains, Martin sait que la soirée s’achèvera dans les larmes, les reproches et peut-être même les cris. Il a un faible espoir : que Lucie se maîtrise, qu’elle sauve la face devant tout le monde — quitte à exploser plus tard, dans la voiture, à l’abri des regards. Un autre espoir, plus mince, plus fou : qu’elle ne fasse pas le lien. Impossible. Il les avait trimballés pendant des années.

Les études terminées pour l’un et l’autre, ils ont décidé d’acheter une maison rien qu’à eux. Lucie la voulait grande, fonctionnelle, conforme à ses rêves : de l’espace, des pièces en plus, de quoi installer une vie “comme il faut”. Elle a ramené du garage de ses parents des meubles, des tableaux — « les croûtes psychédéliques de tatie Josy » —, de la porcelaine, des albums. Des piles entières. Martin n’en avait jamais vu d’aussi lourds.

La mémoire est un poids mort.

Toute une vie passée au scanner, encore et encore. Les mêmes anecdotes. Le même rire, toujours au même endroit. Il connaissait tout d’elle : son premier amour qui la griffa (et dont elle garda une discrète cicatrice à la joue), ses déguisements de sorcières pour mardi gras, son meilleur copain binoclard « Clément », les tenues impeccables, le carré avec une frange droite. Martin connaissait mieux l’enfance de son épouse que la sienne, à lui. Elle amenait tout chez eux, ses souvenirs, sa famille et ses rêves d’une vie maritale parfaite.

Martin n’a exigé que deux choses : une grande télé, et les herbiers. Lucie lui a demandé leur provenance une seule et unique fois. Il avait parlé d’un héritage familial. Elle n’avait pas cherché plus loin. Cela lui convenait.

Ses souvenirs à lui n’étaient pas encombrants. Martin a réussi à tout compacter en une seule boîte. Au fond, les lettres d’Hélène. L’encre pâlissait par endroits ; les pages cédaient à la pliure. Par-dessus, il a ajouté d’autres vieilles correspondances pour ne pas attirer l’attention. Jamais il n’évoqua Hélène devant Lucie. Comme ils vivaient à distance, il gardait Hélène dans ses semaines. Lucie n’a jamais su. Il ne s’est pas senti coupable : dans sa tête, Hélène était une sœur. Même si sa relation n’était pas ambiguë à ses yeux, il préférait la garder pour lui. Personne ne pouvait soupçonner son existence. Il a reconnu ses sentiments envers Hélène le jour où elle lui échappa. Lucie a pansé les blessures invisibles qui n’ont jamais totalement disparu. Infirmière, sans l’avoir choisi. Aurait-elle accepté de jouer un second rôle ? La doublure d’une autre ? Martin en doutait. Alors il n’a rien dit. Il a porté en lui la souffrance d’avoir été abandonné sans vouloir en parler à quiconque et encore moins à son épouse. Il ne pouvait plus faire confiance à quelqu’un de façon si inconditionnelle.

Il aurait voulu aimer son épouse comme elle l’aimait lui. Avec la même avidité, la même envie de tout partager, de se dévoiler entièrement à elle sans aucune restriction ni retenue. Était-ce la peur de se faire voler encore des morceaux de lui ? Martin a gardé cette réserve, cette double peau qui l’a protégé de tout. Tout naturellement, il a renfilé le costume qui lui allait si bien avant de rencontrer Hélène. Il a aimé Lucie comme il était capable d’aimer : sérieusement, simplement et rationnellement.

L’inventaire est simple : peu de cris, peu de larmes, presque pas d’effusions. Officiellement, Martin est pudique. Officieusement, il se laisse porter. Il ne s’est pas posé beaucoup de questions avec Lucie. Sa façon de rendre les choses faciles, évidentes, sans prise de tête a largement contribué à la pérennité de leur union. Le couple, c’est elle. Lui se contente d’y faire acte de présence. Un équilibre qui lui suffit. Ses bras sont réconfortants, ses caresses l’ont même fait frissonner. Ses « je t’aime » l’ont embarrassé un temps, avant d’y être accroché, la peur au ventre de n’en mériter aucun. Lucie a la fraîcheur, l’innocence d’une fille qui ne veut pas grandir pour ne pas décevoir. Lui qui avait grandi trop vite, il l’a rassurée par son air si sérieux, elle le divertit. Deux opposés, qui se sont trouvés sans se chercher.

Pourtant Martin ressent de la peine pour cette femme qu’il n’aime pas passionnément, qui aurait sans doute mérité mieux que lui — une mère avant d’être une femme — mais qu’il chérit à sa façon. Son vernis n’est plus. Envolé. Rongés jusqu’au sang, ses ongles font grise mine. Elle, si soucieuse du « qu’en dira-t-on ». Ses joues vont rougir. Ses doigts vont se tordre. Je vais finir par la trahir à mon tour. Il montre un intérêt poli pour les herbiers. Ils n’ont plus aucun secret pour lui.

Lucie est tétanisée. Il ferme les yeux, prie un dieu capable d’accepter, en dernière minute, un non-croyant, prêt à plier le genou pour un miracle exaucé. Viens, on rentre à la maison. Chez nous. Et on parlera, se dit-il. Lucie ne l’entend pas, bien sûr. Quand elle pose sa première question à Hélène sur ses liens avec lui, Martin se dit qu’il n’existe vraiment pas de forces supérieures.

Les questions s’enchaînent, le ton monte, Martin se fait petit. Hélène fait face à Lucie. On doit partir. Il ne pense qu’à trouver une issue de secours. Loin de tous, même loin d’Hélène. Les deux femmes parlent à cœur ouvert. Autour d’elles, personne ne bouge.

Il voudrait se lever, frapper la table, surprendre tout le monde, imposer son silence, sa presque voix, sa présence mais il se contente de faire quelques pas à l’écart. Prendre de la hauteur. Comme autrefois, il se contente d’être un spectateur.

Spectateur de la vie. Il se demande ce que cela lui a apporté. Il a vu ses parents se battre, ses camarades jouer sans lui, Hélène s’éloigner sans rien dire. Il n’a jamais eu aucune exigence sauf celle de n’être pas un enjeu que l’on se dispute pour être par la suite abandonné.

Puis Juliette intervient. Alors tout s’imbrique. Une histoire laisse des traces. Même quand on croit l’avoir tenue à l’écart. Même les plus discrètes déposent dans leurs sillons des souvenirs tronqués, des parfums délaissés.

Martin a du mal à réaliser les propos d’Hélène. Des années qu’il attend d’entendre ces mots, qu’elle s’obstine à ne rien lui donner, et voilà qu’il les découvre à table, devant son épouse. Il ne parvient pas à prononcer un mot. Ses émotions le clouent à sa chaise. Il enregistre chaque parole, les sauvegarde dans sa mémoire pour les réécouter quand son cœur sera apaisé.

Pourquoi as-tu attendu ce moment-là, Hélène ? Tu n’appartenais qu’à moi, qu’à mes rêves, et nous voilà exposés. Tu n’es plus mienne. Tu me lâches ce que j’ai tant réclamé de toi si facilement, si ouvertement, que je mesure à cet instant que tu me dis adieu. Et moi, alors ? Quand-est-ce que je pourrais avoir l’occasion de faire mes adieux convenablement ?

C’est Juliette qui trouve le chemin de ses bras. Pas lui. C’est Juliette qui parvient à la réconforter. Pas lui. C’est pour Juliette qu’elle a mis un terme à leur relation. Pas pour lui. Il n’avait jamais considéré sérieusement qu’Hélène puisse entretenir une relation aussi forte que la leur avec quelqu’un d’autre. Existe-t-il une hiérarchie dans l’amour qui lui échappe ?

Il passe son manteau comme un automate et quitte la maison imitant les gestes de Lucie. La descente des marches du perron, les mégots de cigarette par terre, le passage sous le réverbère : Martin est encore plus triste. Quelque chose lui échappe. Ou quelque chose de trop grand, de trop vrai à supporter, l’écrase.

Une vérité peut étouffer.

Il fait terriblement froid dehors. Martin presse le pas pour regagner leur voiture, sans se retourner. Une fois dans la voiture, Lucie pose sa tête contre la vitre froide. La radio se met en route automatiquement, Martin l’éteint.

— Tu veux en parler maintenant ?

— Roule.

Lucie inspire profondément sans quitter des yeux la rue qu’ils viennent d’emprunter.

— On peut encore faire semblant le temps du trajet d’être un couple heureux ?

Dans l’habitacle de leur voiture familiale, Martin se sent en confiance dans cet espace familier, sécurisé. Il a envie de pleurer pour la première fois de la soirée. Les larmes lui montent et dans l’obscurité, il les laisse couler.

— Oui, bien sûr.

Il met le GPS, enclenche la première et sort de la place de stationnement. Lucie tend son bras, allume la radio. Le Requiem de Mozart emplit de ses notes l’habitacle. Un rire lui échappe. Martin ne réagit pas. Plus ils s’approchent de leur domicile, plus Martin se demande s’il n’a pas rêvé cette soirée. Ne serait-il pas en train de somnoler devant son match de foot ? Pour une fois, il aimerait que ce soit juste un songe. Il s’enfonce dans son siège. Il se surprend même à le trouver confortable. Enveloppant, presque rassurant. Il aimerait se fondre en lui.

Et disparaître. Disparaître, puis réapparaître ailleurs.

Ses mains se crispent sur le volant. Est-ce que le fantôme reviendra après l’avoir revu en chair et en os ? Martin n’est plus sûr de rien.

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