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Dès qu’il commence à reconnaître la route du retour, les muscles de Martin se relâchent. Il s’affaisse dans son siège, au point d’ajuster le rétroviseur intérieur.

La lumière orange du portail électrique clignote, la clé tourne dans la serrure, les premiers pas dans la maison, Lucie derrière lui, sans un mot. Tout absolument tout semble étrangement normal. Rien ne l’est.

Martin balaie du regard la cuisine. Il reconnaît tout sans vraiment se sentir chez eux. Comme un retour de vacances. Un entre-deux, où l’on ne se sent nulle part à l’aise. Lucie file vers le salon, où la télé résonne. Il l’entend parler à la nounou.

— Je vais voir Sophie.

Pas de réponse.

La porte de la chambre de Sophie est légèrement entrouverte. Une lumière tamisée s’échappe de l’embrasure. Martin entre et veille à faire le moins de bruit possible. Le matelas s’enfonce quand il s’assoit au bout du lit. Il la regarde dormir dans son lit en fer forgé blanc. Sophie en était tombée amoureuse quand elle l’avait vu en magasin. C’était celui-là et pas un autre. Le lit parfait pour recevoir les copines, faire des soirées pyjama, des cascades, des siestes, des cabanes. Martin a découvert qu’un lit pouvait servir à autre chose qu’à s’isoler. Son îlot de solitude lui paraît loin. À mesure que Sophie grandit, il apprend avec elle à être enfant pour la première fois. C’est à travers ses yeux, ses histoires, ses cris, qu’il se passionne pour les ragots de la cour, les allers-retours de ses copines au bureau de la directrice — sans qu’elle, jamais, y soit convoquée. Elle n’a ni son air sérieux, ni la nervosité de sa mère. Toujours en mouvement, elle saute, grimpe, escalade n’importe quoi. Depuis toute petite, il lui est impossible de la gronder : son sourire lui ôte toute envie de réprimande. Sophie remplit l’espace de ses blagues, de ses jeux, de ses charades.

Martin sent quelque chose de chaud, de sûr.

Sophie dort. Cette vision est un puits de tendresse. Sa respiration lente, son visage serein, ses muscles détendus, tout en elle le réconforte. Une autre vision se superpose, celle de Juliette et Hélène enlacées. Il ne la chasse pas. Il la laisse cohabiter, dans cet instant où tout s’effleure. Les images sont poreuses. Il tend sa main vers la joue de sa fille, la suspend, se mord la lèvre, et sourit. Il ose la caresse. Elle s’agite sans se réveiller.

Il a besoin de cette parenthèse avant de rejoindre Lucie. Il voudrait rester là, oublier qu’il va falloir affronter leur couple, agir, et que demain sera différent. Sophie lui donne une force qui lui manque. Même avec ses boutons de varicelle, il a envie de l’embrasser.

Il voudrait être à sa place : dormir, rêver, se défiler quelques instants de plus. Il n’a toujours pas trouvé les mots à dire, les mots qui guérissent, les mots qui blessent. Peu importe le ton, les silences : tout sera dur. Peu importe la forme, il la blessera. Il le sait. Il ne le souhaite pas, mais c’est ainsi que ça se passera. Il n’y a pas de belle façon de se disputer. Ni de se quitter. Est-ce la seule issue ?

***

Le café coule. La cafetière crache ses gouttes noires, régulières. Lucie regarde sa montre : 00h36. La nuit sera longue, elle est déjà épuisée. Ses doigts tapotent le plan de travail. Les phrases se bousculent, elle saisit les émotions au vol — et n’en ressort que plus fatiguée.

Elle sait que demain, au petit jour, elle regrettera de ne pas s’être contentée d’être “une femme modèle”, d’avoir fermé les yeux une fois de plus. Elle va payer le prix de sa curiosité, de sa prise de conscience, de sa rébellion. Elle sacrifie un équilibre familial durement acquis, à coups de grands efforts, pour une vérité qu’elle connait déjà. Pourquoi alors ? Pourquoi vouloir l’entendre de sa bouche ? Tu vas tout perdre, Lucie.

Lucie connaît Hélène depuis le début de sa relation avec Martin. Elle remarque les nombreux appels dans son historique de téléphone, puis trouve les lettres lors du déménagement. Elle essaie de comprendre leur relation particulière sans y parvenir réellement. Ce qu’elle entrevoit l’effraie.

Elle découvre même des choses sur son propre mari. Jamais il ne lui confie ce qu’il a pu adresser à Hélène. Il se contente de se taire, même lorsqu’ils coupent les ponts. Il se renferme davantage.

Lucie fait preuve de patience. À de nombreuses reprises, elle est tentée d’aborder le sujet sans y parvenir. Elle espère que cela viendra de lui, comme une preuve de confiance jamais offerte.

La déclaration d’Hélène au dîner n’est pas une surprise. Pour avoir lu leur correspondance plus d’une fois, elle devine ses sentiments entre les lignes, sans que celle-ci ne les ait jamais vraiment clarifiés. Jusqu’à ce soir.

Lucie n’a qu’un doute concernant les sentiments de Martin à l’égard d’Hélène. Seul son silence à toute épreuve lui indique qu’Hélène tient une place particulière dans son cœur.

À quel point tient-il à elle ?

Rester par facilité ? S’offusquer ? Se sentir humiliée ? Crier ? Accepter ? Elle ne veut pas se contenter d’une situation qui la protège de tout : la solitude, le regard des autres, l’introspection. Son temps est si chargé qu’elle ne souffle plus, ne respire plus, ne pense plus. Elle marche par automatisme. Elle sourit par réflexe. Mais ne vit pas.

Elle a construit sa vie sur un mensonge et tout penche. Elle s’est regardée à moitié vivre, à moitié consentante, à moitié prisonnière d’une cage dorée qu’elle a fabriquée. Elle veut s’extraire de cette vie aseptisée. De toute urgence. Plus rien n’a d’importance. D’autres l’ont fait avant elle, d’autres le feront après. Pourquoi pas elle ?

Lucie veut se mettre en danger. Elle veut avoir peur de tout, pleurer pour de bonnes raisons, trembler d’envie. Elle veut ressentir pleinement.

Elle n’a jamais été aussi proche d’elle-même. Elle se découvre, s’étonne, se plaît à s’imaginer en femme libre et indépendante. Elle voudrait ça pour sa fille, être un exemple pour elle : une femme forte, une mère aussi. Son rôle ne se limite pas à un foyer. Elle est plus que ça.

Elle se demande ce que ça fait de manger seule au restaurant, d’avoir un lit juste à soi, une seule brosse à dents dans le gobelet, une seule assiette disposée sur la table, qu’un tout petit appartement avec une chambre vide la moitié du temps. Sophie. Son cœur se soulève. Lucie est terrifiée — et subjuguée.

Pour une fois, elle veut faire jaser les autres, être au centre des commérages. Elle veut s’exposer, éclater au grand jour, se dévoiler comme elle est réellement. Apprendre à dire merde. Merde haut et fort. À qui veut l’entendre et même à celui qui ne le souhaite pas.

Merde !

Même sa cuisine lui fait horreur. Comment a-t-elle pu passer tant de temps ici, à nettoyer, à manger alors que la vie l’attendait par-delà la fenêtre ?

Les mains posées sur le plan de travail en chêne massif, les souvenirs reviennent par vagues. Martin hésitant face au négociant de bois, leur soirée passée à imaginer la cuisine de ses rêves avant de finir par un « Choisis, tout m’ira ». Cette fois-ci, elle ne risque pas de finir sur cette phrase-là.

Le café est prêt. Lucie aussi. Elle n'a jamais été si sûre d'elle.

Une boîte noire, aux rebords abîmés, trône sur la table haute.

***

Martin referme la porte délicatement, descend les escaliers et entre dans la cuisine ouverte. Lucie est assise sur l’une des chaises hautes de l’îlot central, un café à la main. Une autre tasse posée en face d’elle lui est destinée. Martin soupire. L’instant est critique — et pourtant elle pense aux détails. Il se demande si c’est bon signe quand son regard tombe sur la boîte noire. Martin ferme les yeux. Il se revoit auprès de Sophie. Reste calme.

— Si tu veux t’asseoir…

— Oui, répond-il dans un souffle.

Il contourne l’îlot, s’installe à côté de sa femme, se sert un café, en boit une gorgée.

— Attention, c’est chaud ! s’exclame Lucie en se penchant vers lui. Tu vas te brûler !

Sa langue est en feu et hypersensible. Martin prend sur lui pour ne rien montrer.

— Ça ira.

— Tu es sûr ?

— Oui, dit-il fermement.

Lucie s’enfonce sur sa chaise et pose ses yeux sur la boîte. Martin comprend qu’il est temps de passer à table.

— Pourquoi l’avoir sortie du garage ?

— Pour qu’on parle franchement.

— Tu doutais que j’en sois capable ? s’étonne sincèrement Martin.

— Disons que je ne voulais pas te donner l’occasion de te défiler. On ne perdra pas de temps.

— Ça a le mérite d’être clair.

Ils regardent la boîte en silence. Martin ne sait pas par où commencer. Ni quoi dire exactement. Il a le sentiment que tout est déjà joué.

— J’ai l’impression qu’elle est avec nous là.

— Hein ? Qui ?

— Hélène.

L’évocation de son prénom lui envoie une décharge électrique. Il se tait.

— Comment tu as su ?

— Je les ai trouvées.

— Par hasard ?

— Non. J'ai fouillé dans tes affaires.

Martin change de position. Sa chaise racle le sol carrelé. La machine à café se met en veille.

— Il y a longtemps ?

— Lors de notre premier emménagement.

Martin encaisse, Lucie boit une gorgée de café.

— Alors tu connaissais son existence depuis tout ce temps. Tu ne m’as jamais posé de questions. Pourquoi ?

Elle ne répond pas tout de suite, prenant le temps de boire son café.

— Pour la même raison que tu ne m’as jamais parlé d’elle, je pense. Et pour la même raison que tu as préféré faire semblant de ne pas la connaître ce soir. Je croyais que c’était un fantôme du passé. C’est compliqué de se battre contre un fantôme, tu ne penses pas ? Le passé ne change pas. Il est éternel, cristallisé dans ses émotions. Tout ce que je pouvais faire c’était d’être près de toi. Et attendre que tu me donnes ce que tu lui avais offert. Ta confiance.

Soudain, Martin prend conscience de ce qu’a pu traverser son épouse. Son silence l'a blessée. À aucun moment, il n’avait pris en considération Lucie dans l’équation.

— Je suis désolé, Lucie.

— Alors quand j’ai su qui elle était... quand j’ai vu cette belle femme... elle est mon opposé. Ce n’était plus un fantôme. Je ne pouvais pas t’y faire penser. Tu m’as choisie pour ça ? Ou est-ce que tu t’es juste laissé porter par les circonstances ?

Touché.

— Peut-être les deux…Je ne t’ai jamais trompée, Lucie, clarifie-t-il. Peu importe ce que tu as lu. Même pendant notre pause, je n’ai jamais couché avec Hélène.

— Tu aurais peut-être dû, lâche-t-elle dans un rire jaune. Et puis « tromper » ça veut dire quoi au juste ? Coucher, embrasser, penser seulement ?

— Pardon ?

— Si tu avais couché avec elle, on n’en serait peut-être pas là. Tu ne l’aurais pas fantasmée, idéalisée comme tu l’as fait.

Martin se laisse tomber sur le dossier de sa chaise.

— Tu penses réellement ce que tu dis là ? Tu crois que ça se résume à ça ? Que je n’avais qu’à coucher avec elle pour passer à autre chose ? Que je traîne un désir non assouvi depuis toutes ces années ? Tu penses ça ?

— Qui sait ?

— Écoute, si c’est ça, avec ta permission je vais coucher avec elle, là maintenant, et demain matin tout sera rentré dans l’ordre, et on continuera notre vie comme si de rien était !

Martin explose de colère. Il se sent insulté.

— Comment peux-tu penser qu’il s’agit que d’une histoire basée sur du sexe ? Ce n’est pas moi ça ! Tu me connais ! Tu as lu les lettres ! Hélène et moi, ce n’est pas ça !

— Alors c’est quoi ?! Merde ! Dis-le ! Sors-le ! Pour une fois, sois honnête avec toi-même !

— De quoi ? Qu’est-ce que tu veux entendre ? Que je l’aime depuis toujours ? Que j’aurais aimé vivre une histoire avec elle ? Que je suis persuadé qu’elle est mon âme sœur ? Tu veux m’entendre dire ça ?

Martin halète. Pourquoi me pousses-tu à ce point ? Je ne veux pas te faire de mal.

— C’est le cas ?

— C’est toi que j’aime, Lucie.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé, Martin.

— Je ne sais pas quoi te dire. Les âmes sœurs n’existent pas.

Lucie ouvre la bouche, mais rien n'en sort. Elle revient sur sa tasse de café.

— Tu as dû me détester quand on s’est remis ensemble.

— Non, pas du tout.

— Tu avais pieds et poings liés. Tu t’es senti obligé de rester avec moi ? D’accéder à toutes mes envies ? Tu as supporté ma famille ? Et Sophie ?

— Non, non, non, s'affole Martin, je n’étais obligé à rien ! Je sais que je ne suis pas démonstratif, que je n’ai pas été attentionné envers toi. Tu m’as apporté plus que ce que j’ai pu t’offrir. Tu m’as donné une famille, une fille magnifique, un foyer sans violence, sans cris. Tu m’as supporté. Tes parents m’ont accueilli dans leur maison. Je t’en remercie, au contraire. C’est juste que je ne savais pas comment me comporter. C’est bête de ne pas savoir profiter des moments calmes, de craindre le bonheur, de prendre tellement de distance que tu oublies de vivre l’instant présent. Je me suis trop barricadé. J’ai raté tellement de choses, Lucie.

Lucie essuie discrètement une larme.

— Alors je n’étais pas un choix par défaut ? Parce qu’Hélène t’avait échappée ?

— Non, absolument pas. Je ne veux pas que tu croies ça. Entre nous, ce n’est pas passionnel c’est sûr, mais notre couple aurait pu fonctionner toute une vie sans aucun problème.

— Jusqu’à percuter un obstacle ?

— Oui.

— Et le train déraille ?

— Je ne sais pas encore.

— Il te manque quoi pour le savoir, Martin ?

— Des adieux. Juste des adieux.

— Ça parait si simple.

— Ça peut l’être.

Tu me regardes de tes grands yeux mouillés. Je suis ébranlé par ces mots nouveaux. Je n’ai rien vu… Pas comme ça. Tu n’as jamais été si jolie qu’en cet instant. Je ne ressens contre toi aucune rage. Aucune colère. Je pensais que ce serait douloureux. Ce ne l’est pas.

— Alors, qu’est-ce qu'on doit faire, Lucie ?

— Je vais attendre de voir si le train déraille ou non.

Une larme roule sur la joue blanche de Lucie. Des rougeurs familières apparaissent. Martin éprouve l’envie de l'essuyer. Il n’a jamais eu autant envie de prendre sa femme dans ses bras qu’à ce moment-là mais reste tétanisé.

Un bruit léger émerge, en fond. Si léger que Martin doute.

Une cacophonie d’instruments. Puis un violon, net.

Clair. Unique. Quelques mesures plus tard, Martin reconnaît l’air. Il le connaît sans le connaître, sans le nommer. Une autre larme roule sur la joue de Lucie. C’est comme une mélodie qui reste coincée dans la tête pendant des heures, qui ne parvient pas à disparaître. Sa lèvre inférieure tremble. Un mot s’en échappe. Martin ne l’entend pas. Les instruments couvrent sa voix. Un mot fantôme, sur une composition sans nom.

Dans leur cuisine, la main sur le plan de travail poli, l’autre tenant la tasse à café vide, Martin cherche quelle sera la prochaine note à la partition manquante. Il fouille ses souvenirs. Les notes de musique martèlent son esprit à mesure qu’il remonte le temps. Une vague de frisson parcourt la peau de Lucie. C’est bientôt à son tour. La mélodie poursuit sa route, plus puissante, plus profonde. Elle ignore tout de son malaise. Elle dévale la pente sans savoir qu’au bout de celle-ci une falaise l’attend. Merveilleuse de légèreté. Et les notes s’enchaînent à une vitesse folle. Martin en a le souffle coupé.

Le point de chute se rapproche. L’instant crucial de l’entrée du piano aussi. Martin ne sait toujours pas. Il voit sa femme peut-être pour la première fois, et le visage qu’il découvre le saisit.

Son esprit est paralysé par des années de fuite en avant. Il n’a jamais voulu savoir comment faire, comment dire, comment penser aux autres, à soi, à elle, son épouse, sa femme, à lui, à eux, à cette vie parfaite bordée d’un jardin bien tondu, aux mots oubliés.

L’orchestre entame le dernier mouvement. Il est en première ligne et le vide lui fait face. Martin fait un pas en avant, son corps plonge vers Lucie, se fond en elle sans un mot. Sa tête se niche dans le creux de son cou. Elle frissonne mais reste droite. Il ouvre ses bras, l’enveloppe avec douceur, et resserre son étreinte à la taille.

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