26.

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Respecter les consignes était quelque chose de fondamental chez Rick Paterson. Et au moment de descendre vers la vallée, accompagné d’une malle remplie de dollars et d’un cadavre, il espérait du plus profond de son coeur que Freddy Nakata suive les simples consignes qui lui étaient confiées ; à savoir rejoindre les autres au chalet et la boucler. Si le gosse se montrait capable de respecter ces instructions, il s’en tirerait peinard. La version officielle retiendrait qu’il était sorti dégobiller. Point final. Personne ne l’avait vu et il n’existait aucune raison de l’associer à la disparition de McPherson. Voilà comment Rick voyait les choses. D’autant que le sale boulot lui revenait, après tout. Glisser son ancien patron au volant de sa voiture et envoyer tout ça au fin fond d’un ravin devrait peut-être lui permettre de gagner suffisamment de temps pour filer pas très loin de l’équateur, mais ça risquait de lui arracher une case ou deux dans le ciboulot aussi.

La Gran Fury de McPherson était toujours garée au même endroit quand il arriva. Au beau milieu du chemin.

Rick actionna les pleins phares et sortit inspecter la Plymouth. Rien de particulier à signaler, hormis qu’elle était fermée à clé. Il grimpa à l’arrière du pick-up et observa la dépouille de McPherson, qui embrassait la cantine remplie de pognon. L’image lui donna une terrible envie de rire. Ce patron si près de son oseille qui côtoyait des billets jusqu’à la mort. Puéril ! Il voulut se marrer mais se l’interdit. Rick avait un tas de vilains défauts mais ce n’était pas un meurtrier. Ça ne lui plaisait pas beaucoup de devoir faire ça, et s’il n’y avait pas eu tout cet argent, une petite voix laissait entendre qu’il aurait laissé Nakata se démerder avec les autorités.

Il glissa les doigts dans la poche du maccabée et mit tout de suite la main sur le trousseau. Un boitier permettait l’ouverture à distance : un des premiers modèles du genre. Rick enfonça le bouton tout en allant vers la Plymouth. À l’intérieur, l’odeur du neuf régnait encore, même si celle du tabac avait commencé à établir son empreinte.

Après avoir farfouillé la boîte à gants et les vide-poches, pour ne rien y trouver de particulier, il se décida à passer à l’action.

Il commença par mettre le contact puis à avancer la voiture jusqu’au bord du précipice, celui-là même où il avait dû manoeuvrer une heure plus tôt sous la contrainte. Une fois en place, il descendit inspecter les traces qu’il venait de laisser au sol. Aux vues de toutes les ornières qui s’y trouvaient, les siennes ne feraient pas cas. Il rapprocha ensuite le pick-up en prenant soin de positionner l’arrière au plus près de la Gran Fury et s’autorisa quelques secondes de répit. Car c’était désormais le moment de s’attaquer au plus dur…

… porter le corps.

Paul McPherson avait derrière lui une cinquantaine d’années de mauvaise alimentation. Bien que pas plus haut d’un mètre soixante-dix, il devait tout de même frôler les quatre-vingt-dix kilos. Et s’il ne l’avait pas trop senti en le chargeant avec Nakata, il mesurait à présent toute la difficulté de transporter un poids inanimé.

L’adrénaline aidant, il parvint à le traîner et à l’installer au volant de la voiture. Le tout en faisant même attention à ne pas saloper ses chaussures. Rick y avait réfléchi, et il s’était dit qu’il valait mieux qu’un type aussi distingué que McPherson conserve le dessus de ses groles aussi propre que le voulait se stature. Ça avait déjà été un sacré coup de pot qu’il soit tombé raide mort dans des graviers plutôt que de la boue. Continuons ainsi. Ne pas éveiller les soupçons trop tôt. Ne pas transformer la simple enquête de routine d’un shérif local concernant un accident de la route en un homicide ayant recours à la police d’État.

Puis, par acquis de conscience, Rick voulut vérifier que McPherson ne saignait pas quelque part dans la nuque. Il avait entendu dire que les bons légistes pouvaient déceler si une blessure était post-mortem ou pas. À vrai dire, il se doutait que n’importe quel légiste parviendrait à la conclusion que McPherson était mort avant la chute. Mais encore fallait-il trouver le cadavre… car il savait également que même si ce vieil enfoiré avait renseigné quelqu’un sur sa destination, il faudrait des jours et des semaines avant de repérer la Plymouth. Rick serait déjà loin. Et plus ça mettrait de temps, plus ça ajouterait de chances à Freddy. Ce gosse ne méritait pas d’aller au trou pour avoir simplement aidé un collègue qui se prenait une dérouillée.

Après s’être assuré que la dépouille ne saignait pas, il se surprit à manquer de souffle. Certains types utilisaient des sacs en kraft pour revenir à la normale. N’ayant rien de tout ça, Rick se contenta d’une série de grandes et profondes inspirations et expirations pour se calmer. De quoi murir sa réflexion.

Il remarqua que l’ecchymose dans la nuque de McPherson venait parfaitement s’appliquer sur l’arrête du siège, dépourvu d’appui-tête. Ça pouvait coller. En voulant faire demi-tour, il va trop loin. La Plymouth dérape. Il perd le contrôle et file dans le ravin. À un moment donné lors de la chute, le vieil enfoiré se fait le coup du lapin. Pourquoi pas…

Rick ôta le pied du frein et claqua la portière. La voiture avança doucement puis disparut entre les arbres. Un bruit sourd et assez proche de ce qu’il s’était imaginé remonta des abysses. Puis un enchevêtrement de sons plus métalliques. Puis le silence de la forêt.

Voilà, c’était fait. Il s’était débarrassé d’un corps et pouvait désormais reprendre son destin là où il s’était arrêté.

Rick retourna vers le pick-up et sa malle cuivrée. Cette malle à laquelle il tenait tant. Tant et tellement que son influence venait successivement de provoquer une bagarre avec son patron, de le tuer et de maquiller ça en accident, tout en risquant la vie d’un gosse qui n’avait même encore le droit de boire de l’alcool. Mais c’était plus fort que lui, l’argent l’appelait et le réclamait. Il caressa la malle, ses doigts épousant chaque coupure, chaque rugosité de terre collée sur le vieux cuir. Son contenu représentait la chose la plus précieuse à laquelle se raccrocher en ce monde. À ses yeux, cela brillait autant que l’arche d’alliance.

Mais au fait, à qui appartenait-elle ? se demanda-t-il pour la première fois. Des malfrats, ça c’était certain. De quelle époque ? C’était moins évident. Pour l’oublier aussi longtemps, ceux qui l’avaient mise là ne pouvaient être qu’en prison ou morts.

Et si l’un d’eux se ramenait dans les prochains jours ? Un petit frisson jaillit dans son dos. Imaginons qu’un casse se soit déroulé dans les années trente, ou quarante peut-être, que la bande ait planqué le magot en forêt avant de se faire pincer. Combien de temps prend-on dans ces cas-là ? Vingt ans ? Trente ans ? Et comment réagit-on lorsqu’après toutes ces années, on retourne récupérer ce pour quoi on a plongé parmi d’autres braqueurs, des types sachant que vous cachez un butin et qui feraient tout pour vous soutirer des informations, pour s’apercevoir qu’un petit malin est passé par là et a doublé tout le monde ?

Assurément mal.

Mieux valait ne pas y penser… clôtura-t-il.

Tout ce pognon, avec la vie qu’il avait eue, c’était un prêté pour un rendu après tout. Cette salope lui avait fauché son gamin, c’était naturel qu’elle lui offre une compensation. Il s’était saigné, avait tout donné pour rester dans la légalité et subvenir aux besoins de sa famille, et cette garce de vie, ce salaud de Dieu ou il ne savait qui s’était permis de lui reprendre tout ça. Hors de question de cracher sur ce don du ciel à présent. C’était un cadeau. Point. Ses intentions n’étaient ni bonnes ni mauvaises, elles étaient seulement justes. Voilà, la justice venait de rendre son verdict, et elle lui disait : Oui, monsieur Paterson, vous qui en avez salement bavé, nous rendons une réparation à ce préjudice. Rick sourit en songeant à cela. Cette conclusion lui plaisait énormément.

Il avait oublié que la vie de son fils n’avait pas de prix.

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