24.

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Quelque chose perturbait Denise. Quelque chose qui s’était ancré en elle à un moment de l’après-midi et qu’elle ne parvenait pas à rétablir. Une curieuse forme d’inquiétude prenant de plus en plus de place depuis qu’elle arpentait la route reliant Laurel à Ludvig. Elle avait beau farfouiller dans sa mémoire, repenser à sa sœur, au torrent de mots qu’elles avaient débités, elle ne remettait pas ces quelques mots, cette petite phrase qui la troublait. C’est en entrant dans Ludvig que son esprit restitua la séquence qui la rendait si anxieuse.

Dana lui avait parlé de son voyage depuis la veille et du motel de Bozeman. Elle avait raconté qu’un type s’était ramené avec un paquet de Milky Way en guise de petit-déjeuner. Sur le coup, Denise n’y avait pas prêté plus d’attention que cela. Enjouée par cette toute nouvelle bienveillance qu’elle accordait à sa sœur, le message s’était noyé au milieu de leur conversation, petit détail insignifiant et loin d’ébrécher leurs retrouvailles – même s’il n’y avait concrètement jamais eu de dispute entre elles.

Elle se souvenait s’être brièvement demandé si le paquet de ce type valait aussi cher que le sien. Mais était-ce vraiment ça qui la travaillait autant ? Non, cela semblait si dérisoire. La vraie question qu’elle s’était posée au fond d’elle concernait son paquet de Milky Way. Avait-elle vérifié une seule fois s’il dormait bien dans l’armoire à gâteaux avant de partir, le matin ? Et la réponse était non. Aucune raison pour qu’il se soit envolé, tentait-elle de se convaincre. Moui… alors disons qu’elle n’en serait sûre qu’une fois la vérification effectuée.

Elle se gara devant chez elle un peu avant dix-huit heures. Le soleil était tombé derrière les Rocheuses et il ne subsistait qu’une pâle lueur de clarté de cette journée.

Aussitôt à l’intérieur, elle posa son sac à main et se jeta sur le placard à confiseries. Le tressaillement faillit lui faire perdre l’équilibre. Il n’est pas où je l’avais mis. Elle tendit ses deux mains et renversa tout le contenu de l’étagère par terre. Mars, pop-corn caramélisés, bonbons Jello. Mais il n’y avait aucun emballage à tendance bleue. Aucune lettre auréolée de magnifiques petites étoiles.

Foutre bordel de Dieu !

Elle hoqueta, toussa. Puis réfléchit à qui aurait pu commettre ce vol. Francis Julius fit immédiatement son apparition dans le box des accusés. Mais ce n’était pas possible. Il n’avait même pas demandé où Denise avait caché le ticket. Et s’il était entré par effraction pour le chercher, toute la maison serait sens dessus dessous, à moins qu’il n’ait un sacré pif.

Denise se palpa les tempes. Sa peau était froide et moite. Elle sentait son cœur, échaudé par ce terrible constat, palpiter sous ses doigts. Cent-cinq millions de dollars évaporés. Disparus. Alors qu’en revanche, le cadavre de Patty Bells pourrissait toujours dans la cave. Inutile de se donner la peine de vérifier, se dit-elle, personne ne lui avait ôté cette épine-là du pied.

— Est-ce que c’est ça que tu cherches ?

Elle sursauta en reconnaissant la voix. Quand elle se retourna, elle vit qu’il brandissait le paquet de chocolat comme un scalp. Quelque chose avait changé dans sa tête.

— Tu… tu es là.

Elle ne l’avait même pas vu en entrant. Il était pourtant assis sur son fauteuil fétiche, à portée de vue, attendant son retour depuis qu’il avait rendu visite à madame Nakata.

Rick se tenait désormais devant la table de la cuisine.

Elle remarqua ce qui la perturbait chez lui. Mais qu’avait-il fait à ses cheveux ?

— Depuis un petit moment, oui.

— Où étais-tu hier soir ?

— Pourquoi ? Tu t’es inquiétée ?

Elle garda le silence.

Rick en profita pour s’asseoir. Il semblait extrêmement calme, presque drogué. Ses yeux ne la quittaient pas. Elle avait toujours bien aimé ses yeux. Et on les voyait mieux maintenant que ces horribles mèches vagabondes avaient été sauvagement coupées par ses soins – ou par un coiffeur amputé de plusieurs doigts.

— Je me suis d’abord demandé pourquoi tu n’étais pas à la maison, hier matin, reprit-il. Toi qui est si ordonnée. Si minutée. Alors j’ai pensé que tu avais fini par partir. Je ne savais pas quoi en penser, hormis le fait que j’étais un peu furieux de ne même pas avoir droit à une explication. Et puis j’ai découvert ça sur le chemin du retour. Ça a tout changé.

Il jeta le sac Nike sur la table.

Elle s’en approcha, à pas feutré.

— Vas-y, ouvre-le.

Denise tira sur la fermeture et vit les billets de banque surgir comme du gras sous la peau après le passage d’un scalpel.

— Mais où as-tu trouvé ça ?

— Dans une vieille malle pourrie, au milieu d’un champ.

Elle s’attarda davantage sur le sac, dont elle se souvint brièvement qu’il moisissait dans le garage depuis des années.

— C’est ça que tu es venu récupérer hier ? Ce vieux sac ?

— Je pensais que tu dormais, s’étonna-t-il.

Elle inclina la tête vers l’argent, embarrassée, puis la releva.

— Je t’ai entendu.

Il hocha doucement la sienne. Denise n’en perdait pas une miette.

— Et maintenant, reprit-elle, que comptes-tu faire ?

Rick se redressa sur sa chaise.

— Pour tout t’avouer, je voulais m’en aller et ne plus jamais avoir affaire à toi quand j’ai mis la main là-dessus. J’avais même tracé mon itinéraire vers le sud. Et puis, ce matin, j’ai entendu parler de cette histoire à dormir debout. Celle d’une femme qui s’était enfuie en Ford Escort du centre de paiement d’Helena. Sans son argent. Ça s’était produit hier, pile pendant ton absence.

Denise rougit.

— Rassure-toi, fit-il. Je ne suis pas ici pour discuter pognon, ni même faire fifty-fifty sur quoique ce soit. Et si j’avais ça avec moi, ajouta-t-il en agitant les chocolats, ce n’était pas volontaire. Une petite fringale de nuit, dirons-nous. Excuse-moi de te l’avoir emprunté.

Denise se décrispa légèrement. La voix de Rick était monocorde, claire et fluide. Il ne mentait pas, mais ce côté flegmatique ne lui appartenait pas.

— Pourquoi es-tu revenu alors ?

Après s’être passé une main râpeuse sur sa barbe de cinq jours, il répondit :

— J’avais une question à te poser.

— Laquelle ?

— Pourquoi toi tu es revenue ?

Elle tira une chaise et s’assit à son tour, triant intérieurement les choses à dire de celles à garder. Puis elle s’alluma une cigarette. Rick l’observait, patient. Son regard l’envoûtait. L’agaçait aussi. Était-ce comme ça qu’il avait dévisagé Patty avant de la sauter ? Il fallait résister à cette envie de tout débiter. De faire le numéro de la femme trahie.

Elle aspira une grande bouffée sur sa Marlboro. Quelque chose de chaud et d’humide s’était formé derrière ses yeux.

— Je… je voulais…

Elle se tut plusieurs secondes. Il la toisait toujours de cet air évaluateur, comme si c’était lui qui se trouvait en position de force, à diriger la conversation. Lui qui l’avait trompée et qui s’apprêtait à se tirer sans lui en toucher un mot. Lui qui…

Mais, Denise, qu’as-tu fait toi de ton côté ?

— Que voulais-tu, Denise ?

Son ton, calme et posé, comme terrassé après une longue marche ou une journée extrême de travail, était à deux doigts de l’exaspérer.

Elle aspira une plus grande latte de fumée.

— Puisque nous sommes dans une discussion à couteau rompu, sache que moi aussi je voulais m’en aller avec mon argent. Et crois-moi que j’étais bien partie pour le faire.

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

— J’ai voulu nous laisser une chance. Voir si tu pourrais changer, répondit-elle en tentant de garder son œil au sec.

— Changer…

Cette fois, il avait usé d’une voix plutôt condescendante. Celle du gars prêt à tout entendre mais qui ne changera jamais une once de sa façon d’être.

— Oui, changer.

Aucun ne pipa mot durant la minute suivante.

Denise commençait à atteindre le filtre de sa clope.

Elle faillit prononcer plusieurs fois le prénom de Patty pour voir sa réaction, mais cette partie de l’histoire était longue et elle ne savait pas ce que Rick envisageait pour la suite. Ils étaient théoriquement riches tous les deux. Elle, beaucoup plus, mais par des voies réglementaires inaccessibles à présent. Rick avait tout le loisir de poursuivre sa route vers le Mexique, le tout sans passer par la Fargo Wells afin d’y déposer son chèque.

— Mais ce n’était pas la seule raison de mon retour, relança-t-il, brisant le silence.

Il approcha sa main du paquet de cigarettes de sa femme.

— Je peux ?

— Oui. On est bien censé tout partager, fit-elle remarquer, avant d’ajouter, yeux rivés sur les liasses de billets : Enfin… pas tout visiblement.

— Le cas de figure ne se serait peut-être pas posé, avant.

— Avant Archie, termina-t-elle.

— Oui. Avant Archie.

Son regard se durcit envers son mari. Il s’aventurait sur un terrain glissant. Dans une direction inattendue. Mais Denise se sentait prête.

— Tu as quelque chose à dire à ce sujet ? demanda-t-elle.

Il écarquilla légèrement les paupières, offrant à nouveau cette petite impression de condescendance.

— Oh, il n’y a plus rien à dire depuis longtemps.

Denise écrasa sa cigarette, se brûlant le bout des doigts.

— Bien sûr. Il n’y a rien à dire. Il n’y a jamais eu rien à dire, pas vrai ? Tout est et a toujours été de ma faute, n’est-ce pas ?

Rick opta pour le silence. Mais c’était encore pire que de répondre oui, car sa femme venait de changer d’attitude. Quelque chose s’était emparé d’elle. Un sentiment bouillant dont la dernière apparition ne remontait pas à très longtemps. Patty aurait pu en témoigner, si elle était encore en vie.

Denise bondit sur lui comme un chat sauvage sur sa proie. Rick ne réagit pas et se laissa secouer. Sa tête voguait d’avant en arrière, molle.

— Regarde-moi. Regarde-moi bien, Rick Paterson. Regarde-moi ! (Elle postillonnait). Où que tu ailles, quoi que tu veuilles faire de moi et de ton fric, il y a quelque chose que tu dois enregistrer pour ton voyage : j’aimais mon fils. Je l’aimais ! tu entends ! Je l’aimais comme tu l’aimais et comme je l’aimerai pour le reste de ma vie. J’aurais tout fait pour lui. Tout.

Le torrent de larmes jaillit sur la chemise de Rick, la mouillant comme lors d’une grosse averse d’été.

— Tu n’as pas le droit de me le reprocher. Tu entends ? Tu n’avais pas le droit, acheva-t-elle en un croassement.

Elle frappa des points sur la poitrine de Rick, mais il ne bougea pas, encaissant les coups comme quelqu’un qui prend acte de sa sentence.

— Tu n’étais pas là ! reprit-elle d’une voix plus claire. Tu n’étais pas là pour entendre le bruit de sa chute. Tu n’étais pas là pour le sentir se refroidir entre tes mains, pour voir son œil vide. Et surtout, tu n’étais pas là pour me soutenir quand j’avais besoin de toi. Tout ce que tu as fait, c’est de me tenir la tête sous l’eau pendant des années. Est-ce que tout ce temps tu as cru que j’étais heureuse de ce qui était arrivé ? Ou seulement indifférente ? Réponds !

Rick semblait vouloir s’exprimer mais ses lèvres restaient collées, tremblant l’une sur l’autre.

— C’est vrai qu’il était à côté. C’est vrai que la porte n’était pas fermée. Et c’est vrai que j’avais la tête ailleurs. Tu savais très bien dans quelle merde on se trouvait. Tu savais ce qu’on traversait. Mais c’était un accident, Rick. Un putain d’accident que ni toi ni moi ne souhaitait.

Puis sa tête sombra sur son épaule, imbibant davantage les habits de son mari. Ses mains entourèrent sa taille. Elle se laissa faire.

— Il me manque tellement, dit-elle. On avait tant de choses à faire.

Il la maintenait contre lui, sans la serrer. Puis il relâcha son étreinte et Denise se réinstalla sur sa chaise, mine basse. Elle était vidée. Cette discussion à sens unique aurait pu avoir lieue des dizaines de fois lors des mois précédents. Mais elle n’avait jamais réussi à enflammer la petite étincelle que Rick allumait. N’avait jamais su puiser le courage au fond d’elle pour lui dire d’aller se faire foutre avec ses regards douteux, ses petites phrases rhétoriques et son obsession à tourner le verrou de la porte de la cave quand elle passait près de lui. Ce côté pervers, sadique avait un temps réussi à la faire douter.

Rick était secoué. Est-ce que Denise avait raison ? Oh ce n’était même pas une question de raison ou de tort, mais d’authenticité. D’amour. Et elle venait de lui prouver ce qu’il avait toujours su, mais qu’il avait complètement enterré durant des années, perdu dans son propre chagrin.

— Je ne t’en veux pas pour la mort d’Archie. Je ne t’en ai jamais voulu. J’ai toujours su que c’était un accident. C’est juste que…

— C’est juste que quoi ? coupa-t-elle.

— C’est juste que je ne savais pas.

— Tu ne savais pas quoi ?

— Ce que tu ressentais. Je ne savais pas ce que la mort de notre fils avait provoqué en toi. Je ne comprenais pas tes réactions. Ta distance. Tu étais si… froide.

Elle repensa à ces saloperies de bonnes femmes qui critiquaient son deuil et recommença à sangloter. Rick avait donc établi le même jugement.

— C’est horrible ce que tu me dis, bafouilla-t-elle, ce qui broya le cœur de Rick.

— Je sais. Je sais et c’est injuste. Je te demande pardon, Denise.

Après quelques secondes à encaisser chacun de leur côté, Rick se leva, faisant grincer la chaise sur le parquet.

— Écoute, si tu veux divorcer, je ne m’y opposerai pas, dit-il. Je ne te demanderai rien.

Puis il plongea lentement sa main dans le paquet de Milky Way et en extrait la barre trafiquée. Il la déposa sur la table et la fit glisser en direction de Denise.

— Je crois que ceci est à toi. Fais-en ce que tu veux.

Elle attrapa le chocolat et le tapota dans sa main, sans le quitter du regard.

— Mais, Denise, sache que j’aurais saisi la chance que tu nous offrais, si j’avais pas tout foutu en l’air.

Le silence retomba, froid et contemplatif. Le départ de Rick semblait inéluctable si rien n’émanait d’elle. Denise savait que les quelques secondes et mots qui suivraient seraient décisifs.

À l’instant où elle sentit qu’il allait bouger, probablement pour ramasser son sac et partir, elle demanda :

— Rick, tu ne m’as pas dit quelle était ton autre raison de revenir ?

Il expira doucement un peu de fumée.

— J’étais inquiet pour toi.

Quand elle leva la tête vers lui, elle vit qu’une larme courait dans les sillons de sa joue. Et la première chose qui lui vint à l’esprit fut qu’il n’est jamais trop tard.

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