14.

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Francis Julius n’aimait pas la vulgarité. Il savait se faire à la mauvaise foi, pardonner la méchanceté et oublier le manque d’instruction qui régnait chez une bonne partie des habitants de Ludvig, mais il ne supportait pas la vulgarité, sous toutes ses formes. Surtout celle qui s’était insinuée en Patty Bells.

Depuis toute petite elle lui achetait des bonbons et des sodas. C’était même une de ses toutes premières clientes lorsqu’il avait repris le magasin familial à vingt-et-un ans – une fierté. Polie sans plus, pas voleuse, c’était une gosse ordinaire. Il avait toutefois noté un éclat intéressant dans son regard. Ou plutôt une lumière, comme un quelque chose de fantastiquement grand qui dormait en elle : un pouvoir. Il avait songé à toutes ces personnes qui façonnaient le monde et qui étaient originaires de trous paumés. Des types comme Thomas Edison ; des nanas comme Amelia Earhart. Un moment il crut que Patty en serait. Qu’il apprendrait dans dix ou quinze ans qu’une paysanne du Montana avait percé en politique ; ou comme actrice ou auteure. Et puis vers ses quatorze ans, elle avait commencé à traîner avec la sœur de Stacy Phillips. Ses nénettes-là n’avaient pas grand-chose dans la tête. Francis s’était senti désolé. Encore une gamine qui se gâchait, qui miserait tout sur son physique ou ce que son débile de mec pourrait lui apporter.

Avec son décolleté et sa bouche mi close en permanence, Patty était devenue une poufiasse vulgaire. Il se souvenait de la fois où elle était entrée dans sa superette avec une jupe à mi-cuisse. Pas aux genoux, ni au-dessus. À mi-cuisse. Autant dire qu’elle en avait fait se retourner des vieux coquins quand elle s’était accroupie pour ramasser ses Weetabix. Le peu d’estime qu’il lui vouait s’était alors envolé avec les courants d’air qui rafraichissaient sa culotte.

Elle le regardait d’un air suffisant désormais. Pas hautain non plus, mais suffisant. Avec la même politesse qu’on offre à un inconnu. Francis Julius la croisait presque tous les jours depuis dix ans pourtant, mais c’était tout juste si elle disait bonjour aujourd’hui.

Elle s’approcha de la caisse, une canette de Pepsi tirée du freezer en main.

— Bonjour.

C’est tout ce qu’elle dit en déposant sa boisson.

— Bonjour Patty. Ça va ?

— Oui.

— Toujours chez Everett ?

— Toujours.

Il haussa les sourcils, bien conscient du peu d’intérêt qu’elle lui témoignait. Patty semblait un peu bizarre, mais pas plus que lorsqu’il y avait de l’eau dans le gaz avec ses mecs.

— Cinquante cents s’il te plaît.

Elle déposa deux quarters.

— Tu lui passeras le bonjour.

— J’y manquerai pas.

Elle s’éclipsa vers l’extérieur sans croiser son regard. Francis la vit enfourcher son vélo et disparaître vers JFK Avenue. La rue où vivait Denise Paterson. Tiens, songea-t-il, je me demande combien elle a gagné.

Même s’il y avait peu de chance, il décida d’allumer sa radio pour savoir si on en parlait.

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